dimanche 13 juillet 2014

La fille derrière le rideau de douche - Robert Graysmith



























Titre original : The Girl in Alfred Hitchcock's Shower
Traduction (américain) : Emmanuel Scavée
Editions Denoël, 2010/2014, 373 pages


La première phrase :

Alfred Hitchcock avait coincé la belle rouquine nue sur le plateau du studio 18-A et ne la lâchait pas.


L'histoire :

Robert Graysmith, journaliste, reconstitue le parcours de la fascinante Marli Renfro, modèle très en vogue à Hollywood au début des années 60, qui fut également la doublure de Janet Leigh pour la célèbre scène de la douche de Psychose. Il suit en parallèle l'évolution de Sonny Busch, jeune homme perturbé soupçonné d'avoir commis plusieurs meurtres à Los Angeles dans les semaines qui suivirent la sortie du film (Norman Bates, sors de ce corps !).


L'opinion de Miss Léo :

Petite précision préliminaire (avec une allitération en prime) : ma rencontre avec ce livre relève du plus pur hasard, puisqu'il s'agit d'un envoi spontané des éditions Denoël (j'avais choisi un autre roman, dont les stocks étaient malheureusement épuisés). Je n'ai dans un premier temps guère apprécié de recevoir un livre non demandé, mais un bref coup d'oeil au résumé suffit toutefois à me convaincre que l'éditrice avait peut-être eu le nez creux en choisissant de me faire parvenir cet ouvrage.

Ceux qui me connaissent le savent : je voue depuis l'adolescence une passion sans limite au cinéma de l'Âge d'Or hollywoodien (jusqu'aux années 70), et plus particulièrement à l'oeuvre d'Alfred Hitchcock. Le recueil d'entretiens Hitchcock/Truffaut est l'une de mes bibles, et Psycho demeure pour moi un film extrêmement novateur, à la structure et au montage exemplaires à bien des égards. Autant dire que j'ai tout de suite été intriguée lorsque j'ai lu la quatrième de couverture du présent opus ! Je savais que Janet Leigh avait été doublée pour la scène de la douche, mais j'ignorais le nom de la doublure, et je ne savais pas que celle-ci avait été une figure marquante de l'underground californien. J'étais donc très intéressée à l'idée d'en apprendre davantage.

Le premier chapitre donne le ton, et nous plonge d'emblée au coeur du tournage de Psychose, alors que Marli Renfro se présente sur le plateau pour son premier jour de travail. Robert Graysmith évoque moult détails associés à la réalisation d'un film devenu mythique, qu'il s'agisse d'aspects purement techniques ou d'anecdotes liées à la personnalité des membres de l'équipe. Le lecteur croise ainsi des personnages aussi divers que Janet Leigh, Tony Curtis, Anthony Perkins, Saul Bass ou Robert Bloch (l'auteur du roman original, lui-même inspiré d'un fait divers), sans oublier Alfred Hitchcock lui-même, parfois accompagné de son épouse Alma. Divergences et désaccords divers (et bim, encore une allitération !), plaisanteries salaces proférées par un réalisateur virtuose manquant fondamentalement de tact et de diplomatie, caprices de stars, mesquineries en tout genre, problèmes techniques en apparence insolubles, qui seront pourtant habilement contournés par les petits génies oeuvrant sur le plateau... Marli Renfro découvre à l'occasion de sa première expérience cinématographique les coulisses du tournage ambitieux, et se prête au jeu avec rigueur et professionnalisme. L'auteur insiste quant à lui sur la mise en place et la genèse de la fameuse scène de meurtre (dénudée), qu'il décortique dans ses moindres détails : fascinant ! 

L'essai de Graysmith va cependant bien au-delà. L'écrivain-journaliste, déjà auteur de Zodiac (adapté au cinéma par David Fincher), se propose en effet de retracer les évolutions majeures d'une époque charnière, à travers les expériences professionnelles vécues par la jeune Marli Renfro dans un Hollywood en pleine mutation. Nous sommes à l'aube des "sixties", et l'Amérique puritaine s'apprête à connaître de profonds bouleversements. Si le Code Hays interdit toujours de montrer des nombrils ostensiblement exhibés à l'écran, le magazine Playboy n'hésite cependant plus à dévoiler la plastique plantureuse de modèles dénudés, photographiés par les meilleurs artistes. L'industrie du sexe se développe lentement mais sûrement, assouvissant ainsi les fantasmes d'une population masculine frustrée par cet excès de pudibonderie (pas étonnant que cette frustration génère parfois des psychopathes de la pire espèce). La popularité grandissante des Playmates conduit à la création des premiers clubs Playboy, sous l'impulsion du businessman Hugh Hefner (clubs dans lesquels Marli Renfro officiera en tant que Bunny pendant quelques mois). Les moeurs se libèrent, tandis que se développe une sous-culture basée sur le libertinage et la sensualité, prônant des valeurs telles que la tolérance et la liberté individuelle. Le naturisme devient une pratique répandue (Marli Renfro en est d'ailleurs l'une des plus ferventes adeptes), et le début des années 60 voit également la naissance du cinéma érotique : les premières incursions d'Hollywood en ce domaine paraissent aujourd'hui bien innocentes, mais n'en émoustillèrent pas moins les spectateurs de l'époque, peu habitués à voir des jeunes femmes se dévêtir à l'écran. Robert Graysmith surprend son lecteur en évoquant le tournage du Voyeur, film à petit budget dans lequel jouait Marli Renfro, sous la direction de... Francis Ford Coppola (alors étudiant à UCLA) !! On est très loin de la trilogie du Parrain, dans laquelle l'unique scène "de nu" consiste en une paire de seins furtivement dévoilée au milieu du premier épisode... Marli Renfro tiendra également l'un des premiers rôles d'une sorte de western naturiste surréaliste tourné en plein désert (!), qui en dit long sur l'état d'esprit qui régnait en ces temps (pas si) lointains.

Ajoutons à cela une incursion dans l'univers des casinos de Las Vegas, où Marli Renfro travailla comme danseuse de revue, et nous obtenons un panorama hétéroclite et assez complet de cet univers si typiquement américain. Les thèmes abordés ne me passionnent guère a priori, mais le texte de Graysmith n'en possède pas moins un indéniable intérêt sociologique et culturel, et mérite donc d'être découvert. On peut toutefois regretter le manque de recul et de regard critique de l'auteur, qui semble avoir la nostalgie de cette époque "bénie". Certes, on ne peut nier la dimension spontanée de ce qui s'apparentait alors à un souffle libérateur, porté par quelques précurseurs ; Marli Renfro et ses collègues bénéficiaient sans nul doute du respect de leurs collaborateurs masculins, mais cet état de grâce initial ne saurait masquer la vulgarité de cette florissante et peu recommandable industrie du sexe, qui sera par la suite totalement dévoyée, l'exploitation du corps de la femme se transformant peu à peu en vaste entreprise à but lucratif (business is business). 

