samedi 22 novembre 2014

Sophia's secret - Susanna Kearsley

























Ce roman a d'abord été publié sous le titre "The Winter Sea".
eBook, Allison and Busby, 2008, 520 pages


La première phrase :

It wasn't chance. There wasn't any part of it that happened just by chance.


L'histoire :

Aberdeenshire, années 2000. Carrie McClelland est écrivain, et vit de sa prose. C'est en rendant visite à sa soeur qu'elle découvre par hasard les ruines du château de Slains. Intriguée, elle décide alors de s'installer pour quelques semaines dans le village voisin, espérant y trouver l'inspiration pour son nouveau roman, dont l'intrigue se déroule au début du XVIIIème siècle, à l'époque des révolutions jacobites. Guidée par une soudaine intuition, elle fait de Sophia Paterson, l'une de ses ancêtres "déterrées" par son père, féru de généalogie, le personnage féminin principal de cette histoire d'amour sur fond de réalité historique. Carrie se lance avec enthousiasme dans la rédaction de son roman, qui prend bientôt une tournure inattendue, lorsque la jeune femme se voit hantée par des rêves étranges, lesquels influencent le déroulement de l'intrigue. Réalité ou fiction ? Et si les événements soi-disant inventés de toute pièce par l'écrivain avaient réellement eu lieu ?


L'opinion de Miss Léo :

J'ai repéré ce titre dans la liste des futures parutions des éditions Charleston. Je n'avais jamais entendu parler de l'auteur, aussi ai-je mené une rapide enquête (n'ayons pas peur des mots), dont il est ressorti les éléments suivants : Sophia's secret (aka The Winter Sea) est un roman très bien noté par les internautes anglo-saxons, et Susanna Kearsley (déjà auteur d'une dizaine d'ouvrages) bénéficie d'une certaine renommée outre-Atlantique, où certains critiques la comparent à Daphne Du Maurier. C'est sans nul doute cette dernière référence qui m'a convaincue de tenter la lecture de ce roman historique aux relents d'amour et de mystère. Pourquoi pas, en effet ? L'aspect "romance" me semblait suffisamment discret pour ne pas me gêner outre mesure, et je me réjouissais à l'idée de découvrir le fameux secret de cette Sophia, plongée dans la tourmente de l'Histoire !

Autant le dire tout de suite, je n'ai pas été totalement convaincue. Pas totalement déçue non plus d'ailleurs : c'est bien là tout le paradoxe de ce roman bien écrit, bien documenté, empreint d'intelligence et de délicatesse, mais qui (selon moi) échoue à déclencher l'enthousiasme, et dont certains éléments ne fonctionnent pas du tout. Une fois n'est pas coutume, j'ai choisi de céder à la facilité, et de vous présenter une critique en deux parties, afin de distinguer ce qui m'a plu et ce qui m'a déplu dans ce roman très inégal.


Les points forts

Sans hésiter : le cadre et l'ambiance ! Susanna Kearsley propose de très belles et très évocatrices descriptions de la côte sauvage écossaise, battue par les vagues et baignée par une froide lumière hivernale. J'ai eu la chance de visiter l'Ecosse l'été dernier, et c'est avec grand plaisir que j'ai suivi Carrie à Cruden Bay et Sophia au château de Slains. Il est également fait mention de Dunottar Castle, que j'ai eu l'occasion de photographier (ça vous donne une idée de l'atmosphère qui règne en ces lieux).

Dunottar Castle (Copyright Miss Léo 2014)



















Autre atout : les dialogues (dans la partie contemporaine de l'intrigue). Le propriétaire du cottage que Carrie loue à Cruden Bay s'exprime dans un savoureux patois (je ne voudrais pas dire de bêtises, mais il s'agit probablement de gaélique), et Susanna Kearsley en joue avec humour et malice. Je me demande d'ailleurs ce que donnera la traduction française, qui ne parviendra sans doute pas à restituer les nuances de l'original, notamment lorsque l'auteur met l'accent sur la prononciation très particulière de certains mots. Je suis dubitative...

