jeudi 28 août 2014

Amok / Lettre d'une inconnue - Stefan Zweig



























Titre original : Der Amokläufer / Brief einer Unbekannten / 
Traduction : Alzir Hella et Olivier Bournac
eBook, Le Livre de Poche, 1922, 1991, 78 pages/63 pages/25 pages


Je vais essayer d'être brève, afin de ne pas écrire une critique plus longue que le texte lui-même (chaque nouvelle ne comptant que quelques dizaines de pages). Ce serait bien mon genre...

Les trois récits qui constituent ce recueil appartiennent au cycle Nouvelles d'une passion (Novellen einer Leidenschaft), publié par Stefan Zweig en 1922. Amok et Lettre d'une inconnue sont probablement les nouvelles les plus célèbres et les plus unanimement acclamées de ce très grand écrivain, dont la plume éblouissante nous entraîne avec délices au plus profond des tourments de l'âme humaine. J'avais déjà beaucoup aimé Vierundzwanzig Stunden aus dem Leben einer Frau (je crâne parce que je l'ai lu en allemand !), qui n'atteint cependant pas les sommets de ces deux textes sublimes, à découvrir absolument si comme moi vous avez réussi l'exploit de vivre pendant plus de trente-cinq ans sans avoir lu ces deux petites merveilles. J'en profite d'ailleurs pour remercier mon ami PPNG (il se reconnaîtra), sans lequel j'aurais peut-être attendu encore dix années de plus avant d'ouvrir ce livre merveilleux.


Amok

La première phrase :

Au mois de mars 1912, il se produisit dans le port de Naples, lors du déchargement d'un grand transatlantique, un étrange accident sur lequel les journaux donnèrent des informations abondantes, mais parées de beaucoup de fantaisie.

Mon avis :

Le passager d'un paquebot reçoit sur le pont du navire qui le ramène en Europe la confession fiévreuse d'un inconnu, ancien médecin expatrié en Malaisie. Celui-ci lui conte l'histoire de sa déchéance, provoquée par une passion délirante à l'issue tragique. Amok ou le fou de Malaisie déroule les mécanismes implacables de la folie obsessionnelle, qui renverse tout sur son passage, dans un déferlement de frénésie sanguinaire incontrôlable.

Le récit véhicule un sentiment d'urgence, révélateur de l'état d'esprit du personnage. Stefan Zweig crée une atmosphère étrange et envoûtante, teintée d'un exotisme moite et quelque peu étouffant. La structure du texte implique deux narrateurs, et deux récits imbriqués l'un dans l'autre (un procédé récurrent chez Zweig). Le médecin malais trouvera un apaisement passager dans le soulagement de la confession, mais ne pourra cependant pas se soustraire à son inéluctable destin.

J'ai tout aimé dans cette nouvelle, et je n'ai qu'un seul regret : le texte est trop court !



Lettre d'une inconnue

La première phrase :

R..., le romancier à la mode, rentrait de Vienne de bon matin après une excursion de trois jours dans la montagne.

Mon avis :

J'ai découvert dans la foulée cette deuxième nouvelle, avec laquelle Stefan Zweig touche au sublime. Lettre d'une inconnue nous conte une histoire terrible, et cependant très émouvante. Il s'agit cette fois de la passion dévorante que nourrit une jeune adolescente de treize ans pour son voisin de palier, à mille lieues de se douter des tourments de cette âme enfantine. La petite fille grandit, et sa passion avec elle. Totalement inconscient du drame, l'homme, écrivain à succès et séducteur peu scrupuleux, reçoit un jour une longue lettre, dans laquelle il découvre la confession brûlante et désespérée de cette femme inconnue, victime des affres de l'Amour.

J'ai été transportée par ce récit d'une délicatesse inouïe, dont le ton à la fois sombre et lumineux n'est pas sans générer un certain malaise. Le romancier autrichien fait montre d'un raffinement extrême, et parvient à nous faire ressentir toute la souffrance d'une femme malade d'amour. C'est à la fois très beau et très triste (les auteurs de romances contemporaines feraient bien d'en prendre de la graine).

A noter que je n'ai toujours pas vu l'adaptation réalisée en 1948 par Max Ophüls (Letter from an Unkown Woman), avec la formidable Joan Fontaine dans le rôle de l'inconnue (ce choix me paraît tout à fait adapté au personnage). 



La ruelle au clair de lune 

La première phrase :

Le navire, retardé par la tempête, n'avait pu aborder que très tard le soir, dans le petit port français, et le train de nuit pour l'Allemagne était manqué.

