samedi 7 septembre 2013

Mille femmes blanches - Jim Fergus



























Titre original : One thousand white women - The Journals of May Dodd
Traduction : Jean-Luc Piningre
Pocket, Le Cherche-Midi (2000), 1997, 506 pages


La première phrase :

Quand j'étais petit, à Chicago, je prenais un malin plaisir à raconter le soir à mon jeune frère Jimmy toutes sortes d'histoires à faire peur à propos de notre ancêtre dérangée, May Dodd.


L'histoire :

1874, Washington. Ulysses S. Grant négocie avec Little Wolf les termes d'une paix durable. Le chef indien s'exprime au nom du peuple Cheyenne, assiégé et menacé d'extinction par l'envahisseur blanc. Il propose au président américain un échange pour le moins surprenant : les indiens s'engagent à fournir mille chevaux et bisons si le gouvernement leur envoie mille femmes blanches en contrepartie. Grant accepte la proposition de Little Wolf, lequel espère ainsi assurer la sécurité de son peuple, tout en facilitant l'intégration des futurs enfants Cheyennes.

Mars 1875. May Dodd, injustement internée par sa famille à l'âge de vingt-quatre ans, fait partie des premières volontaires recrutées pour participer à ce programme très décrié. Elle échappe ainsi au sinistre asile d'aliénés dans lequel elle végétait depuis dix-huit mois, et rejoint au terme d'un long périple en train puis en chariot un campement indien des Hautes-Plaines de l'Ouest, où les quelques dizaines de femmes  sans attache appartenant ce premier convoi seront mariées à de plus ou moins valeureux guerriers Cheyennes. Une nouvelle vie commence alors pour May et ses compagnes, qui découvrent une nouvelle forme de civilisation. Le sauvage n'est pas forcément celui qu'on croit...


L'opinion de Miss Léo :

Je rattrape lentement mais sûrement mon retard, avec encore un billet sur un roman lu au mois de juillet. Procrastination, quand tu nous tiens ! J'étais à deux doigts de renoncer, mais je ne pouvais cependant décemment pas ne pas vous parler de Mille femmes blanches, avec lequel j'ai frôlé le coup de coeur.

Que les choses soient claires pour commencer : le premier roman de Jim Fergus, sous ses allures de documentaire, est en réalité totalement fictif, et l'échange des mille femmes blanches n'eut jamais lieu, contrairement à ce que pourrait laisser penser la biographie de l'auteur située en début d'ouvrage (une approximation bien regrettable de la part de l'éditeur). Il ne s'agit en aucun cas d'un fait historique authentique, le seul événement avéré étant la visite diplomatique de Little Wolf à Washington.

Cela n'enlève évidemment rien à la très grande qualité de cet ouvrage, qui propose une vision très romanesque et en même temps profondément réaliste de ce que fut le génocide des indiens d'Amérique. Le récit prend la forme d'un témoignage au jour le jour, puisque nous découvrons les carnets de May Dodd, resurgis de nulle part après plus d'un siècle d'oubli. Du départ en train de Chicago jusqu'à sa mort, celle-ci couche sur le papier les événements marquants de sa vie chez les Cheyennes, et se montre d'une lucidité salutaire, n'hésitant pas à exprimer franchement son ressenti. Son regard est précieux, tant en ce qui concerne son expérience de la vie quotidienne de la tribu que dans la description qu'elle propose des relations déséquilibrées que les indiens entretiennent avec leurs adversaires blancs.