La partie historique du roman est intéressante, et a sans nul doute fait l'objet de recherches approfondies. Les aventures de Sophia se déroulent sur fond de tentative d'invasion, la famille royale écossaise exilée en France à St Germain en Laye poursuivant sans relâche la lutte contre les britanniques. Les tenants et aboutissants ainsi que les implications politiques et religieuses des révoltes jacobites sont clairement exposés, et la jeune héroïne pas si fictive que ça du roman de Carrie est amenée à côtoyer de nombreux personnages réels lors de son séjour au château de Slains, qui débute en 1707. Je ne connaissais pour ma part strictement rien au sujet, et ai donc trouvé là matière à satisfaire ma curiosité.

L'installation à Cruden Bay et le travail d'écrivain de Carrie constituent l'une des deux trames narratives de l'ouvrage ; la partie contemporaine est entrecoupée de chapitres entiers du roman en court d'écriture, ce qui nous permet de suivre en parallèle l'évolution des deux personnages féminins, l'alternance des deux intrigues permettant par ailleurs à l'auteur d'insuffler une pointe de mystère au récit, du moins dans la première partie. J'ai apprécié la personnalité de Carrie, une héroïne qui, contrairement à beaucoup de ses collègues, ne m'a pas agacée (le fait est suffisamment rare pour être signalé). Au contraire, je l'ai trouvée plutôt attachante, et j'ai pris beaucoup de plaisir à lire son histoire. Susanna Kearsley aborde à travers Carrie le thème de la création littéraire, et s'intéresse aux voies parfois mystérieuses de l'inspiration, qui surgit de façon inexplicable au moment où l'on s'y attend le moins. Sophia's secret est quant à lui un roman à l'écriture sobre, délicate et subtile, qui s'attarde sur des détails atypiques et séduisants (on assiste par exemple à la première partie d'échecs de Sophia). La plume de l'auteur m'a beaucoup plu, et se démarque du style fade et mièvre de la plupart de ses consoeurs oeuvrant dans la romance.


Les points faibles

Beaucoup de qualités, donc, mais ce roman possède néanmoins un défaut de taille : l'intrigue se révèle en effet profondément ennuyeuse, et peine à maintenir l'intérêt du lecteur au delà des deux-cents premières pages (j'ai eu beaucoup de mal à en venir à bout, et j'ai dû le laisser momentanément de côté avant de pouvoir le reprendre et le terminer). Le "roman dans le roman" est à mon avis une fausse bonne idée, qui ne fonctionne pas du tout dans le cas qui nous occupe. Je me suis vite lassée de ces allers-retours présent/passé, le procédé tournant rapidement à vide, sans apporter de réelle valeur ajoutée au roman. Je me suis surprise à lire certaines pages de l'histoire de Sophia en diagonale, afin de revenir plus vite à celle de Carrie, interrompue de façon bien trop abrupte à mon goût...

J'ai de façon générale été déçue par l'absence de rebondissements dignes d'intérêt, mais j'ai surtout été gênée par cette invraisemblable histoire de soi-disant mémoire génétique, qui permet à Carrie de se souvenir d'événements vécus trois siècles auparavant par son aïeule ! Je n'ai pas du tout adhéré à ce postulat, qui m'a de toute façon semblé totalement sous-exploité, dans la mesure où ce lien temporel ne débouche sur rien de particulièrement marquant ou original quant au déroulement de l'intrigue.

Sophia et Carrie ont des personnalités attachantes et chaleureuses, comme d'ailleurs la plupart des personnages du récit, mais l'ensemble demeure terne et sans saveur, tout comme les histoires d'amour des deux héroïnes, décidément peu crédibles et trop vite survolées. Le roman sonne creux, pour une raison que je ne m'explique pas totalement. J'aurais en tout cas voulu l'aimer davantage, car je ressens pour Susanna Kearsley une sympathie instinctive, là encore sans aucune explication rationnelle.

Le dénouement m'a quant à lui semblé totalement tiré par les cheveux. Je n'ai pas compris le choix de Sophia (je ne veux pas spoiler, mais elle prend à un moment clé du récit une décision complètement aberrante, à laquelle je n'ai pas cru une seconde), et cette fin ratée est sans doute pour beaucoup dans ma déception. J'aurais probablement réévalué à la hausse l'ensemble du roman si l'issue en avait été plus satisfaisante ! Dommage...