Mon avis :

La troisième nouvelle du recueil traite également d'une passion amoureuse, qui se révèle cette fois particulièrement sordide, et viciée par l'argent. Il s'agit d'un texte moins fort que les deux autres (il est aussi plus court), mais celui-ci n'est pas dépourvu d'intérêt pour autant. Le personnage principal est un négociant allemand, dont le bateau fait escale dans une ville française ; l'homme se retrouve par hasard dans un quartier mal famé, et pousse la porte d'un estaminet peu avenant, où il va faire la rencontre d'un pauvre homme malmené par sa femme. Zweig utilise une nouvelle fois une structure narrative en forme de récits imbriqués, qui présente ici l'avantage de donner deux visions différentes d'un même personnage. La fin est frustrante, mais je ne doute pas qu'il s'agisse là d'une volonté parfaitement consciente de l'auteur !



Pour résumer : un recueil remarquable, qui constitue probablement l'un des sommets de l'oeuvre de Stefan Zweig.


Qu'attendez-vous pour lire (ou relire) ces nouvelles ?? 


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Nouvelle participation à mon challenge Le mélange des genres, catégorie "Recueil de nouvelles".



mercredi 27 août 2014

Le Mois Américain... parce que vous le valez bien !



















Septembre pointe le bout de son nez, et avec lui, la rentrée le Mois Américain, organisé comme chaque année par notre amie Titine, en parallèle du festival América de Vincennes. Les littératures nord-américaines seront mises à l'honneur pendant toute la durée du mois, et j'ai bien l'intention d'apporter ma (maigre) contribution à cet événement majeur et ô combien festif (ne serait-ce que pour avoir le plaisir d'insérer ce sublime logo dans mes billets).

L'une des principales sources d'amusement de ce genre de mois thématiques réside évidemment dans le choix des lectures à venir. J'ai réuni pour l'occasion quelques ouvrages de ma PAL américaine et canadienne. Je ne les lirai sûrement pas tous, mais j'ai déjà programmé quelques billets, et j'espère avoir le temps d'en découvrir un certain nombre (sans oublier ceux qui ne figurent pas dans la liste : un Oates, un Tartt, un Willis, un James, pour ne citer que ceux-là).




























(euh... c'est pas comme si j'avais aussi un vrai travail, et tout un tas d'obligations professionnelles à honorer en septembre...)


N'hésitez pas à vous inscrire chez Titine, ou à rejoindre le groupe Facebook dédié à l'événement. Si vous manquez d'idées de lectures, je vous suggère de jeter un coup d'oeil à la catégorie Littérature américaine de mon blog (qui compte à ce jour une petite cinquantaine de titres).

Let the American Month begin !


mardi 26 août 2014

Le soleil sous la soie - Eric Marchal




























Pocket, Editions Anne Carrière, 2011, 931 pages


La première phrase :

La masure lui tenait chaud comme un manteau en drap d'Espagne.


L'histoire :

Duché de Lorraine, 1694. Nicolas Déruet, chirurgien itinérant, croise la route de la jeune Rosa de Montigny, promise au marquis de Cornelli. Il rencontre le même jour Marianne Pajot, sage-femme, qu'il assiste lors d'un accouchement difficile, et dont il ne tarde pas à s'éprendre. Nicolas décide alors de s'installer à Nancy, chez son ami et mentor François Delvaux. Le décès d'un patient influent, imputé à tort à des complications post-opératoires, contraint toutefois le jeune chirurgien à l'exil. Ce dernier exercera désormais son art dans le chaos des champs de bataille de Hongrie...


L'opinion de Miss Léo :

Le pouvoir d'attraction exercé par un livre fraîchement sorti de chez l'imprimeur relève parfois de processus chimiques inaltérables. Comme dirait l'autre : "C'est la nature, Thérèse !". Je veux bien sûr parler de ces redoutables phéromones de livres, qui agissent sur nos récepteurs sensoriels et nous attirent irrémédiablement, au point de nous faire perdre tout contrôle et saisir sans retenue l'objet de notre convoitise, pour le présenter à la caisse d'un air piteux. C'est à peu de choses près ce qui m'est arrivé avec Le soleil sous la soie, dont je ne comprends toujours pas par quel insondable mystère il a pu se retrouver dans mon sac de courses (mais bon, puisqu'il était là, il a bien fallu que je le lise).

J'ai d'abord été séduite par le titre. Et quel titre ! Doux, lumineux, sensuel, un brin mystérieux... Une stimulante et subtile allitération, qui nous invite à embarquer séance tenante pour un voyage plein de promesses.

(bon, allez, je me calme)

Le soleil sous la soie est un savoureux cocktail savamment dosé d'action, de rigueur documentaire et de fluidité narrative. Eric Marchal signe un roman intelligent et enlevé, qui renouvelle avec bonheur les     figures traditionnelles de l'épopée historique. Analysons ensemble les clés de de ce succès.