Marli Renfro est le personnage central de ce document original : la jolie rousse sexy traverse ces années avec insouciance, se montrant à la fois très professionnelle et totalement désinhibée. Elle se déshabille avec un naturel et une simplicité confondants devant la caméra ou l'objectif des photographes, et semble aborder chaque étape de sa carrière avec la même sérénité. Actrice, modèle, danseuse, hôtesse de charme, star en devenir : la jeune femme au caractère très affirmé se montre avide de nouvelles expériences, et trace tranquillement son petit bonhomme de chemin, tout en menant une vie personnelle saine et équilibrée. Une figure attachante, en somme, dont la première apparition en couverture de Playboy marqua à jamais le jeune Robert Graysmith, obsédé depuis l'adolescence par la plantureuse californienne. Amoureux d'une icône figée sur papier glacé, à l'image de la Laura du film d'Otto Preminger, le journaliste décide de mener l'enquête lorsqu'il apprend avec stupeur la mort de son idole, assassinée dans des circonstances non élucidées à la fin des années 80... comme Marion Crane... comme la fille derrière le rideau de douche... Ce troublant dénouement incite l'écrivain à se plonger dans le passé de celle qui demeurera à jamais "la doublure dont on ignore le nom", afin de faire connaître son existence à un vaste public.

Autant le dire tout de suite : le meurtre de Marli Renfro ne constitue qu'un aspect très secondaire de l'ouvrage, et n'intervient que dans les tous derniers chapitres. La quatrième de couverture peut induire en erreur, et laisser penser que l'auteur va tenter de démasquer le criminel. Il n'en est rien, et il ne faut en aucun cas s'attendre à de fracassantes révélations, au risque d'être profondément déçu ! Le sous-titre me paraît quant à lui inutilement racoleur, et même relativement mensonger : "Comment le meurtre le plus célèbre du cinéma est devenu réalité". Le sous-titre original n'est guère meilleur, mais me paraît tout de même plus subtil, et plus en phase avec le contenu réel du récit : "A murder that became a real-life mystery. A mystery that became an obsession."

La fille derrière le rideau de douche m'a plu dans les grandes lignes. J'ai aimé l'hommage à Marli Renfro, parfaitement réussi, ainsi que l'évocation du tournage de Psychose, que j'ai trouvée intéressante et bien documentée. Les chapitres consacrés à Sonny Busch m'ont en revanche semblé nettement moins pertinents : l'auteur suit le parcours de ce jeune homme très perturbé en parallèle de celui de Marli Renfro, et établit des comparaisons douteuses et gratuites entre ce serial-killer présumé et Anthony Perkins/Norman Bates. Les pulsions du meurtrier auraient été réveillées par le film d'Alfred Hitchcock... Mouais... Peut-être, mais cela tombe comme un cheveu sur la soupe au milieu d'un récit par ailleurs plutôt réussi, et la réflexion sur la violence et la naissance du Mal est au final très superficielle. Ce n'est en tout cas pas ce que je retiendrai de ce livre ! 

Autre bémol : la prose de Graysmith n'a rien d'exceptionnel sur le plan stylistique, et le texte est parfois redondant, comme si l'auteur perdait le fil à force de sauter du coq à l'âne, se dispersant dans des histoires sans rapport les unes avec les autres (cf Sonny Busch). Je trouve que l'ensemble manque de cohérence et de profondeur, et que le récit aurait gagné à être davantage resserré. Ces quelques réserves mises à part, il convient néanmoins de saluer le remarquable travail de recherche effectué par l'écrivain, qui nous offre la fascinante et méticuleuse reconstitution d'une époque aujourd'hui révolue, et dévoile un pan méconnu de la culture américaine.

Un point très positif pour terminer : le cahier central réunit une vingtaine de photos, qui permettent entre autres de découvrir les visages de Marli Renfro et Sonny Busch, ainsi que de retrouver des images connues du tournage de Psychose.


Un document inégal, intéressant par bien des aspects, mais qui souffre néanmoins de quelques faiblesses.

Je remercie Dana Burlac, des éditions Denoël.

dimanche 6 juillet 2014

Les bons conseils de Tata Léo, spécial été !

Sur une idée de copine Eliza, du superbe blog Passion lectures & co.

Les vacances approchent, vos bagages sont presque bouclés... et vous voici confrontés à un cruel dilemne : quels livres allez-vous emporter ?? Le simple fait de poser la question vous donne des sueurs froides.

Pas d'inquiétude : Miss Léo a pensé à tout ! Je vous propose de découvrir ci-dessous une sélection non exhaustive de titres susceptibles de plaire au plus grand nombre. Rassurez-vous, il y en a pour les goûts. 

Mesdames et messieurs, faites vos choix !
(j'ai mis les liens vers mes chroniques lorsque celles-ci étaient disponibles)



  • Le Roi transparent, de Rosa Montero (énoooorme coup de coeur de l'année 2012) : un passionnant roman d'aventures médiévales, porté par une héroïne inoubliable ;
  • Dans la main du diable, d'Anne-Marie Garat (non chroniqué sur le blog) : un superbe pavé roman-feuilleton plein de rebondissements, se déroulant en France (et ailleurs) au début du XXème siècle ;
  • Captive, de Margaret Atwood (non chroniqué sur le blog) : l'un de mes romans-chouchous, qui suit le parcours d'une jeune domestique accusée de meurtre au milieu du XIXème siècle ;
  • Quand les lumières s'éteignent, d'Erika Mann : ce formidable recueil de nouvelles à caractère quasi-documentaire nous invite à découvrir le destin d'une petite ville bavaroise dans les années suivant la prise de pouvoir d'Hitler.



  • Hyperion, de Dan Simmons : un grand classique de SF, qui séduira tout autant les amateurs chevronnés que les néophytes (c'est un pavé, donc mieux vaut avoir du temps devant soi) ;
  • Point zéro, d'Antoine Tracqui : j'ai déjà eu l'occasion d'exprimer tout le bien que je pensais de ce remarquable techno-thriller historique et futuriste, dont les presque 900 pages se dévorent avec enthousiasme ;
  • Série Z, de J.M. Erre : est-il encore besoin de présenter J.M. Erre, l'écrivain le plus drôle de la galaxie ? Ce roman délicieusement loufoque est on ne peut plus distrayant.
  • Long week-end, de Joyce Maynard (non chroniqué sur le blog) : un remarquable "petit" roman intimiste, plein de délicatesse et de sensibilité (dont vous avez peut-être vu la récente adaptation ciné avec Kate Winslet, dans l'ensemble moins réussie que le roman).