La future couverture française
(Editions Charleston, Mars 2015)



Une romance historique prometteuse sur le papier, néanmoins trop terne pour emporter mon adhésion.

mercredi 19 novembre 2014

Noces de cire - Rupert Thomson




















Titre original : Secrecy
Traduction (anglais) : Sophie Aslanidès
Denoël & D'Ailleurs, Editions Denoël, 2013, 391 pages


La première phrase :

Il arriva un jour de novembre ; un vent froid balayait les champs gorgés d'eau.


L'histoire :

Florence, 1691. Zummo est sculpteur, spécialisé dans la création de statues de cire plus vraies que nature. D'origine sicilienne, il fuit son île natale et parcourt l'Italie en vivant de son art, avant d'atterrir en Toscane, pour y honorer une commande du grand-duc. Violence, machinations, superstitions : la vie à Florence n'est pas de tout repos, et l'existence de Zummo s'en trouvera à jamais bouleversée. 


L'opinion de Miss Léo :

J'ai choisi ce livre dans la sélection d'automne des éditions Denoël, appâtée par une quatrième de couverture intrigante, ainsi que par l'excellent accueil réservé à Secrecy (son titre original) dans la presse britannique. Il s'agit du neuvième roman de l'écrivain Rupert Thomson, dont j'ai apprécié la plume fluide et sobre, qui plus est servie par une excellente traduction. L'auteur fait preuve d'une indéniable habileté narrative, qui contribue à relancer l'intérêt du lecteur jusqu'aux toutes dernières pages, malgré l'absence de découpage en chapitres (dont je craignais qu'elle ne soit un frein à ma lecture). Le récit n'est pas toujours linéaire, l'intrigue principale étant souvent entrecoupée de réminiscences du passé, mais aussi de divagations traduisant le cours des pensées de Zummo. Les souvenirs et les rêves se mêlent ainsi à la réalité présente, et il en résulte une ambiance particulière, au caractère quasi-onirique.

Noces de Cire est peuplé de personnages attachants et hauts en couleur, complices ou antagonistes du héros, dont la personnalité demeure toutefois assez mystérieuse. Certains dissimulent de lourds secrets, qui seront révélés dans la dernière partie. D'autres oeuvrent dans l'ombre, et complotent sans relâche pour accomplir leurs sinistres desseins. La plupart d'entre eux n'apparaissent qu'en filigrane, disparaissant sans prévenir pour ressurgir quelques dizaines de pages plus tard, à l'occasion d'une nouvelle rencontre avec le sculpteur sicilien.  

L'auteur nous invite à partager le quotidien de Zummo, dont le nom, la profession, le style artistique et les origines siciliennes sont inspirés de ceux du sculpteur Gaetano Julio Zumbo, dont je n'avais à dire vrai jamais entendu parler avant le mois dernier. Zummo nous entraîne à sa suite le long des ruelles étroites et des vastes couloirs palatins de la Florence des Médicis, et il est bien difficile de ne pas être séduit par la visite de cette vaste cité insalubre et violente, où nul n'est jamais totalement en sécurité. J'ai beaucoup aimé l'ambiance du roman, lequel se déroule dans un univers très sombre, peuplé de figures marquantes et souvent atypiques. Médecins et conseillers du grand-duc y côtoient aubergistes et barbiers chirurgiens, lesquels peinent encore à faire reconnaître leurs compétences. Le contexte historique est bien restitué, même s'il s'agit de toute évidence (et sans ambiguité) d'une oeuvre d'imagination, où apparaissent toutefois quelques personnages bien réels, comme le grand-duc de Toscane et son "épouse" Marguerite-Louise d'Orléans, cousine de Louis XIV. Rupert Thomson brosse quelques touchants portraits, comme celui de cet acrobate en disgrâce, ou encore celui de la petite Fiore, gamine espiègle et débrouillarde. C'est également à Florence, plus précisément à travers la vitrine d'une boutique d'apothicaire, que Zummo rencontre pour la première fois la belle Faustina, qui se révélera être l'un des pivots de l'intrigue. Parviendront-ils à vivre sereinement leur amour, ou bien celui-ci finira-t-il brisé par l'obscurantisme d'une société rongée par le poids des croyances et des superstitions, qui condamne les relations charnelles consommées en dehors des liens du mariage, et punit sauvagement les contrevenants ?

