mardi 9 septembre 2014

Avis à mon exécuteur - Romain Slocombe



























Robert Laffont, 2014, 495 pages


La première phrase :

Dans la soirée du dimanche 9 février 1941 à Washington, un petit homme brun et nerveux qui paraissait âgé d'une cinquantaine d'années franchit précipitamment le seuil de l'hôtel Bellevue, 15 E Street NW, un établissement de deuxième catégorie situé à proximité de la gare centrale, et demanda à l'employé de la réception une chambre pour la nuit.

L'histoire :

Washington, 1941. Victor G. Krebnitsky, ancien agent du renseignement soviétique passé à l'ouest, est retrouvé "suicidé" dans sa chambre d'hôtel. Il laisse derrière lui un manuscrit en forme de témoignage, "Le grand mensonge", qui sera retrouvé bien des années plus tard au fond d'une poubelle, pour finalement tomber entre les mains d'un traducteur. Ce dernier entreprend alors de retranscrire le récit du transfuge communiste, qui se souvient de ses années d'engagement au sein des services secrets russes, dans un monde en pleine évolution. Victor Krebnitsky, ou comment l'idéalisme d'un jeune Juif de Galicie dévoué à la cause du Parti se métamorphose progressivement en horreur et en incrédulité devant la déchéance morale du régime stalinien...


L'opinion de Miss Léo :

J'étais impatiente de lire ce roman, reçu en SP au début de l'été. Avis à mon exécuteur n'est pas tout à fait du niveau de Monsieur le Commandant (qui fut l'un de mes coups de coeur du printemps dernier), mais se révèle néanmoins époustouflant à bien des égards. Romain Slocombe confirme son statut d'écrivain virtuose, et nous invite à une plongée hallucinante au coeur des services secrets soviétiques. Bienvenue dans le petit monde de la Tchéka, du GPou et du NKVD !

L'ouvrage se situe à mi-chemin entre le roman et le documentaire. Après la fausse lettre de Paul-Jean Husson dans Monsieur le Commandant, voici le faux témoignage de Victor Krebnistky, ancien agent repenti. Son livre, retrouvé et retranscrit plusieurs dizaines d'années après sa mort par un mystérieux traducteur, constitue une sorte de roman dans le roman, qui revient avec rigueur et méthode sur les plus sombres années du communisme triomphant. Le style est froid, mécanique, à mille lieues du lyrisme ampoulé de l'Académicien Husson : Romain Slocombe se glisse avec aisance dans la peau de ce nouveau personnage, qui rédige ses mémoires dans le but de révéler au monde entier l'ampleur du mensonge stalinien. 

Le texte est dense, et je dois reconnaître que la lecture en est particulièrement ardue pendant les deux-cents premières pages, qui abordent la question du rôle peu reluisant joué par les Russes lors de la Guerre d'Espagne. Il ne s'agit pas, loin s'en faut, de mon sujet de prédilection : allez savoir pourquoi, voici un pan de l'histoire du XXème siècle auquel je n'ai jamais réussi à m'intéresser. J'ai donc été quelque peu refroidie par cette première partie, dans laquelle le récit se résume souvent à une énumération de faits, de noms propres et de sigles, directement issus des souvenirs de Krebnitsky. Cela nécessite de la concentration, et mieux vaut éviter une lecture trop décousue, afin de ne pas perdre le fil ! Je tiens tout de même à préciser que cette partie n'est pas inintéressante, puisqu'elle nous éclaire sur les méthodes des services secrets à l'étranger, tout en nous présentant des personnages clés, évidemment voués à disparaître avant la fin du roman.

Je me suis accrochée, et j'ai bien fait, puisque j'ai été davantage séduite par la deuxième moitié du récit, que j'ai trouvée extraordinaire. Slocombe place son narrateur dans une situation délicate, et retrouve par la même occasion le souffle romanesque qui faisait la force de Monsieur le CommandantVictor est le témoin "privilégié" des dérives de la politique stalinienne, et se voit confronté à des choix difficiles : l'agent juif idéaliste, entré dans les service secrets par idéologie, se transforme peu à peu en meurtrier, au service de la folie destructrice et paranoïaque de Staline et Iéjov (qui en prennent pour leur grade sous la plume du transfuge soviétique).