  • Le Palais des Miroirs, d'Amitav Ghosh (non chroniqué sur le blog) : une passionnante fresque historique, se déroulant entre l'Inde et la Birmanie ;
  • L'enfant du Danube, de Janos Szekely (non chroniqué sur le blog) : j'ai été séduite par ce classique hongrois, retraçant le parcours d'un jeune orphelin livré à lui-même dans la Budapest des années 20 ;
  • Ténèbres, prenez-moi la main, de Dennis Lehane (non chroniqué sur le blog) : deuxième tome de l'excellente série policière "Kenzie et Gennaro" ; je suis fan !
  • Une histoire de la lecture, d'Alberto Manguel (non chroniqué sur le blog) : peut-être souhaitez-vous lire autre chose que des romans ? Je vous recommande ce passionnant essai, qui se lit avec une facilité déconcertante.


Bonnes lectures, et un très bel été à tous !
N'hésitez pas à partager vos propres recommandations.


samedi 5 juillet 2014

Les enfants sauvages - Louis Nowra




























Titre original : Into that forest
Traduction (australien) : Perrine Chambon et Arnaud Baignot
Editions Denoël, 2012, 172 pages 


La première phrase :

Hannah O'Brien, c'est comme ça que je m'appelle et j'ai soixante-seize ans.


L'histoire :

Séparées de leurs parents suite à un violent orage, deux petites filles se retrouvent seules au coeur d'une dense forêt du bush australien. Paniquées et affamées, Hannah et Becky se réfugient dans une grotte abritant un couple de tigres de Tasmanie, avec lesquels elles vont cohabiter. Les deux gamines nouent peu à peu une relation basée sur la confiance et l'entraide avec leurs parents de substitution, et renoncent progressivement à leur humanité pour vivre comme des bêtes. Elles apprennent ainsi à  marcher à quatre pattes et à se nourrir de viande crue, et développent un langage à base de grognements. Les années passent, et les deux enfants s'épanouissent dans leur nouvelle vie... jusqu'au jour où elles sont retrouvées par un chasseur, qui les ramène au père de Becky.


L'opinion de Miss Léo :

C'est la bonne surprise de ce début d'été ! Je n'avais absolument pas prévu de lire ce roman, qui m'a été envoyé sans que je l'aie demandé par les éditions Denoël (que je remercie au passage). Je ne savais pas du tout de quoi il s'agissait, et je l'ai donc lu sans a priori (pas sûr que j'aurais été très tentée si je l'avais croisé en librairie).

Le début m'a semblé totalement invraisemblable, bien que l'intrigue soit apparemment basée sur des faits avérés. Les premiers contacts entre les petites filles et les deux tigres s'enchaînent trop rapidement à mon goût, et paraissent par conséquent assez irréels.

Il faut dire que je me représentais le tigre de Tasmanie de cette façon :

Shere Khan
(The Jungle Book, Walt Disney)

Vous vous en doutez, j'avais un peu de mal à imaginer ce monstre sanguinaire prenant sous son aile deux petites humaines terrorisées !

Sauf que le tigre de Tasmanie n'est pas un tigre : c'est un marsupial ! L'espèce est aujourd'hui éteinte, mais voici l'allure du bestiau :

Si vous voyez cet animal en vrai et que vous n'avez pas bu, merci de prévenir l'ONU.
Source : Libération

Ouf, je comprends mieux !

J'étais donc sceptique, après une entrée en matière quelque peu laborieuse. Le style atypique de la narratrice nécessite un temps d'adaptation, et la situation particulière des deux héroïnes itou. J'ai néanmoins fini par me prendre au jeu, et j'ai suivi avec plaisir l'évolution de Becky et Hannah au contact des deux animaux. Si la seconde adopte sans hésiter le mode de vie des tigres de Tasmanie, la première montre quant à elle une certaine réticence devant l'insouciance de sa camarade, et refuse dans un premier temps de marcher à quatre pattes, de dévorer un oiseau mort ou de laper l'eau à même le ruisseau. Becky s'accroche désespérément à tout signe tangible d'appartenance à l'espèce humaine, et lutte pour ne pas revenir à l'état sauvage. Les deux gamines finissent toutefois par abandonner le dernier lien qui les rattachait encore à leur ancienne existence : en renonçant définitivement au langage, elles acceptent leur nouvelle condition, et perdent du même coup leur humanité... ce qui n'est d'ailleurs pas forcément une mauvaise chose ! La vie avec Dave et Corinna (les deux tigres) se révèle en effet pleine de surprises et de tendresse, malgré les dangers de la vie en pleine nature.

Cette première partie est intéressante, mais la "transformation" des fillettes en tigres manque tout de même légèrement de réalisme. J'ai pour ma part préféré la suite du roman, consacrée au retour (difficile) de Becky et Hannah à la vie "civilisée" après cette expérience d'une rare intensité. La réadaptation est longue et douloureuse, et le processus de "réhumanisation" ne se fera pas sans douleur. Les deux adolescentes connaissent une situation d'une violence extrême (il ne s'agit pas tant de violence physique que de violence morale), et peinent à retrouver leur place dans la société des hommes. C'est là tout l'enjeu dramatique de ce roman sobre et délicat, rédigé dans un style simple et sans fioriture.

Bien documenté sur la vie sauvage, le récit de Louis Nowra se révèle par moments très émouvant, et se montre très critique vis à vis des chasseurs et autres baleiniers, qui abattent les bêtes sans discernement. L'auteur fustige le mépris de l'homme pour la vie sauvage, qui conduit à l'extinction des espèces. Il prône le respect de la nature, mais ne s'érige pas en donneur de leçon pour autant : les faits parlent d'eux-mêmes !

J'ai passé un excellent moment avec ce roman, qui a le mérite d'être court, évitant ainsi tout sentiment de lassitude. Les enfants sauvages peut sans problème être lu par de jeunes adolescents, et et m'a rappelé certains titres des collections Castor Poche ou Medium de l'Ecole des Loisirs, qui firent les beaux jours de ma pré-adolescence.


Un roman prenant sur les relations complexes et parfois conflictuelles qu'entretient l'Homme avec le règne animal.


Merci à Dana et aux éditions Denoël pour cette jolie découverte.


vendredi 4 juillet 2014

La Théorie des cordes - José Carlos Somoza



























Titre original : Zigzag
Traduction (espagnol) : Marianne Millon
Actes Sud, 2007, 515 pages


Les premières phrases :

Il n'y avait ni brouillard ni obscurité. Le soleil brillait haut dans le ciel avec la beauté éternelle d'un dieu grec et le monde était vert et saturé de la fragrance des pins et des fleurs, du chant des cigales et des abeilles et du son paisible du ruisseau.