Rupert Thomson signe un récit original et débordant d'imagination, qui aborde de nombreux aspects intéressants, mais ne les développe pas suffisamment à mon goût. La création de sculptures de cire n'occupe ainsi qu'une place marginale dans l'intrigue, et j'ai regretté que l'auteur ne consacre pas davantage de scènes au passionnant processus créatif associé au travail de Zummo, lequel trouve son inspiration dans la mort et la décomposition des corps. Fascinant ! L'histoire en elle-même est assez terne, et je n'ai pas été franchement enthousiasmée ni impressionnée par le dénouement. Je suis restée légèrement sur ma faim, mais l'essentiel n'est pas là, et Noces de Cire me paraît surtout intéressant pour son contexte historique, ainsi que pour le style très imagé de l'auteur (qui excelle dans les descriptions), plutôt que pour l'intrigue en elle-même. L'écrivain brosse par petites touches impressionnistes le portrait d'une ville à un instant donné de son histoire : il prend le temps d'installer une ambiance, et écrit au rythme des pensées de son narrateur, sans chercher à enchaîner les péripéties à un rythme frénétique. J'ai passé un excellent moment, et je reste sur une très bonne impression, quelques semaines après ma lecture.


Une lecture très agréable, en immersion dans la Florence des Médicis.


Merci aux éditions Denoël.



mercredi 12 novembre 2014

Mademoiselle B. - Maurice Pons


























Denoël, Collection Empreinte, 1973, 2014, 268 pages (avec la préface et la postface)


La première phrase :

C'était un dimanche matin et comme chaque matin je m'étais réveillé à sept heures vingt.


L'histoire :
(ou plutôt la quatrième de couverture, qui a le mérite de proposer un résumé concis)

Du village où il vit, Maurice Pons raconte les étranges rumeurs qui entourent une certaine Mademoiselle B. : une créature sans âge, toujours vêtue de blanc, qui attirerait les hommes et les pousserait au suicide. Maurice Pons, alors en mal d’écriture, se retrouve pris au cœur de l’enquête. Tout aussi méfiant que fasciné, il se passionne pour le cas de Mademoiselle B.


L'opinion de Miss Léo :

Les éditions Denoël nous proposent ce mois-ci la réédition d'un roman de Maurice Pons, publié pour la première fois dans les années 70. Il convient de saluer comme il se doit cette belle initiative, d'autant plus appréciable que je n'avais encore jamais rien lu de cet écrivain, qui fut également dialoguiste pour Truffaut et traducteur de Tennessee Williams.

Maurice Pons se met lui-même en scène, dans un roman qui brouille volontairement la (mince) frontière entre réalité et fiction. L'intrigue tourne autour d'une effrayante et énigmatique figure féminine, qui vampiriserait les hommes pour mieux les conduire à leur perte (c'est en tout cas ce que l'on raconte au village, après la découverte macabre du corps d'un noyé dans les eaux de la Flanne). Mademoiselle B. est une créature maléfique et sans âge, qui alimente les fantasmes de l'écrivain, lequel devient vite obsédé par l'existence de cette femme fatale aux contours mal définis. Le village de Jouff baigne dans une atmosphère presque surnaturelle, et les disparitions inquiétantes se multiplient, ce qui ne semble pas inquiéter plus que ça le narrateur, dont le ton pince-sans-rire et désinvolte tranche avec la noirceur des événements relatés.

La mort est pourtant omniprésente, et Maurice Pons surprend par ses descriptions très réalistes de la mort et des cadavres en décomposition. Le récit ne se départit jamais de son humour grinçant, mais le fond devient parfois très glauque, voire franchement morbide. Le texte est loin d'être aussi léger et anodin que les premiers chapitres (non numérotés) ne pourraient le laisser penser, et l'intrigue évolue peu à peu vers un dénouement inattendu.

