jeudi 7 janvier 2016

L'équilibre du monde - Rohinton Mistry



























Titre original : A fine balance

Traduction (anglais) : Françoise Adelstain
Le Livre de Poche, Albin Michel, 1995, 891 pages


La première phrase :

Plein à craquer, l'express du matin se traînait péniblement quand, soudain, il bondit, comme pour reprendre de la vitesse.


L'histoire :

Bombay, 1975. Ishvar et son neveu Omprakash arrivent dans la métropole pour travailler comme tailleurs chez Dina Dalal, qui se lance dans la confection à domicile pour gagner sa vie suite à la mort accidentelle de son mari. Cette dernière doit également se résoudre à louer l'une de ses chambres au jeune Maneck, descendu de ses lointaines montagnes pour poursuivre ses études en réfrigération et climatisation.


L'opinion de Miss Léo :

Il est des périodes au cours desquelles je me sens d'humeur à délaisser la littérature anglo-saxonne pour me tourner vers des horizons plus dépaysants. Ce fut le cas cet automne, et la tendance semble devoir se poursuivre en ce début d'hiver, qui m'a vue sortir de ma PAL ce roman dont j'avais entendu le plus grand bien, et dont la couverture colorée me semblait qui plus est très prometteuse. Rohinton Mistry est certes canadien, mais il a vécu plus de vingt ans à Mumbai, ville bouillonnante et tentaculaire dans laquelle se déroule en grande partie L'équilibre du monde.

Ce passionnant roman est un enchantement ! Je n'ai pas grand chose à en dire, si ce n'est que j'en ai dévoré d'une traite les presque neuf cents pages, ne le refermant qu'à regret après quelques heures de lecture quasi ininterrompue. Comment ne pas succomber à la richesse de cette vaste fresque romanesque, qui nous invite à suivre sur la durée le parcours de personnages attachants et hauts en couleur ? L'écriture est extrêmement fluide, et j'ai été conquise par la construction, qui nous invite à découvrir la vie et le passé de chaque protagoniste au travers de longs flash-backs. Rohinton Mistry passe ainsi au crible de son regard aiguisé de multiples aspects de la vie en Inde, entre tradition et modernité. L'écrivain ne néglige ni l'aspect social, ni l'aspect politique, et dresse un panorama assez complet de la situation du pays durant les années 70, qui voient notamment la proclamation de l'état d'urgence, associé à une vaste tentative de "nettoyage" d'une nation plombée par la pauvreté et la crise économique. Le gouvernement dirigé par le Premier Ministre Indira Gandhi (jamais nommée dans le roman) est ainsi amené à prendre des mesures drastiques (et souvent discutables) pour accroître la production industrielle et agricole, améliorer les services publics et combattre la misère et l'analphabétisme d'une population en plein essor.

Les personnages de L'équilibre du monde, qui n'en finissent pas de se croiser et de se côtoyer plus ou moins durablement, voient leur situation personnelle impactée à des degrés divers par ces mutations. Tous mènent une existence chaotique, soumise à de nombreux aléas, quel que soit le milieu dont ils sont issus. La frontière est souvent bien mince entre succès et pauvreté, et c'est généralement quand on croit avoir touché le fond que l'on s'aperçoit qu'il est hélas toujours possible de descendre encore plus bas sur l'échelle de la misère humaine. On suit ainsi avec intérêt le parcours d'Ishvar et Omprakash, pauvres tailleurs dont l'histoire familiale n'est qu'une succession de malheurs, mais qui semblent malgré tout conserver un optimisme à toute épreuve (Ishvar se montrant même étonnamment philosophe, y compris dans les pires circonstances). Dina et Maneck paraissent davantage épargnés par la vie, mais n'en connaitront pas moins leur lot de doutes et d'épreuves. Que dire de Shankar le cul-de-jatte, exploité par le maître des mendiants, qui semble pourtant accepter son sort avec une candeur déconcertante ?

Très dense, le roman évoque habilement la plupart des thèmes généralement associés à l'Inde : les castes, les riches familles parsies, le sati, les mariages arrangés, la stérilisation de gré ou de force, la vie dans les campagnes, les voyages en trains, l'urbanisation à outrance, l'insalubrité du bidonville, la corruption, les fraudes électorales, la situation des femmes, l'indépendance du Bangladesh, les Sikhs, les syndicats étudiants, la mendicité organisée... On pense parfois à Victor Hugo ou Emile Zola, dont les romans possédaient également ce fond de réalité sociale, sans pour autant négliger l'intrigue ou le développement des personnages. Il s'agit bien évidemment d'une tragédie, mais le style de Rohinton Mistry ne se départit jamais d'une certaine légèreté, voire d'un humour qui désamorce bien des situations dramatiques. Rares sont les personnages qui cèdent au désespoir, y compris dans le dénuement le plus extrême. La plupart d'entre eux conservent leur joie de vivre malgré les épreuves, se rattachant qui à l'espoir d'une vie meilleure, qui à la beauté d'un somptueux paysage de montagne... Les situations décrites sont parfois terribles, mais le récit n'est jamais plombant.

Le lecteur n'est cependant pas dupe, et le roman s'achève sur une tonalité particulièrement amère, qui voit la plupart des principaux protagonistes rattrapés par l'absurdité de l'existence. L'épilogue est à vous glacer le sang !


Un roman remarquable et foisonnant. 
Coup de coeur !


-----------------------------------


Pavé de janvier chez Bianca.

6 commentaires:

  1. Oh que oui, quel roman !! (il est dans mon top 100 et il y restera)

    RépondreSupprimer
  2. Ce livre m'a été offert par une amie dont c'était également un coup de cœur ... J'ai toujours hésité à cause de l'épaisseur mais c'est vrai qu'il a l'air bien !

    RépondreSupprimer
  3. C'est le roman qui traîne depuis le plus longtemps dans ma pal! Je me demande ce que j'attends pour m'y mettre... Du temps?!

    RépondreSupprimer
  4. Je crosi l'avoir feuilleté à la bibli, et, manque de chance, suis tombée sur un passage épouvantable. depuis, j'ai peur!

    RépondreSupprimer
  5. Les romans indiens me font toujours un peu peur : j'en ai lu 2 qui ne m'ont pas passionnés.

    RépondreSupprimer
  6. Il est dans ma PAL depuis des lustres ! Je l'ai toujours considéré comme un incontournable qu'il faudra que je lise un jour. J'avais une édition anglaise à la police de caractère minuscule et serrée, c'est ce qui m'a toujours refroidie, mais maintenant avec ma liseuse, ça va être plus confortable...:-)

    RépondreSupprimer