Une intrigue rythmée, tu concocteras

Nicolas Déruet a fait le choix d'une existence nomade, afin de pouvoir vivre pleinement sa passion, la chirurgie, qu'il pratique avec talent et conviction. Si les événements le poussent à se sédentariser quelques temps dans la ville de Nancy, sa rencontre avec Rosa puis Marianne marque toutefois le début d'une décennie riche en découvertes et en péripéties pour le jeune praticien, que nous suivrons tout au long de ses aventures mouvementées. Les rebondissements, sobres et sans excès, quoique relativement classiques, sont habilement exploités par l'auteur, et les voyages de Nicolas rythment le récit, évitant ainsi tout sentiment de lassitude. La vie sentimentale du jeune homme est quant à elle clairement reléguée au second plan, ce qui permet à Eric Marchal de se consacrer pleinement à l'approfondissement des principaux thèmes de fond du roman.

De la chirurgie, tu nous entretiendras

Le soleil sous la soie a parfois été comparé aux Piliers de la Terre de Ken Follett, dont il ne possède ni le souffle épique ni l'efficacité dramatique, mais avec lequel il présente toutefois une évidente similitude, à savoir le fait de décrire dans les moindres détails les tâches et les conditions de travail d'un corps de métier. C'est ici la chirurgie qui est mise à l'honneur, et j'ai été particulièrement enthousiasmée par cet aspect du roman. Le parcours de Nicolas nous apprend énormément de choses sur cette profession en pleine évolution, qui souffrait encore en cette fin de XVIIème siècle d'un cruel manque de reconnaissance en dehors des champs de bataille. Le chirurgien peine à imposer ses vues, et souffre de la rivalité qui l'oppose aux médecins, lesquels n'hésitent pas à avancer des diagnostics contradictoires. Eric Marchal reconstitue avec minutie des opérations pour le moins hasardeuses, réalisées avec des instruments rudimentaires... et sans anesthésie ! Nicolas consulte de nombreux ouvrages de référence pour parfaire sa technique, et le lecteur assiste fasciné à l'extraction d'un calcul, et autres interventions sanguinolentes. Le deuxième tiers est quant à lui consacré à la chirurgie militaire, qui n'a évidemment rien à voir avec le travail effectué en temps de paix. Passionnant !

Des personnages attachants, tu enfanteras

La seule faiblesse (relative) de l'ouvrage réside à vrai dire dans le personnage de Nicolas, que j'ai trouvé bien fade, et difficile à cerner. On peut bien sûr louer sa soif de connaissance et son perfectionnisme, ainsi que sa capacité à sans cesse se remettre en question. Le jeune chirurgien se distingue également par son obstination à vouloir rester libre coûte que coûte, à refuser le confort d'un poste fixe à l'hôpital, pour ne pas s'enfermer dans une vie trop étriquée. Nicolas n'est pourtant pas un personnage charismatique, malgré (à cause de ?) ses multiple qualités. Il en émane au contraire une certaine froideur, probablement imputable à son absence de défaut,  qui le rend presque inhumain. Je lui ai (nettement) préféré les personnages secondaires, qu'il s'agisse de Marianne, la sage-femme compétente et cultivée, de François Delvaux, l'ami et mentor rêvant d'évasion, de Germain Ribes de Jouan, le chirurgien de guerre bon vivant, ou encore d'Azlan, le jeune et fougueux tzigane devenu élève attentif. Rosa est quant à elle assez agaçante, parfois à la limite de la mièvrerie, mais on la voit peu, et son dynamisme joue indéniablement en sa faveur. Signalons également la présence de quelques puissants au casting de ce roman, comme le tout jeune Duc de Lorraine, Léopold, dont Nicolas se fera un allié de poids. Il manque toutefois un vrai "méchant" à cette intrigue un peu plate, dont les protagonistes sont dans l'ensemble trop lisses, voire un peu simplistes. Un peu de noirceur aurait sans doute été profitable !

Le contexte historique, tu soigneras

La solidité de l'arrière-plan historique est l'autre grande force du roman, dont l'essentiel de l'intrigue se déroule dans le Duché de Lorraine, alors indépendant, mais occupé par les troupes françaises. Si l'on nous a maintes fois rabâché l'importance que celui-ci prendrait par la suite (Vous n'aurez pas l'Alsace etc...), force est de constater que l'histoire de cette enclave nous est totalement inconnue (à moins d'avoir sérieusement potassé le sujet). Le décor a le mérite d'être original, et Eric Marchal nous régale d'une foule d'informations pertinentes, habilement intégrées à l'intrigue. Le lecteur découvre ainsi enjeux politiques et intrigues de Cour, ainsi que divers aspects de la vie quotidienne à Nancy ou sur le front hongrois (le Régiment de Lorraine participant à la guerre contre l'Empire Ottoman). L'ensemble demeure cependant très fluide, et surtout jamais rébarbatif, les informations étant subtilement distillées à doses homéopathiques. Le romancier n'étale jamais son érudition, et utilise à bon escient ses connaissances, bâties à l'aide d'une solide documentation (comme en atteste la bibliographie présentée en fin d'ouvrage). Les puristes regretteront sans doute que l'écrivain prenne parfois quelques libertés avec les faits historiques, ce dont il s'explique d'ailleurs dans la postface. J'ai envie de dire : peu importe. Le roman est bien écrit, bien construit et se lit facilement, malgré les 900 pages. Une bien belle réussite !