Le roman est très bien écrit. J'ai été séduite par la plume caustique de l'auteur, agrémentée d'un vocabulaire riche et fleuri, d'une drôlerie souvent irrésistible.

"Son père putatif, prénommé Antonin, était un ancien ouvrier maçon, célibataire, qui bien avant la fin de sa vie, à ce que l'on raconte, avait renoncé à toute espèce d'activité, pour s'adonner pleinement aux plaisirs solitaires de l'éthylisme. C'était un homme énorme et de petite taille, une espèce de Silène paysan à la face rougeaude, au nez camus, aux cheveux argentés. Les souvenirs les plus marquants qu'il a laissés dans l'esprit de ceux qui l'ont connu sont les titubations d'une boule de viande flasque, dépenaillée, roulant dans les fossés les soirs d'ivresse, empêtré dans les pans de la large ceinture de flanelle qui lui entourait le ventre." (page 97)

Maurice Pons ne se contente évidemment pas d'amuser la galerie à coup d'expressions sorties de nulle part ; il parvient à installer une atmosphère envoûtante et nimbée de mystère, qui brise peu à peu les certitudes du lecteur, allant même jusqu'à distiller une pointe de malaise. Il n'en demeure pas moins que je n'ai pas réussi à m'intéresser à l'histoire ni aux personnages, et que j'ai parfois trouvé le temps long au cours de ma lecture (ce qui n'enlève rien à la valeur intrinsèque du roman, qui possède d'indéniables qualités littéraires). Peut-être ai-je été gênée par l'univers très masculin, ou par l'absence de réponses claires aux mystères soulevés dans la première partie ?

Peu importe, car l'essentiel n'est sans doute pas dans l'intrigue. Sous ses dehors de récit fantastique et de roman noir, Mademoiselle B. développe aussi (surtout ?) le thème de la création littéraire, et le travail de l'écrivain Maurice Pons est au coeur de l'ouvrage. Cette mise en abyme est probablement l'un des aspects les plus réussis du roman. Maurice Pons écrivain, Maurice Pons enquêteur, Maurice Pons personnage principal d'un drame campagnard... L'ambiguité demeure, et on ne sait plus très bien si l'histoire de Mademoiselle B. a été réellement vécue, ou simplement imaginée par le romancier en mal d'inspiration.

L'ambiance provinciale et campagnarde m'a par moments rappelé celle des films de Claude Chabrol (en moins bourgeois) : les villageois cancanent, les forces de l'ordre ramassent des cadavres, et les rumeurs vont bon train. N'oublions pas que le roman se déroule dans les années 70, à une époque sans internet ni téléphone portable : autre temps, autres moeurs ! 

Une dernière remarque concernant l'édition : pourquoi insister autant sur la préface rédigée par Hippolyte Girardot ?? OK, il a écrit quatre pages... La belle affaire ! Je ne vois personnellement pas l'intérêt de le signaler lourdement sur la première ET la quatrième page de couverture.


Un roman inclassable, au style incomparable. A découvrir.


Merci aux éditions Denoël pour cette jolie découverte.


mardi 11 novembre 2014

Un livre... Un lieu...






















Notre amie Romanza m'a taguée, avec la consigne suivante.

L'endroit où on découvre un roman, où on le lit et où on l'aime reste longtemps gravé en nous. Faisons-les revivre . . . durant quelques secondes.

Quelle belle idée !
Je me plie bien volontiers à l'exercice.


Dix livres... Dix lieux...