C'est avec une indéniable et bien compréhensible excitation, toutefois mêlée d'une pointe d'inquiétude, que May et ses camarades découvrent ceux qui deviendront leurs époux, et dont elles porteront les enfants. Le choc des cultures est bien réel, et les femmes doivent s'adapter à un mode de vie dont elles ne savent rien, si ce ne sont les bruits et les préjugés qui circulaient à Chicago au sujet des "sauvages". Elles découvrent une civilisation certes très différente de la leur, mais qui n'en demeure pas moins parfaitement autonome et séduisante à sa façon. Leurs craintes s'envolent au fur et à mesure que ces "missionnaires" atypiques apprennent à cohabiter avec leurs nouvelles familles, se familiarisant avec les us et coutumes de la tribu Cheyenne (à laquelle elles apportent également un peu de leur humour et de leurs savoir-faire). Jim Fergus a de toute évidence bien étudié la question, et le roman est une mine d'informations passionnantes concernant la culture des peuples amérindiens : apprentissage de la langue, déroulement des repas et des ablutions matinales, organisation du tipi, migrations hivernales, loisirs, pratiques religieuses et philosophiques, sens de l'humour, place du sexe et de la femme... Le franc-parler de May, joliment rebaptisée Mesoke ("hirondelle"), lui permet d'aborder ouvertement tous les sujets, pour le plus grand bonheur du lecteur, qui se délecte de voir ces femmes blanches s'épanouir au contact de ces indigènes subtils et raffinés, malgré les doutes et les difficultés des débuts.

On s'attache facilement à ces femmes de caractère, entre lesquelles se tissent rapidement des liens de solidarité et d'entraide. Rejetées par leurs familles, condamnées à mener une vie misérable en marge d'une société bien-pensante qui les méprise et les fuit, ces "vilains petits canards" des états de l'Est se réjouissent de pouvoir prendre un nouveau départ, fût-ce sur ces terres inhospitalières de l'Ouest américain. Leurs personnalités sont très marquées, et l'on prend plaisir à suivre l'évolution de Gretchen, la géante suisse, de Phemie, l'ancienne esclave en fuite, d'Helen, l'ornithologue, ou encore des soeurs Kelly, redoutables terreurs irlandaises. Et puis bien sûr, il y a May, figure marquante de la littérature contemporaine, jeune femme libre, éduquée, intelligente et passionnée, bref, une héroïne moderne et fascinante, comme on apprécie d'en croiser parfois.

Tout ce petit monde va se retrouver plongé au coeur d'une déplorable tragédie à la portée universelle, qui témoigne de l'absurde propension de certains de nos congénères à perpétrer de sauvages et sanglants massacres. Jim Fergus traite du génocide avec beaucoup de délicatesse et de subtilité. Il est dès le début question de réserves indiennes et de soumission, mais le récit se concentre d'abord sur l'intégration de May et de ses compagnes, la présence des Blancs se faisant dans un premier temps assez discrète. La menace est cependant bien réelle, et la tension monte progressivement, la violence s'immiscant peu à peu dans la tranquille existence des Cheyennes. Le contraste est saisissant, la violence gratuite des soldats tranchant avec le calme et le respect dont font preuve les indiens, qui vivent dans une sorte de communion avec la nature, tandis que les Blancs s'amusent à abattre de pauvres bêtes sans défense. Les indiens, de toute évidence bien plus pacifistes et tolérants, car vivant à l'écart du monde moderne et de ses dérives liées (entre autres) à l'argent, ne sont toutefois pas idéalisés, et sont présentés avec leur failles et leurs faiblesses ; les combats entre tribus rivales se révèlent ainsi extrêmement violents, et les femmes sont exclues de certaines tâches, tandis que certaines des comparses de May se retrouvent aux prises avec des maris violents, tout aussi rustres que leurs homologues caucasiens. Cela n'empêche cependant pas la tribu de vivre dans une quasi-parfaite harmonie, indispensable à la survie de tous dans un milieu naturel parfois hostile.

Il n'en demeure pas moins que les velléités d'expansion territoriale du gouvernement américain ont déjà causé bien des ravages parmi les populations indiennes. Les tribus sont exterminées les unes après les autres, et voient leur habitat naturel saccagé. Des fléaux tels que l'alcool transforment de fiers guerriers en de vils sauvages dépenaillés, errant misérablement aux environs des forts de l'armée Yankee. La déchéance est inexorable, et les survivants sont enfermés dans des réserves, où ils conservent une apparente liberté, tout en étant désormais incapables de subvenir à leurs besoins. On ne voit pas comment la tribu de Little Wolf pourrait échapper au désastre ! Et pourtant... Les épouses blanches n'étaient-elles pas censées assurer la sécurité de tout un peuple ? Les soldats ne devraient-ils pas faire montre de clémence et de compassion ?