Très bon roman historique (et en plus, on y apprend plein de choses).


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Dernier pavé d'août pour Bianca, nouveau pavé de l'été pour Brize, et nouvelle participation à mon challenge Le mélange des genres, catégorie "Roman historique".





dimanche 24 août 2014

Nous faisions semblant d'être quelqu'un d'autre - S.Boianjiu
























Titre original : The people of forever are not afraid
Traduction (anglais) : Annick Le Goyat
Robert Laffont, 2012/2014, 319 pages



La première phrase :

Il y a de la poussière dans le mobile home aménagé en salle de classe.


L'histoire :
(et hop, voilà-t-y pas que je vous mets le résumé de la quatrième de couverture, ni vu ni connu ; je n'aime pas faire ça, mais ce billet traîne depuis deux semaines, et je ne suis pas du tout inspirée pour en écrire le synopsis)

Camarades de classe depuis l’école primaire, trois jeunes Israéliennes fantasques cherchent des dérivatifs à leur ennui dans un village près de la frontière ou rien ne se passe, sinon le pire. Sarcastique et autoritaire, Léa donne les règles du jeu, entraînant l’espiègle Yaël et la sombre Avishag. La fin de leur scolarité signe la fin de leur insouciance. Propulsées dès dix-huit ans dans le monde monotone et brutal de l’armée pour effectuer leur service militaire, elles se collettent avec toute la violence d’un pays en état d’alerte permanent. Léa est postée à un checkpoint en Cisjordanie, Avishag sert dans une unité de combat chargée de surveiller la frontière égyptienne et Yaël entraîne les soldats au maniement des armes. Chacune tente de traverser à sa manière ces terribles années.


L'opinion de Miss Léo :

Ce roman m'a été proposé en service-presse parmi les titres de la Rentrée Littéraire de la collection Pavillons de chez Robert Laffont. J'ai d'abord été séduite par la couverture (dont je ne me doutais pas qu'elle me permettrait de prendre une photo aussi désopilante que celle proposée ci-dessus), ainsi que par la promesse d'une écriture originale et rafraîchissante. Le fait que l'auteur soit jeune et Israélienne n'a en revanche joué aucun rôle dans ma décision de lire cet ouvrage (petite précision non dénuée d'importance, compte-tenu du contexte actuel).

Mettons tout de suite les points sur les "i" : Nous faisions semblant d'être quelqu'un d'autre n'est PAS un roman sur le conflit israélo-palestinien, bien que celui-ci soit évidemment présent en filigrane. Shani Boianjiu esquisse les portraits croisés de trois jeunes demoiselles de dix-huit ans, dont la fraîcheur et l'insouciance se verront considérablement malmenées par quelques années de service obligatoire dans l'armée. Les trois héroïnes évoluent en effet dans un univers militaire viril et agressif, et se retrouvent très jeunes confrontées à la violence latente d'un pays sous tension. Elles seront évidemment durablement transformées par cette expérience extrême, le service militaire pouvant être perçu comme un rite de passage obligatoire pour des jeunes gens à peine pubères, qui ne pourront débuter leur vie d'adulte qu'une fois leur devoir accompli.

Ce roman générationnel en forme de parcours initiatique adopte le point de vue de trois jeunes femmes d'aujourd'hui, dont les problématiques adolescentes terriblement banales prennent une résonance inattendue, compte-tenu du contexte violent dans lequel elles évoluent. Comment se construire en tant que femme ? Comment affirmer sa féminité naissante dans un environnement brutal, envahi par les armes à feu ? Comment assumer le port quotidien du casque et de l'uniforme ? Comment accepter de se couler dans un moule impersonnel, à un âge où l'on affirme généralement ses choix et sa personnalité ? Le texte de Shani Boianjiu offre un contraste saisissant entre la jeunesse pétillante des nouvelles recrues, et la froide obéissance servile des militaires (dont certains mourront avant même d'avoir achevé leur service, fauchés par une bombe ou un tir de roquette). Les plus fragiles n'en sortiront pas indemnes, et beaucoup conserveront des séquelles psychologiques de ces années perdues (tendances maniaco-dépressives et/ou suicidaires dans les cas les plus extrêmes).