  • Hyperion . . .  dont j'ai lu quelques chapitres dans le bus tout confort qui m'amenait de Boston à New York, par un radieux lundi d'été
  • The Silent Cry et A breach of promise (deux excellents tomes de la série Monk d'Anne Perry) . . .  tous deux dévorés dans ma chambre d'hôtel, pendant les oraux de l'agreg (j'avais bien besoin de me changer les idées)
  • La chartreuse de Parme . . .  j'étais allongée . . . sur le saaaaaableuuuhhhh (comment, vous n'avez pas reconnu la chanson de Christophe ??) . . . je n'avais que quinze ans (comme le temps passe !)
  • To say nothing of the dog (de la génialissime Connie Willis) . . .  vautrée dans l'herbe d'un parc d'Istanbul, où nous nous reposions d'avoir tant marché
  • Shining . . .  au ski, entre le thé et l'apéro (des moments passés en famille, et dont je garde encore aujourd'hui un excellent souvenir)
  • Autant en emporte le vent . . .  première lecture chez mes parents, dans mon lit, dans le salon, sur le balcon, assise à mon bureau (alors que j'étais censée travailler), bref, partout où je pouvais grappiller quelques minutes de lecture supplémentaires
  • Gains (chef d'oeuvre de Richard Powers) . . .  le matin au réveil, et le soir avant d'aller dormir, dans les chambres d'hôtel que F. et moi partagions en Islande (très beau voyage au demeurant)
  • Orgueil et Préjugés . . .  première rencontre avec Mr Darcy dans le bus numéro 38 (j'étais en prépa, et le long trajet de retour faisait fonction de sas de décompression, avant le travail du soir)
  • Meurtres à Pékin (premier tome de la série chinoise de Peter May) . . .  en maillot de bain, sur un transat, à la piscine de l'île de Puteaux
  • La fractale des raviolis . . .  dans le Transilien qui me ramenait chez moi pour le week-end, par un vendredi après-midi ensoleillé

The end



Je tague à mon tour Fanny et Claire. Pour les autres : n'hésitez pas à reprendre l'idée si vous êtes motivés !


Aux portes de l'éternité (Le siècle 3) - Ken Follett





















Tome 1 : Fall of Giants
Tome 2 : Winter of the World

Titre original : Edge of Eternity
Traduction (anglais) : Jean-Daniel Brèque, Odile Demange, Nathalie Gouyé-Guilbert, Dominique Haas (ça fait beaucoup, non ???)
Robert Laffont, 2014, 1210 pages


La première phrase :

Par un lundi pluvieux de 1961, Rebecca Hoffmann reçut une convocation de la police secrète.


L'histoire :

1961. La Guerre Froide est à son apogée. De Berlin à Moscou en passant par Washington, Londres, Cuba, le Vietnam et la Pologne, les rejetons des familles Pechkov, Fitzherbert, WilliamsDewar et Von Ulrich (déjà présentes dans les deux premiers tomes) traversent trois décennies de troubles politiques et sociaux, qui finiront par avoir la peau du régime communiste. Le rock'n'roll prend son envol, tandis que Martin Luther King lutte pour les droits civiques des afro-américains, avec la bénédiction du président Kennedy. Les années soixante sont marquées par l'édification du Mur de Berlin et la crise des missiles de Cuba, sur fond de libération des moeurs à l'Ouest. Le contraste entre les deux Blocs s'amplifie, et la frustration des populations grandit à l'Est...


L'opinion de Miss Léo :

J'avais été très sévère vis à vis du premier tome, un peu plus indulgente envers le deuxième (Seconde Guerre Mondiale oblige), malgré d'invraisemblables coïncidences. Qu'en est-il de ce troisième opus ?

Je suis extrêmement mitigée. Soyons clairs : je suis toujours enthousiaste à l'idée de me plonger dans un bon gros pavé de Ken Follet, auteur pour lequel j'éprouve de la sympathie. Oui, mais voilà : la mayonnaise ne prend plus tout à fait, et je suis de plus en plus agacée par les défauts de ses romans, lesquels deviennent de plus en plus flagrants à chaque nouvelle publication. Deviendrais-je exigeante ??  Je ne peux m'empêcher de penser que ce troisième tome a été bâclé, rédigé en quelques mois pour conclure dans les plus brefs délais une trilogie à vocation exclusivement commerciale.