L'histoire :

Madrid, 2015. Elisa Robledo est jeune, brillante, énigmatique et sexy. Admirée de tous, elle enseigne la physique théorique à l'université, et mène une existence calme et solitaire, jusqu'au jour où l'assassinat d'un confrère la plonge dans un état de panique démesuré. Glacée d'effroi, Elisa fuit, entraînant avec elle son ami Victor, à qui elle fait part de ses inquiétudes. Elle lui  raconte comment, encore jeune étudiante, elle fut sélectionnée pour rejoindre l'équipe du célèbre professeur Blanes, afin de participer à la mise au point d'une expérience de physique révolutionnaire, susceptible de bouleverser la face du monde. Elisa se remémore les premiers balbutiements de ce projet ambitieux, conduit sur un minuscule atoll perdu dans l'Océan Indien par un petit groupe de chercheurs triés sur le volet, nourrissant le fol espoir de parvenir à contempler le passé de l'Humanité en utilisant la théorie des cordes. Les expériences scientifiques menées par nos apprentis sorciers ne tardent cependant pas à dégénérer, déclenchant une cascade d'événements terrifiants dont les conséquences se font encore sentir dix ans après l'interruption du projet...


L'opinion de Miss Léo :

Est-il encore besoin de vous présenter le formidable José Carlos Somoza, dont j'ai déjà tant parlé sur ce blog ? Chacun de ses romans constitue une expérience inoubliable, et rares sont les auteurs à déclencher chez moi autant d'enthousiasme. J'apprécie l'intelligence et la bizarrerie de ses intrigues, et je suis surtout constamment impressionnée par sa capacité à évoluer de façon convaincante dans des univers très différents d'un ouvrage à l'autre. Qui d'autre que le romancier espagnol peut se targuer d'avoir réussi le pari de captiver ses lecteurs avec des thématiques aussi diverses (et casse-gueule) que les arts picturaux (Clara et la pénombre), la création littéraire (Daphné Disparue), les philosophes de l'Antiquité (La caverne des idées), le recours aux émotions dans la représentation théâtrale (L'Appât) et la physique quantique (La Théorie des cordes) ? La première personne qui me citera un nom gagnera... rien du tout !

Bref, j'ai emprunté La Théorie des cordes à la bibliothèque, m'attendant à être une nouvelle fois subjuguée (d'autant plus que j'étais très intéressée par l'arrière-plan scientifique de l'intrigue). Je reconnais toutefois avoir connu un démarrage plus laborieux qu'à l'accoutumée, au point que je me suis demandé si je n'allais pour la première fois être déçue par un auteur que je considérais pourtant comme une valeur sûre. Je me suis en effet énervée plusieurs fois pendant les cent premières pages. Mon premier bémol concerne les descriptions du personnage principal. Je n'ai rien contre les héroïnes belles et sexy façon Lara Croft (les physiciennes ne sont pas toutes des laiderons androgynes à lunettes, fort heureusement), mais j'ai tout de même eu la sensation que Somoza insistait un peu trop lourdement sur le physique avantageux d'Elisa Robledo dans les premiers chapitres, sans que cela apporte quoi que ce soit à la mise en place de l'intrigue. Ce choix est d'autant plus regrettable que ladite héroïne est en l'occurrence une jeune femme tout à fait intelligente et réfléchie, au cerveau en parfait état de fonctionnement. Conclusion : on se contrefiche qu'elle ait des gros nibards et une plastique de rêve. Ah mais !

J'aurais pu m'accommoder de ces quelques redondances, n'eût été une accumulation d'effets narratifs maladroits, destinés à entretenir le suspense de façon artificielle. Je m'explique : on nous répète à la fin (et au début) de chaque chapitre que quelque chose de terrible va arriver, qu'Elisa vit ses derniers instants de tranquillité, que les événements vont basculer dans l'horreur absolue, que si elle avait su, elle aurait pas venu... mais rien ne se passe (du moins au début) ! Le procédé devient vite lassant, et vient parasiter la lecture de cette longue entrée en matière, qui agace davantage qu'elle ne séduit. J'étais donc légèrement en colère après Somoza, qui m'avait habituée à davantage de finesse. Petite brouille passagère, ou désaccord durable ?

La suite fut heureusement conforme à mes attentes, et j'ai finalement retrouvé toutes les qualités que j'apprécie chez l'auteur espagnol : scénario captivant, fluidité narrative, originalité du propos. L'intrigue démarre réellement avec le premier flash-back, qui nous ramène dix ans en arrière, au moment même où la très prometteuse Elisa se voit offrir la possibilité de rejoindre l'équipe du physicien David Blanes, auteur de la (fictive) théorie du Séquoïa (variante de la très ardue et très abstraite théorie des cordes, dont les bases sont ici clairement exposées par Somoza, lequel s'est de toute évidence bien documenté sur le sujet). Le postulat de départ est fascinant, et donne le tournis : figurez-vous que ce petit malin de Blanes a trouvé le moyen d'ouvrir les cordes de temps pour voir dans le passé (une caméra, un petit accélérateur de particules, et hop, le tour est joué) ! N'avez-vous jamais rêvé d'assister à l'extinction des dinosaures (siiiii !), ou à la crucifixion du Christ (personnellement, je m'en cogne un peu, mais il y a des gens qui vendraient père et mère pour cela) ?

L'arrière-plan scientifique est complexe (bienvenue dans le monde du temps de Planck, des trous de vers et des dimensions multiples), mais les enjeux dramatiques demeurent quant à eux simples et redoutablement efficaces. Le romancier bâtit une intrigue hautement fantaisiste et cependant profondément rationnelle, qui soulève nombre de questions intéressantes, et s'inscrit dans le cadre d'une réflexion d'ordre éthique et métaphysique. On ignore en effet quel seront les conséquences de ces recherches pour le moins hasardeuses, qui pourraient se révéler dangereuses pour l'Humanité. Les scientifiques et philosophes qui participent au projet souffrent d'ailleurs d'étranges hallucinations, ainsi que d'un désordre psychique prenant des proportions variables selon l'individu et la nature des images observées : c'est ce que l'auteur appelle l'Impact (création typiquement somozienne).

