vendredi 17 février 2017

Dans la forêt - Jean Hegland




























Titre original : Into the Forest
Traduction (américain) : Josette Chicheportiche
Gallmeister, 1996/2017, 302 pages



La première phrase :

C'est étrange, d'écrire ces premiers mots, comme si je me penchais par-dessus le silence moisi d'un puits, et que je voyais mon visage apparaître à la surface de l'eau - tout petit et se présentant sous un angle si inhabituel que je suis surprise de constater qu'il s'agit de mon reflet.


L'histoire :

Nell et Eva, respectivement âgées de dix-sept et dix-huit ans, vivent avec leur père au coeur d'une forêt du nord de la Californie, dans une maison équipée de tout le confort moderne. Les Etats-Unis connaissent une crise sans précédent, qui sonne le glas du mode de vie à l'occidentale. Plus d'électricité, plus d'essence, plus d'avions, une nourriture qui se raréfie... Il faut fuir, ou s'adapter aux nouvelles circonstances. Le père et ses deux filles décident de rester dans la demeure familiale, où ils disposent de provisions pour plusieurs mois, de bois pour se chauffer, d'un ruisseau pour boire et se laver. La vie suit son cours, jusqu'au jour où le père meurt accidentellement, Nell et Eva se retrouvant alors totalement livrées à elles-mêmes.

L'opinion de Miss Léo :

J'ai lu tellement de critiques positives de ce roman au cours des dernières semaines que je n'ai pas pu résister au plaisir de le découvrir à mon tour, bien que je me méfie un peu du fait que celui-ci soit publié dans la collection Nature Writing de chez Gallmeister, éditeur avec lequel j'ai connu des expériences pour le moins contrastées (coup de coeur pour le Wilderness de Lance Weller, mais grosse déception avec l'un des romans de David Vann, dont je ne parviens même pas à retrouver le titre, c'est vous dire à quel point il m'a marquée). Je ne vais pas vous mentir : la maison perdue dans la forêt, ce n'est pas trop mon truc à la base. Une forêt, c'est sombre, humide, plein de bestioles dégueulasses, et je ne ressens aucune fascination envers les Robinson Crusoë de tous bords, dont les aventures ne me passionnent guère. Oui, mais voilà : j'aime le post-apocalyptique, et j'ai adoré des romans comme Le mur invisible de Marlen Haushofer (un chef d'oeuvre !), En un monde parfait de Laura Kasischke, Le paradoxe de Fermi de Jean-Pierre Boudine, ou plus récemment Station Eleven d'Emily St. John Mandel, que je n'ai pas chroniqué, mais dont nous avions parlé aux Bibliomaniacs.

J'étais donc relativement confiante en abordant la lecture de Dans la forêt, et j'ai eu raison d'y croire, puisque j'ai adoré les deux premiers tiers de ce roman très immersif, à l'écriture sobre et efficace. Les problématiques abordées semblent très actuelles, bien que ce texte ait été publié dans les années quatre-vingt dix. La romancière se focalise sur la situation de Nell et Eva, sans développer plus que nécessaire le pourquoi du comment : on ne saura rien des causes ni des prémices de la catastrophe, même si l'on devine que celle-ci résulte des excès et du manque de discernement de la société occidentale telle que nous la connaissons aujourd'hui. Le roman est néanmoins porteur d'un message écologique en filigrane. Engagé en faveur de la décroissance et contre la surconsommation, Dans la forêt fustige les comportements égoïstes de nos contemporains, et prône le retour à un mode de vie plus sain, en symbiose avec la nature. Je ne suis pas fan des romans "à message", mais Jean Hegland parvient à faire passer ses idées avec subtilité et simplicité, à travers l'évolution des deux héroïnes.