Et pourtant... Quel beau projet que cette chronique familiale ayant pour toile de fond les guerres et les bouleversements majeurs de notre regretté XXème siècle ! Le contexte historique et l'ampleur de l'entreprise expliquent d'ailleurs pourquoi je n'ai pu m'empêcher d'aller au bout des trois tomes, tout en m'énervant et râlant copieusement toutes les deux ou trois pages. Ma position est donc très ambiguë, pour ne pas dire contradictoire... Je ne me suis pas ennuyée, et j'ai d'ailleurs lu rapidement (trop rapidement ?) ce dernier volume, que j'avais très envie de découvrir. Hélas ! Le style est fluide, mais le vocabulaire est d'une platitude et d'une pauvreté consternantes chez un auteur de cette renommée. La narration efficace ne peut quant à elle masquer l'indigence de certaines situations, et j'ai une nouvelle fois été gênée par le simplisme et le manichéisme des personnages, qui en deviennent franchement antipathiques. Les "héros" sont brillants (évidemment), et occupent des places de choix au sein du gouvernement, de la CIA, du Parlement, des mouvements subversifs, du Kremlin, des émissions de variété à la mode (rayez les mentions inutiles), où ils côtoient les puissants de ce monde. C'est bien simple : ils participent à TOUS les événements marquants du XXème siècle, et sont de TOUS les combats du XXème siècle. Quelle famille ! (mais non, mais non, je ne suis pas du tout ironique) Les démocrates américains et travaillistes anglais incarnent les gentils de l'histoire, tout comme les jeunes futurs hippies drogués amateurs de rock'n'roll, musiciens et rebelles, donc forcément sympathiques ; tous les autres protagonistes (républicains, conservateurs et communistes) sont bêtes et méchants. CQFD. Vous l'aurez compris, le point de vue adopté par Ken Follett est très "grand public", et l'intrigue ne brille pas par sa subtilité. Cela fonctionne plus ou moins en surface, mais le texte ne supporte en aucun cas une analyse plus poussée.

L'ensemble manque cruellement de souffle, de profondeur et de panache. Le récit est très factuel, et se résume à un enchaînement d'événements historiques, certes présentés avec rigueur, mais néanmoins liés entre eux de façon très artificielle. Les personnages sont fades, sans intérêt, et l'on se désintéresse bien vite de leur sort. A quoi bon s'obstiner, puisque tous finiront de toute façon connaître le succès ? Les héros de Ken Follett sont désespérément lisses, et il est navrant de constater que pas un d'entre eux n'exerce un métier "normal" (Rebecca Hoffmann est enseignante, mais s'accomplit en devenant une député(e) de premier plan), ce qui rend toute identification difficile, voire impossible. Bien sûr, certains sont plus attachants que d'autres. Ma préférence va aux allemands (de l'Est), qui m'avaient déjà beaucoup plu dans le deuxième tome. Le tragique destin des berlinois, privés de libertés et surveillés de près par les agents de la Stasi, nous vaut d'ailleurs les seules scènes réellement émouvantes du roman, et les passages associés à la construction puis à l'effondrement du mur de Berlin sont particulièrement réussis. J'ai également apprécié la combativité de la jeune russe Tania Dvorkine, en lutte contre le régime soviétique, mais celle-ci est trop peu présente à mon goût (peut-être l'auteur aurait-il mieux fait de se concentrer sur un nombre plus restreint de personnages). Autre moment fort : la crise des missiles de Cuba, dont Ken Follett nous aide à saisir la tension et les enjeux. Comme dans le deuxième tome, les passages les plus intéressants sont ceux dans lesquels les personnages principaux ne jouent qu'un rôle très secondaire, ce qui permet à l'auteur de se recentrer sur l'essentiel, à savoir l'Histoire.

Aux portes de l'éternité demeure néanmoins trop superficiel pour présenter un réel intérêt historique. Peut-être l'entreprise était-elle trop ambitieuse... Peut-être le fait de vouloir présenter la totalité du XXème siècle en trois volumes et autour d'un nombre réduit de personnages était-il depuis le début une fausse bonne idée... La trilogie dans son ensemble est bien documentée (même si l'auteur me semble prendre parfois quelques libertés avec la vérité historique), mais les événements relatés sont connus, et ont déjà été largement commentés par ailleurs. On peut donc s'interroger sur l'utilité d'un tel ouvrage.