Somoza utilise son érudition à bon escient, et ne perd jamais de vue l'essentiel, à savoir le plaisir ressenti par le lecteur. La vulgarisation scientifique est parfois grossière, mais l'essentiel n'est-il pas d'en tirer une bonne histoire ? La Théorie des cordes bénéficie ainsi d'un sens du rythme et d'une intensité dramatique exemplaires, et il devient bien difficile de lâcher le roman dès lors que l'auteur se décide (enfin !) à entrer dans le vif de sujet. L'intrigue sort peu à peu de son cadre purement scientifique pour revêtir des atours de thriller horrifique, les protagonistes étant sauvagement assassinés les uns après les autres. Les meurtres sont-ils l'oeuvre d'un vulgaire psychopathe, ou bien faut-il y voir la manifestation d'un châtiment divin ? L'écrivain crée un univers dérangeant, dans lequel les personnages sont en proie à d'étranges rêves érotiques, et où la violence se manifeste de façon inattendue. Tout cela ne doit cependant pas faire oublier le côté purement ludique de ce jeu de massacre, dont on attend le dénouement avec avidité (celui-ci ne m'a pas surprise, mais j'ai aimé les étapes qui conduisent à la résolution de l'énigme).

La Théorie des Cordes est donc un texte profondément intelligent et reposant sur de solides bases scientifiques, qui souffre toutefois de quelques imperfections.  Je pense que certains lecteurs seront gênés par la froideur mécanique qui se dégage parfois du récit, ainsi que par l'absence totale d'empathie envers les personnages (c'est souvent le cas chez Somoza, et je dois avouer que cela ne me gêne pas le moins du monde). L'écrivain espagnol signe un roman hybride et inclassable, sans doute desservi par quelques maladresses stylistiques (on est parfois proche du cabotinage), qui ne m'ont cependant pas empêchée d'être conquise par cette oeuvre singulière, engloutie en quelques heures comme une fournée de cookies faits maison. Je suis peut-être bon public, mais j'adore !

Je vais évidemment poursuivre mon exploration des romans de Somoza. Un grand malheur se profile toutefois à l'horizon, puisqu'il ne m'en reste plus que deux à lire (snif !) : La clé de l'abîme et La Dame n°13.


Un formidable thriller fantastique mâtiné de physique quantique. Jouissif et intelligent, malgré quelques imperfections.


La couverture espagnole

Post Scriptum

J'aimerais profiter de ce billet pour adresser un reproche aux éditions Actes Sud, que j'apprécie énormément, mais dont je ne comprends pas la stratégie vis à vis des romans de Somoza. Il me semble en effet que l'éditeur trompe les lecteurs potentiels sur la marchandise, ce qui est bien dommage. Pourquoi ce thriller SF est-il vendu en France comme une oeuvre ultra-sérieuse, à la couverture repoussante et au titre austère (qui en ont sûrement rebuté plus d'un), alors qu'il ne s'agit que d'une brillante fantaisie ludique au rythme haletant, susceptible d'intéresser un large public ?? N'aurait-il pas mieux valu garder le titre espagnol (ZigZag) ? Et pourquoi avoir choisi une illustration aussi laide ? Je m'interroge...


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challenge-un-pave-par-mois

Nouvelle participation au Challenge 1 pavé par mois de Bianca.








mercredi 2 juillet 2014

Un long moment de silence - Paul Colize



























Folio policier, Gallimard, 2013, 508 pages


Les premières phrases : 

La sonnerie du téléphone retentit. Ses pas résonnent dans le couloir. Elle entre dans la pièce, me sourit, décroche.


L'histoire :

Le Caire, 1954. Trois hommes cagoulés pénètrent dans l'aéroport, et ouvrent le feu sur un groupe de passagers. Bilan : vingt-et-un morts, et presque autant de blessés. L'attentat ne sera jamais revendiqué.

Bruxelles, 2012. Stanislas Kervyn publie un livre sur la désormais célèbre (et non élucidée) "Tuerie du Caire", qui l'obsède depuis sa plus tendre enfance, et pour cause : son père faisait partie des innocentes victimes ! C'est alors que Stanislas reçoit un coup de téléphone d'un mystérieux individu, prétendant être en mesure d'apporter des informations nouvelles sur cette affaire. Le doute s'insinue, bouleversant les certitudes de l'écrivain. Qui était réellement Robert Kervyn ? Sa présence dans le terminal le jour de la fusillade était-elle totalement fortuite ?

Brooklyn, 1948. Nathan Katz, dix-huit ans, et son père Bernard, tous deux rescapés de Mauthausen, arrivent à New York pour s'y établir et débuter une nouvelle vie. Le jeune homme au tempérament bagarreur et au coeur empli d'une sourde colère est alors recruté par Le Chat, une organisation dont la principale activité consiste à venger les crimes commis par les anciens nazis ayant échappé aux grands procès de l'après-guerre.


L'opinion de Miss Léo :

La littérature belge s'invite sur mon blog, au lendemain de la qualification des Diables Rouges pour les quarts de finale de la Coupe du Monde de football ! Je ne connaissais pas Paul Colize avant de découvrir ce titre, bien que celui-ci ait déjà plusieurs romans policiers à son actif. Il est vrai que j'ai parfois du mal avec les polars francophones, dont le style ne me convient pas toujours. J'ai néanmoins été séduite par ce texte ambitieux, qui me donne envie de tenter d'autres romans de l'auteur.

Les premiers chapitres m'ont pourtant laissée dubitative : j'ai d'abord été rebutée par la narration au présent (je milite depuis toujours en faveur du passé simple !), ainsi que par le caractère hautement antipathique du personnage principal (et accessoirement narrateur de la partie contemporaine du récit). Il faut en effet s'accrocher pour supporter Stanislas Kervyn, odieux chef d'entreprise obsédé par le sexe, se montrant volontiers détestable avec la gente féminine, et faisant preuve de bien peu de reconnaissance envers ses (rares) amis, qu'il traite au mieux avec dédain. Cela se ressent dans son vocabulaire, et j'ai été profondément agacée par la répétition du terme "baiser" toutes les trois pages, qui colle certes à l'état d'esprit du personnage, mais dont l'utilisation trop fréquente n'en devient pas moins lourde et inutilement redondante. 

Ces quelques réserves mises à part, j'ai vite été conquise par l'intrigue en elle-même, dense et habilement menée. Un long moment de silence est un roman (très noir) sur le deuil et l'absence, auxquels se retrouvent confrontés l'ensemble des protagonistes de cet ouvrage remarquablement construit. Paul Colize mène de front plusieurs trames narratives se déroulant à différentes époques, de Bruxelles à New York en passant par la Pologne et l'Egypte. On comprend rapidement que les comportements auto-destructeurs de Stanislas ne sont que le résultat d'une succession de drames personnels et de traumatismes familiaux non résolus, qui trouvent leurs racines dans les jours les plus sombres de la Deuxième Guerre Mondiale. Son enquête sur les circonstances de la tuerie du Caire l'amène à déterrer des secrets enfouis depuis des décennies, éclairant d'un jour nouveau la personnalité de ses parents. Que faisait son père en Egypte le jour de l'attentat ? Pourquoi  sa mère conservait-elle un pistolet ainsi que la photo d'un jeune officier SS dans une boîte en carton soigneusement dissimulée ? Que signifient ces lettres mystérieuses retrouvées par hasard dans la correspondance familiale ? Quel est le rôle joué par Nathan Katz dans cette histoire ??