Yaël, Avishag, Léa et leurs jeunes collègues trouvent des dérivatifs à leur ennui, et se montrent volontiers espiègles, impitoyables ou provocatrices. Le jeu demeure en toutes circonstances la meilleure des protections, et le titre du roman fait référence aux jeux d'enfants auxquels se livraient autrefois les trois petites filles : se glisser dans la peau d'un autre adoucit les peines, et permet d'éviter une confrontation trop brutale avec la réalité, en proposant une alternative raisonnable à l'inacceptable. Je me suis attachée pour des raisons différentes à ces trois personnages aux caractères bien distincts, mais ma préférence va à Yaël, jeune femme vive et dynamique, instructrice de tir auprès des nouvelles recrues, à laquelle sont consacrées les meilleures pages du roman. Celui-ci fonctionne par ellipses, et relate trois périodes de la vie de chacune des trois jeunes filles (l'enfance et l'adolescence, le quotidien à l'armée, le retour à la vie civile), au travers de quelques épisodes marquants, présentés sous forme de courtes tranches de vie. Chaque chapitre adopte un point de vue différent, ce qui permet au lecteur de se glisser alternativement dans la peau de chaque protagoniste, et de découvrir leurs questions existentielles sur la vie, (les hommes), l'univers et le reste. Les jeunes soldat(e)s évoquent avec désinvolture et détachement des expériences pour le moins terrifiantes, qu'elles doivent pourtant ressentir avec angoisse et consternation.

Les changements de narrateur fréquents et le passage occasionnel de la première à la troisième personne peuvent se révéler perturbants, mais j'ai quoi qu'il en soit apprécié la construction originale du récit. Cette recherche formelle m'a semblé convaincante, mais peut également lasser (j'imagine qu'il est possible de ne pas adhérer du tout au parti-pris narratif du roman). Il est vrai que les deux premiers tiers du texte sont à cet égard plus réussis que la dernière partie, au cours de laquelle le roman s'essouffle progressivement. J'ai néanmoins été séduite par la plume de la jeune écrivain(e), dont la prose énergique se pare d'un humour féroce et assez cru, néanmoins tempéré par une dimension quasi-onirique, qui rend parfois le propos difficile à suivre. Certaines scènes s'apparentent davantage à un rêve éveillé qu'à une évocation méticuleuse de la réalité, et il appartient au lecteur de démêler le vrai du faux (là encore, il est possible que cela laisse certains lecteurs au bord de la route). Je regrette de n'avoir pu lire le roman en version originale, Shani Boianjiu ayant été saluée aux Etats-Unis pour son usage très particulier (et sans doute très personnel) de la langue anglaise.

Pour résumer : Nous faisions semblant d'être quelqu'un d'autre est un roman inégal, que j'ai cependant trouvé très fort, bien qu'un peu excessif dans la dernière partie. J'en ai aimé les personnages, le style et la construction. J'ai bien du mal à mettre des mots ce qui m'a plu dans ce texte, dont certains épisodes demeurent relativement difficiles à appréhender. C'est un roman que l'on ressent... ou pas ! On peut ne pas adhérer à l'écriture, se perdre dans les méandres d'un découpage parfois surprenant, mais il convient toutefois de saluer le talent de Shani Boianjiu, qui livre à seulement vingt-cinq ans un premier roman très personnel et remarquablement maîtrisé.


Un beau roman initiatique, à l'écriture singulière.


Merci à Cécile Ruelle et Maggie Doyle, des éditions Robert Laffont.



vendredi 22 août 2014

Revolting Rhymes - Roald Dahl




















Illustrations de Quentin Blake
Puffin Books, 1982/2001, 47 pages


La première page :

I guess you think you know this story.
You don't. The real one's much more gory.
The phoney one, the one you know, was cooked up years and years ago,
And made to sound all soft and sappy
Just to keep the children happy.
Mind you, they got the first bit right,
The bit where, in the dead of night,
The Ugly Sisters, jewels and all,
Departed for the Palace Ball,
While Darling little Cinderella
Was locked up in a slimy cellar,
Where rats who wanted things to eat,
Began to nibble at her feet.



















L'histoire :

Cinderella, Jack and the Beanstalk, Snow-White and te Seven Dwarfs, Goldilocks and the Three Bears, Little Red riding Hood and the Wolf et The Three Little Pigs revus et corrigés en vers et en rimes par Roald Dahl (avec des sublimes illustrations de Quentin Blake en prime) !


L'opinion de Miss Léo :

Roald Dahl et Quentin Blake, ou le duo magique de mon enfance.