"Je baissai la tête, accablé. Que représentait-elle désormais, l'époque exaltante où mon "frère" et moi, sous les plis du drapeau rouge, étions à la fois des diables et des dieux ? A quoi avions-nous abouti ? Etions-nous encore aujourd'hui du côté des innocents, ou de celui des bourreaux ?" (page 339)

Les purges du printemps 1937 ciblent prioritairement les trotskistes et les cadres de l'Armée Rouge, et les "ennemis" imaginaires du régime finissent inévitablement dans une cellule de la lioubanska, dont il y a fort à parier qu'ils ne sortiront pas indemnes. Krebnitsky décrit méticuleusement les mécanismes de la Terreur, et assiste impuissant à la déchéance subite de ses amis d'autrefois, tout en voyant sa propre situation se fragiliser de jour en jour. Avis à mon exécuteur met en lumière l'absurdité et l'hypocrisie de ce système, et montre comment l'euphorie de la Révolution se transforme peu à peu en cauchemar, broyant l'individu au mépris de toute rationalité. Victor payera au prix fort les conséquences d'une lucidité et d'une clairvoyance chèrement acquises, qui contribueront à faire de ce personnage discret un véritable héros de tragédie, constamment obsédé par le sort de sa famille (c'est là tout l'enjeu dramatique du dernier tiers de ce fascinant récit).

Le contexte historique est évidemment passionnant : le roman invite notamment à réfléchir à l'impact de la politique stalinienne sur le déroulement de la future Guerre Mondiale, et il est beaucoup question du Pacte de Non Agression, ainsi que du rôle joué par les agents communistes infiltrés à l'étranger. La reconstitution méticuleuse du fonctionnement des différents organes de renseignement russes repose quant à elle sur une impressionnante bibliographie (six pages de références diverses et variées, qui m'ont vous vous en doutez mis l'eau à la bouche).

Avis à mon exécuteur est un roman foisonnant, mais difficile d'accès. Il ne s'agit pas d'un texte "grand public", et la narration très "technique" risque de rebuter certains lecteurs, d'autant plus que l'émotion (pourtant bien réelle) ne survient que tardivement. Je sais que certaines l'ont abandonné en cours de route... Personnellement, j'ai adoré, à tel point que je l'ai lu en seulement trois jours.  J'ai donc bien envie de le recommander et de le défendre, tout en ayant conscience qu'il ne plaira probablement pas à tout le monde.

Un dernier conseil : ne vous fiez pas à la quatrième de couverture, qui donne un mauvais aperçu du contenu réel du roman (on s'attend à un thriller d'espionnage, ce qui n'est pas du tout le cas).


Un récit captivant, en grande partie basé sur des faits réels.


Merci infiniment à Cécile, des éditions Robert Laffont.


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Voici un nouveau Pavé de septembre pour Bianca.


14 commentaires:

  1. Pas sure que j'ai le courage de passer les 200 premières pages ...

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    1. C'est effectivement un risque (et c'est bien dommage, car la suite est vraiment très intéressante) !

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  2. Je ne connais de cet auteurs que ses romans jeunesse, il faudrait que je me penche sur sa production "adulte".

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    1. Il a aussi écrit des polars, dont les thèmes m'attirent un peu moins.

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  3. J'ai pensé à toi, il vient au Festival Interpol'art et discutera avec David S Khara. Je te dirai ce que ça a donné si j'ai le temps d'y aller.

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  4. J'avais adoré Qui se souvient de Paula ? et celui-ci a l'air passionnant, je note !

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    1. Il est passionnant, mais plus dur à lire.

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  5. Ton billet vient à point nommé puisque je me demandais si je me laisserais tenter. Je pense attendre un peu, parce qu'en ce moment, je vais plutôt vers des lectures faciles... mais je retiens tes arguments en faveur de ce roman!

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    1. Effectivement, il vaut mieux avoir l'esprit totalement disponible pour s'attaquer à ce pavé. Mais il est vraiment intéressant, et mérite d'être lu !

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  6. J'essaye de ne jamais lire les 4èmes de couverture. En général je les lis après avoir lu le livre. Je trouve qu'elles ont soit tendance à en dévoiler trop sur le l'histoire, et certaines ne m'auraient pas convaincue de lire le bouquin.
    En tout cas ce roman me tente bien.

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    1. Je ne peux pas m'empêcher de les lire quand même (ce qui est souvent une erreur) !

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