Autant de questions dont le lecteur découvre les réponses en même temps que le personnage principal. Le rythme est soutenu, et l'ambiance se fait de plus en plus pesante au fur et à mesure que s'enchaînent les révélations sur un passé décidément très tourmenté. Le romancier déroule avec une impressionnante maîtrise le fil d'une intrigue basée sur des personnages et des faits réels, rendant ainsi hommage à sa propre famille (il s'en explique d'ailleurs dans une très précieuse "Note au lecteur"). La dimension historique est évidemment une composante essentielle de ce très beau roman, et j'ai particulièrement apprécié les chapitres consacrés à la mystérieuse organisation à laquelle appartient Nathan, chargée d'exécuter d'anciens criminels nazis (euphémisme ?). Un long moment de silence est avant tout une histoire de vengeance, sur fond de Deuxième Guerre Mondiale et d'Holocauste. La violence est omniprésente (et pour cause !), mais l'auteur ne tombe jamais dans le voyeurisme ou la facilité, et réussit à générer une profonde émotion. La fin est bouleversante, et vient conclure en beauté un roman intense, aux enjeux dramatiques grandissants.

J'ai bien envie de lire Back Up, le précédent roman de Paul Colize.


Un polar historique dense et prenant. A lire ! 


Merci à Anna de chez Folio pour cette jolie découverte.

lundi 30 juin 2014

Point Zéro - Antoine Tracqui



























Editions Critic, 2013, 878 pages


La première phrase : 

La voix du pilote dans le haut-parleur cabine t'arrache à la somnolence dans laquelle tu avais doucement sombré : "On passe la frontière dans cinq minutes, monsieur. C'est le moment, si vous êtes toujours décidé."


L'histoire :
(je mets la quatrième de couverture, ce sera plus simple !)

1938. Italie. Dans les rues de Palerme, un jeune fuyard tente d’échapper à la police secrète de Mussolini. Dans sa main, une mallette dont le contenu semble exciter bien des convoitises. 

1944. États-Unis. Sur une route poussiéreuse du Middle West, trois hommes d’exception jettent les bases d’un projet qui pourrait bien changer l’issue de la guerre.

2018. Caleb McKay, un ex-SAS reconverti dans les missions de sauvetage à risque maximal, est recruté par un milliardaire excentrique pour rejoindre un point bien précis du littoral Antarctique où, quelques jours auparavant, un satellite espion a fait une incroyable découverte. Très loin de là, au fin fond de la Russie, un vieil homme interrompt prématurément sa partie de chasse pour se mettre lui aussi en route… 

Du tréfonds du sous-sol africain aux pentes de l’Etna en passant par les côtes désolées du continent austral s’enclenche une course contre la montre à la recherche d’un des secrets les mieux gardés de l’Histoire.


L'opinion de Miss Léo :

Voici typiquement le genre de roman auquel je n'aurais jamais prêté la moindre attention si je n'en avais eu vent au préalable par l'intermédiaire de blogueuses enthousiastes. Ce sont les billets élogieux de Sandrine et Arieste qui m'ont donné envie de découvrir Point zéro, publié il y a un peu plus d'un an par les toutes jeunes Editions Critic. J'étais quelque peu dubitative, redoutant sans doute de tomber sur un navet façon Dan Brown (oui, je sais, j'y tiens, mais ce n'est quand même pas de ma faute si j'ai été traumatisée par le Da Vinci Code !) ; l'excellent bouche à oreille suscité par ce roman, le résumé intrigant de la quatrième de couverture ainsi que le côté scientifique de l'intrigue ont cependant fini par avoir raison de mes réserves initiales. J'ai par ailleurs eu l'occasion d'échanger quelques mots avec Antoine Tracqui lors du dernier Salon du Livre, et je l'ai trouvé très sympathique (modeste et accueillant, avec en plus le petit grain de folie nécessaire pour écrire un pareil OLNI*).

* Objet Littéraire Non Identifié

Je ne vais pas vous faire languir plus longtemps : Point Zéro fut une bien belle surprise, et je me suis délectée de la lecture de ce pavé dense et ô combien réjouissant. On a du mal à croire qu'il s'agisse d'un premier roman, tant celui-ci semble maîtrisé et totalement abouti, si l'on excepte quelques maladresses dans les dialogues, parfois un peu "naïfs". L'auteur est de toute évidence un brillant individu : médecin légiste aux multiples centres d'intérêt, il manie la langue française à la perfection, et allie une grande rigueur formelle à une imagination foisonnante. Antoine Tracqui s'aventure sur les terres du techno-thriller, effectuant ainsi le choix audacieux d'un genre littéraire très inhabituel en France, qui demeure la plupart du temps la chasse-gardée des auteurs américains. Son projet se révèle qui plus est particulièrement ambitieux, de par son nombre de pages et sa structure narrative complexe, mêlant plusieurs histoires et effectuant de constants allers-retours entre différentes époques. Le résultat se révèle bluffant, car totalement réussi !

Je ne me suis pas du tout ennuyée, et il ne m'aura fallu que trois jours pour venir à bout de ce pavé de 880 pages au rythme haletant, constitué de courts chapitres alternant les points de vue et relatant le déroulement des événements heure par heure, parfois même minute par minute ! Le procédé peut agacer, et certains lecteurs trouveront peut-être le récit trop fragmenté (je conçois parfaitement que cela puisse être un frein à la lecture). Les scènes d'action et les actes de bravoure s'enchaînent, ce qui ne m'a étonnamment pas du tout gênée, moi qui ne suis pourtant pas friande de ce type de récits en règle générale. Il est vrai que l'auteur ménage un vrai suspense, et que l'intrigue suscite nombre d'interrogations.

L'histoire se déroule dans notre futur proche, en l'an de grâce 2018. Ce choix se révèle particulièrement judicieux : les personnages évoluent en effet dans un monde semblable au nôtre, cependant marqué par des progrès scientifiques et techniques notables, qui se manifestent notamment dans le domaine de l'armement, ainsi que dans celui des soins médicaux. Les personnages utilisent par exemple des combinaisons de combat ultra-performantes, et communiquent avec des intelligences artificielles dont l'expertise se révèle bien souvent indispensable. Ces évolutions semblent parfaitement crédibles, et l'on appréciera la poésie "lunaire" de certaines inventions sorties de nulle part, telles ces deux chercheuses arrosant leur bégonias dans un laboratoire en orbite basse (quarante-sept kilomètres d'altitude).