J'ai acheté il y a quelques années ce recueil de contes pas comme les autres, dans lequel je me replonge régulièrement, avec un plaisir sans cesse renouvelé. La quatrième de couverture annonce la couleur : "Nusery tales with BITE !" L'écrivain gallois nous offre en effet une relecture délicieusement décalée des contes de notre enfance, qui subissent sous sa plume un relooking intégral, pour notre plus grand bonheur. Les Sept Nains jouent aux courses, Cendrillon refuse d'épouser le Prince, qu'elle juge trop cruel, et Boucle d'Or regrettera longtemps d'avoir avalé sans vergogne l'assiette de porridge du pauvre petit Bébé Ours... Les rebondissements, drôles et surprenants, assurent le triomphe du politiquement incorrect, et Roald Dahl nous gratifie de quelques séquences gores du plus bel effet. Le rythme est fluide, les rimes bien trouvées, et je prends pour ma part énormément de plaisir à déclamer lire ces textes à voix haute (en mettant le ton, s'il vous plaît).


Blanche-Neige et ses sept nains





















Inutile de préciser que les illustrations, totalement fantaisistes, sont à la hauteur du texte. L'ensemble se déguste avec délectation, comme une friandise acidulée : ça pique les gencives, mais qu'est-ce que c'est bon !


Oh, what a tale of crime on crime !
Let's check it for a second time.

Crime One, the prosecution's case:
She breaks and enters someone's place.

Crime Two, the prosecuter notes:
She steals a bowl of porridge oats.

Crime Three: She breaks a precious chair
Belonging to the Baby Bear.

Crime Four : She smears each spotless sheet
With filthy messes from her feet.

A judge would say without a blink,
'Ten years hard labour in the clink!'
But in teh book, as you will see,
The little beast gets off scot-free,
While tiny children near and far
Shout, 'Goody-good! Hooray! Hurrah!'
'Poor darling Goldilocks!' they say,
'Thank goodness that she got away!'


Drôle et décalé. A découvrir !


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Nouvelle participation à mon challenge Le mélange des genres, catégorie recueil de poésie.



mercredi 20 août 2014

Je lis mais je procrastine #2

J'ai inauguré la semaine dernière une nouvelle rubrique visant à vous présenter brièvement des livres lus mais non chroniqués sur le blog, que ce soit par manque de temps ou par simple fainéantise.

Voici la deuxième salve !
















La Tristesse du Samouraï est un formidable roman à tiroirs, mêlant Histoire et politique sur fond de mensonges et de secrets de famille. L'enquête menée par une avocate de Barcelone sert de fil conducteur au récit, qui effectue de multiples allers-retours entre présent et passé (un procédé "à la mode" qui se révèle ici très efficace et particulièrement bien exploité). Les personnages sont complexes, et ruminent parfois leur vengeance pendant des décennies, ce qui donne lieu à de violents règlements de compte. Les enfants doivent-ils payer pour les crimes de leurs parents ? Victor del Arbol nous a concocté un roman très sombre, dont l'action se déroule dans une Espagne encore occupée à panser les plaies béantes du franquisme. Les révélations sont subtilement amenées par l'auteur, qui parvient à maintenir la tension jusqu'au dénouement.

Pour résumer : la complexité des personnages et l'efficacité de la narration font de cette oeuvre bien construite et profondément romanesque une belle réussite, dont la noirceur pourra cependant rebuter certains lecteurs. 

Titre original : La tristeza del Samurai
Traduction (espagnol) : Claude Bleton
Babel Noir, Actes Sud, 2011, 475 pages

















Je voulais commencer par Tangente vers l'Est, mais j'ai finalement opté pour Naissance d'un pont, afin de découvrir (enfin) la plume de Maylis de Kerangal. Ce roman étonnant, situé dans une ville imaginaire de Californie, raconte de façon quasi-chirurgicale la construction d'un pont suspendu. L'auteur suit une dizaine de personnages, impliqués à des degrés divers dans ce vaste projet (ouvriers, grutiers, ingénieurs, entrepreneurs, décideurs etc). J'ai personnellement un faible pour Summer Diamantis, une jeune femme ingénieur spécialisée dans le béton (il fallait oser). Le chantier constitue un monde à part, possédant une respiration propre, et la romancière nous invite à plonger la tête la première dans ce microcosme humain, où se côtoient des individus de nationalités et de classes sociales diverses, évoluant au rythme de l'avancement des travaux. Je ne suis peut-être pas totalement normale, mais j'avoue avoir été fortement attirée par le thème de ce roman ; les ouvrages d'art me fascinent, et je suis ravie que Maylis de Kerangal ait choisi de s'y intéresser, d'autant plus que celle-ci écrit de façon remarquable. Sa prose organique, précise, scientifique et rigoureuse est un véritable régal pour l'esprit. J'aime ses longues phrases, ponctuées de nombreuses virgules, par lesquelles on prend plaisir à se laisser bercer. Cette petite musique lancinante crée une impression d'urgence, qui nous amène à ressentir de façon viscérale les enjeux d'un texte par ailleurs non dépourvu de suspense et d'humour. Le style de de Kerangal me procure le même ravissement que celui d'un Jean Echenoz, autre écrivain français atypique et talentueux.

