lundi 19 novembre 2012

Le violon d'Auschwitz - Maria Angels Anglada



























Titre original : El violi d'Auschwitz
Traduction (catalan) : Marianne Millon (2009)
La Cosmopolite, Editions Stock, 1994, 140 pages


Les premières phrases :

J'ai toujours du mal à trouver le sommeil après un concert. Il me revient sans cesse à la mémoire, comme un enregistrement qui passerait en boucle. Mais ce concert là, qui avait été donné le jour du deux-centième anniversaire de la mort de Mozart, s'était de surcroît révélé très particulier.


L'histoire :

Pologne, décembre 1991. Violoniste renommé, le narrateur donne un concert et une master class à Cracovie, en compagnie des membres de son trio. Il y fait la connaissance d'une violoniste d'âge mûr, dont le talent l'interpelle.

"Le solo de violon avait particulièrement retenu mon attention. Une femme mûre, premier violon de l'orchestre, jouait de son instrument avec une harmonie extrême et - me sembla-t-il - une véritable passion contenue." (page 18)

Les deux interprètes sympathisent, et en viennent à évoquer l'histoire du violon de Regina, une "petite merveille" à laquelle elle semble tenir comme à la prunelle de ses yeux. On comprend vite pourquoi : Regina est une rescapée de l'Holocauste, et le violon miraculeux a été fabriqué par son oncle Daniel, sur un modèle de Stradivarius, alors que celui-ci était détenu à Auschwitz... Le narrateur découvre alors l'histoire  poignante de ce jeune luthier, qui dût à son art de survivre à l'horreur et à la barbarie des camps.


L'opinion de Miss Léo :

J'ai emprunté par hasard à la bibliothèque ce court roman catalan, séduite par l'association de deux thèmes chers à mon coeur : le violon (mon instrument !), et les camps de concentration (au risque de me répéter, je suis passionnée par tout ce qui touche de près ou de loin à la deuxième guerre mondiale, au nazisme et aux mécanismes de destruction de masse).

Eh bien figurez-vous que je suis très contente de mon choix. J'ai en effet découvert un très bel ouvrage, sobre et sensible, dont la trame originale permet une nouvelle approche de la barbarie des camps, à laquelle l'auteur oppose la sublime mélodie d'un instrument de musique inaltérable. J'ai beaucoup aimé la construction sous forme de flash-back. Le violon joue ici le rôle de fil conducteur, et il est difficile de déterminer à quel moment le récit bascule de la beauté dans l'horreur indicible.

La vie à Auschwitz... Un sujet cent fois évoqué, sur lequel je me suis moi-même pas mal documentée. J'ai trouvé ce roman moins émouvant et moins dur que d'autres livres sur le même thème (je pense par exemple à Etre sans destin, du prix Nobel Imre Kertesz, qui m'avait profondément bouleversée). J'ai néanmoins apprécié la sobriété du récit, qui suggère la violence plus qu'il ne la montre, le lent et méticuleux processus de fabrication du violon contrastant avec l'extrême rigueur imposée aux prisonniers. L'auteur évoque sans jamais s'appesantir l'humiliation, la faim et le froid, les travaux forcés, les châtiments corporels, ou encore la méchanceté gratuite des bourreaux. Cette apparente légèreté permet au lecteur de conduire sa propre réflexion, ce qui n'en rend le propos que plus percutant.

Les chapitres sont entrecoupés de documents historiques, symboles de l'efficacité de la machine de destruction nazie : compte-rendu de mise à mort, régime des punitions infligées aux détenus, correspondance du Docteur Sigmund Rascher (qui se livra à des expériences sur des prisonniers dans le camp de Dachau), comptabilisation des effets personnels récupérés à Auschwitz et Lublin... Cela fait froid dans le dos ! Le plus effrayant est sans doute le détachement et l'aspect très technique de ces documents. Les nazis tenaient des comptabilités absurdes et glaçantes : durée de vie moyenne d'un déporté (9 mois), masse de cheveux de femmes "récoltés" (3000 kg)... Oui, c'est bien d'êtres humains qu'il s'agit !

J'ai beaucoup aimé les descriptions du travail du luthier, contraint de fabriquer un violon à la suite d'un pari odieux entre le SS Sauckel et le docteur Rascher. Daniel se consacre corps et âme à sa tâche, malgré la peur et les privations. L'instrument prend vie sous ses mains, et introduit une note d'espoir dans un environnement fondamentalement déprimant et inhumain. Pour ceux d'entre vous qui n'auraient jamais vu un violon de près : je peux vous assurer qu'il s'agit d'un instrument superbe, admirable de  beauté et de perfection, qui présente en plus la caractéristique d'être très doux au toucher.

"Il ne put s'empêcher de caresser l'instrument aimé, le violon qui le sauverait peut-être s'il parvenait à terminer le travail : le filetage, la finition du manche, le chevillier, l'âme... tant de choses, et surtout trouver le bon vernis, avant d'assembler l'ensemble de l'instrument." (page 110) 

Le sauvetage par l'art et la musique... Une bien belle idée ! Le violon accomplira par la suite son devoir de mémoire, puisqu'il sera transmis à la nièce de Daniel, laquelle le conservera précieusement, et en extirpera des sons puissamment bouleversants.


Une bien belle histoire, sur un sujet pourtant difficile. Coup de coeur.

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Nouvelle participation au Challenge voisins, voisines d'Anne.

Nouvelle contribution au Défi cent pages, organisé chez La Part Manquante.



11 commentaires:

  1. Il a tout pour me plaire! Je le note. Merci pour la découverte

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    1. De rien. Il est très vite lu. J'espère qu'il te plaira !

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  2. Je ne connaissais pas du tout ni le titre ni l'auteur, merci pour cette découverte !

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    1. Je ne connaissais pas non plus. Tu devrais être sensible à l'aspect "musical" du texte.

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  3. Dans ma PAL depuis plus de six mois, j'ai failli le lire, et puis pas...

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    1. Si tu savais le nombre de livres que j'ai "failli" lire... Celui-ci présente l'avantage d'être vite lu !

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  4. Je croyais avoir laissé un com mais visiblement je me suis plantée de touche pour le valider. Juste pour dire que ton billet est magnifique, que ce livre m'intéresse (même si je ne suis pas musicienne), que j'ai un immense besoin de comprendre l'indicible. Bisous.

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    1. Oh, merci, ton commentaire me remplit d'allégresse !

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  5. Voila ce que révèlent souvent les petits livres pris au hasard d'une balade à la bibliothèque...les 100 pages se prêtent bien à cet exercice...
    Merci pour ce partage qui promet une grande lecture!

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    1. Il est vrai que j'ai plutôt l'habitude de lire de longs romans, mais que ton défi me pousse à me tourner vers des textes plus courts, que je n'aurais pas forcément choisis sinon. Je suis ravie !

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  6. Je viens de m'inscrire au challenge sur la seconde guerre mondiale d'Ostinato et de laisser une liste de livres déjà lus; c'est bien que les liens rétroactifs soient autorisés. cela va me permettre de faire un choix de livres en piochant chez les participants. celui-ci a l'air très intéressant.

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