Le roman d'Antoine Tracqui repose sur une documentation scientifique rigoureuse, point très positif me concernant (je lui en aurai voulu si cela n'avait pas été le cas) ! Je n'ai pas été rebutée par la place accordée au matériel et aux véhicules militaires (armes, torpilles, navires etc...), décrits avec moult détails tout au long du roman (ben oui, c'est le principe d'un techno-thriller). Bien au contraire, cet aspect technologique m'a beaucoup plu, et l'apparition soudaine (et quelque peu inattendue) d'un hydravion Dornier 10 en parfait état de marche m'a fait frétiller d'excitation (non, je ne suis pas une petite fille comme les autres) !

Dornier Do-X
Regardez comme il est beau !!
(Source : http://www.laboiteverte.fr/)

Le romancier crée une galerie de personnages improbables et attachants, qui frôlent parfois la caricature, mais que l'on prend néanmoins plaisir à suivre dans leurs aventures. La petite équipe hétéroclite recrutée par le vieux milliardaire Kendall Kjölsrud et son inénarrable acolyte Poppy Borghese tente de faire la lumière sur de mystérieux événements ayant eu lieu en Antarctique quelques soixante-dix années auparavant, impliquant (peut-être) une redoutable arme secrète, ainsi qu'une poignée de scientifiques pilotés par le gouvernement américain. Les russes sont aussi sur le coup, et vont évidemment tout mettre en oeuvre pour contrecarrer les plans de nos héros (ouh, les méchants !).

L'un des points forts du roman réside dans la capacité de l'auteur à intégrer des faits historiques avérés à une intrigue totalement fictive, néanmoins basée sur des événements bien réels et parfois inexpliqués. Les retours dans le passé convoquent le souvenir du nazisme, de la Guerre Froide ou du Projet Manhattan, tandis que défilent des personnalités telles que Mussolini, Enrico Fermi ou... Vladimir Poutine ! Ajoutez une pointe de recherche fondamentale sur l'antigravité et les trous noirs, un soupçon de violence, un zeste de mystère, plus quelques expériences douteuses menées sur des êtres humains, et vous obtiendrez le cocktail parfait pour un thriller réussi, estampillé "Miss Léo compliant" ! Antoine Tracqui s'attire la sympathie du lecteur en multipliant les clins d'oeil, et en truffant son récit de références littéraires (Jeeves !!!) et cinématographiques (Le Parrain n'en finit pas d'inspirer les auteurs contemporains, pour mon plus grand bonheur). 

Alors bien sûr, il s'agit d'un premier roman, et celui-ci souffre évidemment de quelques maladresses (mineures au regard de la virtuosité du reste de l'ouvrage). On relève ça et là quelques tics narratifs destinés à relancer le suspense, ainsi que des dialogues au ton légèrement pompeux, qui peuvent parfois prêter à sourire. L'accumulation de cliffhangers peut également agacer, tout en contribuant à maintenir intacte la curiosité du lecteur. On regrettera par ailleurs le déroulement souvent trop prévisible des batailles et autres scènes d'action : les russes échouent systématiquement, tandis que les "gentils" finissent toujours par s'en sortir, même lorsque leur situation paraît lourdement compromise ! Le roman évolue parfois à la limite du grotesque, mais on sent que l'auteur exploite avec un plaisir non dissimulé les clichés du genre, qu'il se réapproprie avec humour. Son enthousiasme est communicatif, et on lui pardonne volontiers ces quelques petites imperfections !

Point Zéro séduit, et tient toutes ses promesses : le rythme ne faiblit pas, les révélations sont bien amenées, et la construction narrative se révèle très efficace. Petit bémol concernant le dénouement : j'ai trouvé que le roman se terminait un peu en eau de boudin, et que certaines questions étaient laissées en suspens... Une suite est-elle prévue ? Cela ne m'étonnerait pas le moins du monde !

J'ai quoi qu'il en soit passé un excellent moment avec ce texte, et j'ai bien envie de partir à la découverte d'autres titres du catalogue des éditions Critic, spécialisées dans le thriller et la littérature de l'imaginaire (SF et fantasy). Je suis particulièrement tentée par Dominium Mundi de François Baranger, un roman dont j'ai entendu le plus grand bien !


Un excellent divertissement, rare dans le paysage littéraire français. Coup de coeur !

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challenge-un-pave-par-moisUn pavé de l'été pour Brize, qui est aussi mon pavé du mois de juin pour Bianca. Je l'inscris également comme une participation supplémentaire à mon challenge Mélange des genres, catégorie "Thriller".




Pavé 2014   

dimanche 29 juin 2014

The Cuckoo's Calling - Robert Galbraith (aka J.K.R.)



























Sphere Books, 2013, 449 pages


La première phrase :

The buzz in the street was like the humming of flies.


L'histoire :

L'Angleterre est en état de choc, après la mort par défenestration de Lula Landry, jeune mannequin en pleine ascension professionnelle et médiatique. La police conclut rapidement au suicide, ce qui n'est pas du goût de John Bristow, frère adoptif de la victime, lequel décide alors d'engager un détective privé, espérant ainsi éclaircir les circonstances du drame. Son choix se porte sur Cormoran Strike, ancien membre de la police militaire, amputé d'un tibia après de bons et loyaux services en Afghanistan. Quoique sceptique, ce dernier accepte néanmoins de rouvrir l'affaire, dans le but de démasquer un éventuel meurtrier. Il mène l'enquête dans l'entourage people de la regrettée Lula, et trouve une alliée de choix en la personne de Robin Ellacott, sa nouvelle secrétaire intérimaire, laquelle se révèle particulièrement dégourdie.


L'opinion de Miss Léo :

Avertissement préalable : cela fait des mois que je l'ai terminé, et que le billet figure dans mes brouillons ! J'aurais pu renoncer à vous présenter mon avis, mais je tenais absolument à ce que ce roman apparaisse sur mon blog.