Pour résumer : Maylis de Kerangal signe une fresque virtuose au ton original, dont le rythme haletant s'essouffle toutefois légèrement dans la deuxième partie. Un roman ambitieux, que je recommande vivement.

Editions Verticales, Folio, 2010, 330 pages

















Je ne suis pas particulièrement fascinée par le personnage de Marie-Antoinette, mais j'ai tout de même eu envie de découvrir la biographie rédigée par Stefan Zweig, dont j'avais déjà beaucoup apprécié le Magellan. Les puristes (et les spécialistes de Marie-Antoinette) auront sans nul doute des critiques à formuler quant aux points de vue adoptés par le romancier, novelliste et biographe autrichien. J'ai pour ma part trouvé intéressant que l'auteur insiste sur le fait que la souveraine et son époux Louis XVI n'étaient tout simplement pas faits pour le pouvoir, tous deux aspirant à une vie bien différente de celle que leur imposèrent les circonstances. La jeune autrichienne, certes frivole, apparaît comme une adolescente pleine de vie, rongée par l'ennui et les contraintes de sa fonction. Elle nous est également présentée comme une mère aimante, attentive au bien-être de ses enfants. Louis XVI est quant à lui un individu modeste et intelligent, qui eut la malchance d'être appelé à régner aux heures les plus sombres de la Monarchie Absolue. Triste destin pour ces jeunes gens dépassés par les événements, qui ne méritèrent sans doute pas d'être à ce point villipendés... J'ai lu avec beaucoup d'intérêt les chapitres postérieurs à l'arrestation de la famille royale à Varennes, notamment les passages consacrés à l'incarcération de Marie-Antoinette, que j'ai trouvés particulièrement violents et émouvants.

Pour résumer : comme toujours avec Zweig, le style est remarquable et d'une grande fluidité. Je recommande donc la lecture de cette biographie, qui se révèle tout à fait passionnante et (a priori) rigoureuse sur le plan historique. Son Marie Stuart m'attend sagement dans ma PAL.

Traduction (allemand) : Alzir Hella

Le Livre de Poche, Grasset, 1932, 506 pages



That's all, folks !

[GENERIQUE]

lundi 18 août 2014

Aristote, mon père - Annabel Lyon




























Titre original : The Sweet Girl
Traduction (anglais) : David Fauquemberg
Quai Voltaire, Editions de la Table Ronde, 2012/2014, 239 pages


La première phrase :

La première fois que je demande à emporter un couteau au temple, papa me répond que je n'en ai pas le droit, car nous sommes macédoniens.


L'histoire :

Athènes, 332 av. J.C. Pythias est la fille d'Aristote, et manifeste depuis sa plus tendre enfance un goût certain pour les sciences et le débat philosophique, encouragé et cultivé par les leçons de son prestigieux géniteur. La petite fille grandit, et devient adolescente. Elle subit la concurrence de son petit frère Nico, ainsi que de Myrmex, le cousin adopté, auquel son père semble désormais accorder davantage d'attention. Née femme, et par conséquent destinée à porter des enfants et s'occuper de son foyer, Pythias va devoir trouver un sens à sa vie, dans une société résolument misogyne.


L'opinion de Miss Léo :

J'ai été contactée voici de cela quelques mois par les Editions de la Table Ronde, qui me proposaient de lire ce roman et de participer à une rencontre avec l'auteur, la canadienne Annabel Lyon. J'ai accepté, bien que le livre soit la suite d'un ouvrage que je n'avais pas lu, Le Juste milieu (The Golden Mean en anglais), centré sur le personnage d'Aristote. Cela ne gêne en rien la compréhension de ce second opus, mais j'ai tout de même eu la sensation que les deux romans formaient un ensemble cohérent, et qu'il était par conséquent dommage de les lire séparément. En même temps, je dis ça, mais je ne me suis toujours pas procuré le premier (pourtant sorti en poche chez Folio) ! ^^

J'ai donc eu la chance de rencontrer la romancière (très sympathique au demeurant), avec laquelle nous avons pu longuement échanger. Annabel Lyon, qui donne aujourd'hui des cours de creative writing à l'université de Vancouver, a étudié la philosophie, et connaît bien les idées d'Aristote. Si Le Juste Milieu rendait hommage à la pensée et à l'érudition du grand homme, Aristote, mon père met quant à lui en avant l'une des faiblesses de sa philosophie, à savoir sa vision relativement étriquée des femmes et de leur place dans la société. La nécessité d'un second tome s'est vite fait sentir, compte-tenu de l'absence de personnages féminins dans le premier volet. Annabel Lyon s'est basée sur le testament d'Aristote pour créer le personnage de Pythias : la demoiselle a réellement existé, mais nulle trace de sa vie ou de sa personnalité ne subsiste. Là où le premier tome revêtait un aspect quasi-documentaire (ayant tout de même nécessité huit longues années de recherches préliminaires), le second s'appuie au contraire sur un important travail d'invention, et relate des faits totalement fictifs, sans pour autant négliger le réalisme historique.