Protégées des maladies et des émeutes par leur situation isolée, ces dernières s'efforcent de mener une vie normale, en se raccrochant à leurs passions d'autrefois (la danse pour l'une, les études et la lecture pour l'autre). Elles vivent leur dénuement matériel et affectif comme une crise passagère, espérant sans trop y croire un retour à la normale dans les mois à venir. J'ai aimé suivre leur quotidien, relaté par Nell dans son journal : entretien du potager, fabrication de conserves, travaux divers, écrasage et tamisage de glands (sic), souvenirs de la vie d'avant, quand la mère et le père étaient encore en vie... Dans la forêt peut être lu comme un conte initiatique : les deux soeurs sont encore très jeunes, à peine sorties de l'adolescence, et vont peu à peu se découvrir, affirmer leur caractère, et prendre des décisions tranchées quant à leur avenir. Elles apprendront comment survivre en milieu hostile, tout en renonçant progressivement à leurs rêves d'antan, vestiges d'un mode de vie désormais obsolète. Jean Hegland signe un huis-clos charnel et intimiste, à la sensualité délicate, qui se distingue par son approche résolument féministe, et qui offre de belles descriptions de la forêt toute puissante.

J'étais très enthousiaste après environ deux-cents pages, mais je n'ai malheureusement pas été totalement convaincue par le dernier tiers du récit, un poil décevant. Le roman s'emballe, et vire un peu au grand n'importe quoi, sur le thème "découverte de la nature et retour à la vie sauvage" (j'exagère, mais c'est tout de même ce que j'ai ressenti dans une certaine mesure). On a parfois l'impression que l'auteur essaye de caser toutes les figures imposées du genre, dans un nombre de pages assez réduit : les ours, la chasse au sanglier, les indiens, la maison qui tombe en ruines, les blessures, la vie dans une cabane spartiate... Trop c'est trop ! Nell et Eva doivent également faire face à une grossesse, que j'ai trouvée totalement superflue. J'étais pourtant persuadée d'y échapper, après une première fausse alerte (manque de pot, il y a deux soeurs, et donc deux fois plus de chances de tomber enceinte, bien que celles-ci vivent dans un isolement total, à l'écart de toute présence masculine)... Bref, je n'ai pas été aussi touchée que je l'aurais imaginé.

Dans la forêt est de mon point de vue moins abouti que Le mur invisible, que j'ai trouvé meilleur dans un registre similaire. J'en garderai toutefois un bon souvenir, et je le recommande malgré tout (mes réserves sont très personnelles).


Un bon roman, qui ne tient selon moi pas tout à fait la distance. A lire !


J'ai l'impression d'être la seule à avoir un avis mitigé.
Laure, Eva, Noukette, Léa l'ont beaucoup aimé.


6 commentaires:

  1. Je n'ai pas pu résister à l'envie de lire ta critique. Quel dommage que tu n'aies pas apprécié la fin (bien que je comprenne tes raisons) ! Je n'ai pas trouvé que l'auteure cherchait à passer des messages car je pense qu'elle le fait avec beaucoup de finesse.
    Je ne savais pas que le roman avait été écrit dans les années 90 ; j'étais persuadée qu'il venait tout juste d'être publié aux Etats-Unis ! Il est effectivement très contemporain dans les sujets qu'il aborde.

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  2. Du coup je note Le mur invisible parce que contrairement à toi j'ai adoré Dans la forêt de bout en bout !

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  3. Le premier article à bémol, c'est vrai. Je n'aime pas trop non plus qu'on charge la mule. Mais je verrai.

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  4. c'est dans la dernière partie que ça devient plus "politique" au niveau messages : simplicité volontaire, retour à la terre,table rase du passé, avenir porté par la femme... pour moi c'est passé tout seul mais je peux comprendre que cela puisse déconcerter ou agacer.

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  5. Je suis d'accord avec Eva la fin est très politique. De toute façon pour moi c'est avant tout un roman militant, très militant même.

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  6. J'ai les mêmes crantes que toi : la maison au fond des bois, bof bof....

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