Le constat est amer et déchirant. Les indiens sont victimes de leur candide naïveté. Ils pensent pouvoir négocier une issue pacifique, mais se heurtent à la fourberie et à la cruauté impitoyable des Blancs, qui ne tiennent pas leurs engagements, et n'hésitent pas user de leur supériorité militaire pour anéantir tout espoir dans le coeur de leurs victimes. Autant dire que la lutte est inégale ! Ce roman m'a par bien des aspects rappelé le film (chef d'oeuvre) de Kevin Costner, Danse avec les Loups, qui se proposait également de réhabiliter le peuple indien, tout en montrant le génocide dans toute sa cruauté. Le film (que j'adore) met en scène des Sioux à la place des Cheyennes, mais l'approche est très similaire, et l'on retrouve pas mal de thèmes communs. Vous souvenez-vous de ces terribles scènes montrant la mort du cheval Cisco et du loup Two Socks, sauvagement massacrés par une horde de soldats rustres et incultes ? Je pleure rien que d'y penser !

Mon billet est déjà bien (trop) long, aussi vais-je tenter de conclure en quelques phrases. Vous l'aurez compris, Mille femmes blanches est un formidable roman, dont je peux d'ores et déjà dire qu'il m'aura profondément marquée. Le récit, très sobre, d'une grande fluidité narrative, devient de plus en plus émouvant au fil des pages, et prend de l'ampleur au fur et à mesure que les illusions de May disparaissent. Les enjeux sont bien réels, et incitent à la réflexion. Je ne vais pas vous faire le coup de "l'hymne à la tolérance", ni celui du "pamphlet pour la liberté des peuples", mais il y a un peu de tout ça dans le roman de Jim Fergus, qui marie habilement la petite histoire à la grande, en associant le destin d'une femme exceptionnelle à celui de tout un peuple. J'avais quelques réserves en lisant la première partie de l'ouvrage, mais celles-ci se sont totalement dissipées par la suite, et je ne sais même plus de quoi il s'agissait !

Je recommande évidemment chaudement la lecture de ces Mille femmes blanches, qui nous entraînent sur des terres rarement explorées en littérature (du moins à ma connaissance). Je vous conseille également de visiter si vous en avez l'occasion le Museum of Natural History de NYC, dont la collection d'objets ethniques amérindiens est tout à fait impressionnante.


Une belle héroïne pour un beau roman sur le génocide des indiens. Passionnant et superbement documenté. A lire !

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Première participation au Challenge amérindien, organisée par notre amie Lili.



9 commentaires:

  1. Un enthousiasme pareil pour mon sujet de prédilection du moment ne peut que me faire noter ce titre ! J'avoue qu'il n'était pas dans mes lectures prioritaires puisque le fait relaté est purement fictif mais qu'importe, s'il permet par ailleurs d'en développer bien d'autres qui sont, malheureusement, bien réels.
    Merci pour ce billet MissLéo, je l'ajoute au challenge :)

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  2. Noté depuis longtemps avec une petite hésitation suite à des chroniques moins enthousiastes que toi, je vais donc le lire pour me faire mon opinion !

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  3. Je l'ai noté depuis un moment celui-là! Il faudrait que je m'y mette un jour!

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  4. Je l'ai noté depuis un moment celui-là! Il faudrait que je m'y mette un jour!

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  5. Merci pour ce billet qui me remotive. J'ai acheté ce roman sur un coup de tête avant de me dire que ça n'allait pas me plaire, mais si tu es proche du coup de coeur, il y a de fortes chances pour que je craque également.

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  6. Pour un roman lu en juillet, tu te rappelles de pas mal de choses.

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  7. J'avais beaucoup aimé ce roman sur un thème effectivement peu traité en littérature .

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  8. j'ai bcp bcp bcp aimé également !

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  9. Bonsoir, j'ai lu ce roman il y a 10 ans quand il est sorti: j'avais adoré. Bonne soirée.

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