La romancière s'intéresse à ce qui est moderne, proche de nous dans cette société Antique méconnue, souvent perçue comme une civilisation figée et peuplée de figures gravées dans le marbre, dont on appréhende avec difficulté les réalités du quotidien. Pythias est un personnage attachant : curieuse, sportive et plus cultivée que la plupart des hommes, elle a bénéficié très jeune de l'enseignement d'Aristote, et refuse de se couler dans le moule qui doit faire d'elle une bonne épouse et une femme au foyer efficace. Aristote, mon père est avant tout un roman (fictif) sur la condition de la femme grecque (ou macédonienne). Beaucoup d'activités leur étaient interdites, et les membres de la haute société avaient encore moins de choix à leur disposition que leurs compatriotes des classes inférieures. Certaines d'entre elles parvenaient toutefois à s'émanciper, en exerçant par exemple la profession de sage-femme. Pythias est quant à elle une adolescente moderne, dont les problématiques sont peu ou prou les mêmes que celles des jeunes filles d'aujourd'hui (découverte de l'amour, choix d'un mode de vie épanouissant), à la différence près que celle-ci subit de plein fouet le poids des traditions de la société dans laquelle elle grandit, qui placent les femmes en situation d'inférieures soumises. Le regard d'Aristote sur sa fille change d'ailleurs du tout au tout lorsque l'enfant asexuée se métamorphose en femme : le philosophe, qui entretient pourtant des rapports totalement décomplexés avec le corps humain (ses recherches le conduisent à travailler régulièrement sur des cadavres d'animaux), se montre extrêmement gêné par l'odeur des règles de Pythias !

Cette dernière voit sa liberté et son indépendance remises en cause à la mort de son père : sans place acquise dans la société, elle doit trouver sa voie, avant de (peut-être) épouser l'homme désigné par Aristote. Les espoirs et les errements de Pythias sont parfaitement rendus par un style dynamique et efficace. Que ceux d'entre vous qui craindraient un roman trop ardu se rassurent : la plume d'Annabel Lyon est très accessible, et la romancière use d'un ton résolument moderne, qui rend la lecture particulièrement fluide. Elle nous a confié avoir d'abord écrit Aristote, mon père au passé et à la troisième personne, avant d'opter pour un récit au présent, plus chaleureux et en accord avec la modernité du roman. Pythias devient alors la narratrice énergique de ses propres aventures, ce qui favorise l'empathie vis à vis du personnage. Rien n'est laissé au hasard dans ce roman, dont la trame narrative était déjà largement établie avant d'entamer la phase de rédaction à proprement parler. La traduction est bonne, mais je regrette toutefois de n'avoir pu le lire en version originale : il semblerait en effet que le texte anglais soit particulièrement intéressant d'un point de vue stylistique, l'auteur ayant effectué un travail important sur le langage pour illustrer les origines des personnages de son roman. Les Macédoniens, dépositaires d'une culture jeune et vulgaire, davantage attirés par l'argent que par les arts, s'expriment en anglais canadien, tandis que les Grecs, qui incarnent quant à eux un raffinement non dépourvu de snobisme, utilisent l'anglais britannique. Pythias, élevée à Athènes, mais née de parents macédoniens, se situe quelque part entre les deux.

Aristote, mon père ne se réduit cependant pas à la destinée d'un unique personnage féminin. Il y est également question de soldats qui souffrent (l'auteur se base sur les symptômes décrits par Hérodote pour évoquer les traumatismes des guerriers de retour du combat), d'esclaves, de prostitution, mais aussi de mythes, de magie et de religion. Il ne faut toutefois pas perdre de vue l'essentiel, à savoir qu'il s'agit d'une oeuvre de fiction, et non d'un documentaire. Toutes les péripéties sont inventées et romancées, et Annabel Lyon nous propose sa propre vision d'une réalité à jamais inaccessible. J'ai fortement apprécié la première partie, mais j'ai trouvé que le récit devenait légèrement confus à partir de la mort d'Aristote, et par là même un peu frustrant. On survole beaucoup de thématiques intéressantes, qui auraient peut-être mérité d'être davantage approfondies. J'ai quoi qu'il en soit été très agréablement surprise par ce roman intéressant, qui offre un point de vue original et novateur sur la Grèce/Macédoine antique.

Je lirai avec intérêt les prochains romans de l'auteur, qui semble en avoir fini avec l'Antiquité, et travaille actuellement sur une oeuvre contemporaine.


Un roman plaisant et résolument moderne, porté par une héroïne anti-conventionnelle. 


Merci aux Editions de la Table Ronde d'avoir organisé cette rencontre.

Les avis d'Emily, de Lilli, d'Argali et de La chèvre grise.