Est-il possible de parler de L'appel du coucou en toute objectivité, comme on le ferait d'un roman lambda ? La tâche est ardue, et la critique difficile. J'aime J.K.R., et je ne me suis jamais totalement remise des sept tomes de Harry Potter, dévorés frénétiquement à un âge déjà bien avancé (j'ai même relu plusieurs fois l'intégralité de la série, ce qui en dit long sur mon degré d'intoxication). Comme tout le monde, je redoutais l'après-Harry, à tel point que je n'ai toujours pas osé lire The Casual Vacancy (pourtant acheté le jour de sa sortie en VO), par peur d'être déçue. Ne cherchez pas à déceler une quelconque logique dans mon comportement... Et puis vint Robert Galbraith, dont la véritable identité fut révélée au public par un beau jour de juillet 2013. Diantre ! Il y avait bien longtemps que je n'avais ressenti ce désormais familier mélange d'excitation et d'appréhension. J'étais il est vrai relativement confiante, la romancière britannique ayant choisi de délaisser la comédie de moeurs pour s'attaquer à un genre littéraire que j'affectionne : le roman policier. J'ai toujours eu la sensation que J.K. Rowling pourrait écrire de bons polars, comme en attestent les intrigues mystérieuses et en tout point remarquables de Prisoner of Azkaban et Goblet of Fire, lesquels demeurent pour moi des modèles de rigueur et d'intelligence narratives. Il n'en fallait guère plus pour me convaincre de me lancer dans mon premier J.K.R. "post-Harry Potter" (j'avoue, j'avais un peu les chocottes).

Verdict : j'ai aimé (ouf) (on a frôlé le drame).

Il est évidemment facile de dire cela après avoir eu vent de la supercherie, mais il n'en demeure pas moins indéniable que la prose de Robert Galbraith ressemble à s'y méprendre à celle de J.K. Rowling. Celle-ci apporte sa petite touche personnelle à une intrigue somme toute assez classique, et j'ai retrouvé dans The Cuckoo's Calling certains des ingrédients qui m'avaient déjà tant plu dans Harry Potter (ingrédients que je vais tenter d'identifier pour vous).


Ingrédient n°1 : Des personnages attachants

L'oeuvre de J.K.R. est peuplée de personnages vivants et extrêmement réalistes, parfois atypiques, croqués avec tendresse et légèreté par un auteur aux petits soins pour ses créatures littéraires. Le présent opus ne déroge pas à la règle, et c'est avec un plaisir non dissimulé que nous faisons la connaissance de Cormoran Strike, géant unijambiste récemment séparé de sa compagne Charlotte, contraint de dormir sur un lit de camp dans son bureau (où règne d'ailleurs un désordre indescriptible). La réussite d'une série policière tient pour beaucoup à la crédibilité du détective chargé de l'enquête ; contrat rempli pour Robert Galbraith, dont le héros maltraité par la vie (amputé d'une jambe en Afghanistan, il est aussi le fils illégitime d'un rocker adulé et passablement égoïste) rejoint la cohorte des privés bourrus et solitaires. Cormoran semble toutefois plus équilibré et moins dépressif que ses collègues nordiques (voir Wallander, Erlendur and co), ce qui n'est pas pour me déplaire.

The Cuckoo's Calling marque également la première apparition de Robin Ellacott, personnage féminin subtil et plein de bon sens. Moins aboutie qu'une Hermione Granger, elle est cependant loin de jouer les simples faire-valoir, et son efficacité pragmatique combinée à une solide intuition font d'elle une acolyte fiable pour Cormoran. Je regrette qu'on ne la voie pas davantage : espérons que ce personnage prendra davantage d'ampleur dans les prochains tomes !

Autour des deux principaux protagonistes gravitent de nombreux personnages secondaires, parfois légèrement stéréotypés, qui trouvent tous leur place au coeur de l'univers décrit par la romancière. Celle-ci explore avec sensibilité les relations entre les êtres, ainsi que leur rapport à des tragédies aussi inévitables que la mort ou la maladie.


Ingrédient n°2 : Une intrigue qui tient la route

L'histoire policière en elle-même est très bien construite, quoique pas forcément très originale. Le roman est peut-être un peu long, mais tous les ingrédients du polar classique sont présents et intelligemment exploités par l'auteur, qui s'en sort avec les honneurs. L'intrigue trouve quant à elle une résolution satisfaisante, qui ne doit rien au hasard (chaque détail est pensé, et le dénouement repose sur de solides arguments, plutôt que sur de fumeuses coïncidences). 


Ingrédient n°3 : Un zeste de satire sociale

L'intrigue ludique permet à l'auteur d'explorer des thématiques plus sérieuses, selon un procédé déjà à l'oeuvre dans les aventures du petit sorcier à lunettes. The Cuckoo's Calling fait ainsi l'objet d'une réflexion sur la célébrité et les dérives de la presse "people" (voir le personnage de Rita Skeeter dans Harry Potter). Cormoran Strike enquête dans l'univers peu reluisant des vedettes du show-biz, au cerveau ravagé par la drogue et les excès en tout genre. Lula Landry subit de plein fouet la violence de cet environnement superficiel et dévastateur, et tente d'échapper aux paparazzi qui l'espionnent et la traquent sans relâche. J.K. Rowling se montre particulièrement virulente dans sa critique du "journalisme" à sensation, et règle ses comptes avec une certaine presse bas de gamme, dont elle a dû elle-même subir le harcèlement.  


Ingrédient n°4 : Une plume fluide et alerte

Je persiste et signe : J.K. Rowling est une conteuse d'exception ! Il ne s'agit peut-être pas de "grande littérature" d'un point de vue purement stylistique, mais sa prose n'en demeure pas moins extrêmement agréable à lire. La romancière démontre une nouvelle fois toute l'étendue de son talent, qui se manifeste notamment dans le soin tout particulier accordé aux détails, ainsi que dans le déploiement d'une très grande habileté narrative. Le rythme est assez lent, et s'attarde parfois sur des descriptions insolites et singulières, qui apportent fraîcheur et originalité au roman (je pense par exemple aux problèmes rencontrés par Cormoran avec sa prothèse, qui lui cause douleurs et irritations). L'humour est également au rendez-vous, même si celui-ci est globalement moins présent que dans Harry Potter.


Pour résumer : The Cuckoo's Calling est un excellent divertissement, certes moins original, "magique" et flamboyant que ne l'était Harry Potter, mais qui prouve néanmoins que la malicieuse J.K. Rowling a plus d'un tour dans sa besace. Grand bonheur : la suite vient de paraître (The Silkworm, chez le même éditeur) ! Je suis impatiente de retrouver les personnages créés par la romancière, même si je rechigne à l'idée de devoir ENCORE lire un roman grand format, tout de même nettement moins pratique qu'un poche (le premier volume pèse un âne mort) !!!


Une lecture agréable et des personnages attachants. Reconversion réussie pour J.K. Rowling !

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Nouvelle participation au Mois anglais (j'ai beaucoup lu, mais peu publié ce mois-ci...).