Le roman aurait sans doute été meilleur si Ken Follett en avait davantage soigné la partie fictive, qui aurait pu donner lieu à un récit terriblement romanesque. Là encore, échec sur toute la ligne. Les dialogues sonnent creux, et semblent surtout terriblement répétitifs. Exemple : chaque contrariété de George Jakes est ponctuée d'un "Oh, merde !" (bonjour l'originalité). Les histoires d'amour sont mièvres, et ne valent guère mieux que celles d'une sitcom de bas étage, sans parler des innombrables scènes de sexe à l'érotisme gentillet, dont l'auteur est coutumier, dignes d'une (mauvaise) bluette pour adolescents. Trop, c'est trop ! J'ai failli jeter le livre par la fenêtre lors du dépucelage de l'une des jeunes héroïnes du roman par... JFK en personne. Au secours !

La quatrième de couverture annonce un roman "entre saga historique et roman d'espionnage, histoire d'amour et thriller politique". Mouais... Aux portes de l'éternité est surtout (de mon point de vue) un produit formaté, purement commercial et pas particulièrement stimulant pour le lecteur. Je suis consternée par la prolifération d'avis dithyrambiques concernant cette trilogie. Je comprends parfaitement que l'on puisse la lire paresseusement et sans déplaisir, mais de là à crier au chef d'oeuvre... Je suis pour ma part soulagée de l'avoir terminée. On est décidément très (très très) loin des Piliers de la terre (peut-être le seul très bon roman de Ken Follet, avec L'arme à l'oeil), dont la suite était également particulièrement décevante. Il est grand temps que l'auteur se renouvelle !


Un pavé décevant, qui se lit pourtant très facilement.

Merci à Cécile, des éditions Robert Laffont.


----------------------------


Voici mon Pavé de novembre, pour le challenge de Bianca.


samedi 8 novembre 2014

Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus - Ivan Jablonka



La librairie du XXIème siècle, Seuil, 2012, 432 pages


La première phrase :

On me demande parfois d'où vient mon nom, leur nom.


L'histoire :

L'historien Ivan Jablonka, né en 1973, tente de reconstituer la vie et les dernières heures de ses grands-parents paternels, qu'il n'a pas connus. Et pour cause : Matès et Idesa Jablonka, juifs communistes polonais natifs de Parczew, réfugiés à Paris à la fin des années 30, ont tous deux été déportés à Auschwitz, dont ils ne sont jamais revenus... Leur petit-fils interroge les témoins de cette époque lointaine, et fouille inlassablement et méthodiquement les archives, à la recherche d'un passé oublié.


L'opinion de Miss Léo :

Formidable !

J'ai lu ce texte sur la recommandation d'une copine prof d'histoire, que je remercie chaleureusement pour ce conseil éclairé. Le thème avait tout pour me séduire (l'Europe des années 30-40 et la déportation), mais c'est avant tout au talent d'Ivan Jablonka que je dois d'avoir été à ce point captivée par cette enquête en forme de chronique familiale, dont les implications sous-jacentes revêtent un caractère éminemment universel.

C'est à un passionnant et douloureux voyage à travers l'Histoire que nous convie l'auteur. Jablonka part à la recherche de preuves et d'éléments tangibles, dans le but de reconstituer le passé de ces grands-parents évaporés, dont ne subsistent que quelques photographies et souvenirs épars. Il signe par là même un récit plein d'humanité, sans pour autant se départir de sa rigueur d'historien. Le chercheur opère ainsi une nette distinction entre ce qui relève du fait avéré, basé sur des sources écrites fiables, si possible recoupées par d'autres témoignages, et ce qui tient au contraire de l'hypothèse non vérifiée, parfois fantasmée, néanmoins toujours crédible compte-tenu des circonstances et du contexte. Loin d'être anecdotique, l'histoire de Matès et Idesa est on ne peut plus révélatrice du sort peu enviable de ces dizaines de milliers de juifs apatrides exilés, devenus indésirables dans leur propre pays (la Pologne), et condamnés par la force des choses à mener une vie misérable dans une France peu accueillante et pleine de contradictions.

Ivan Jabonka recueille les témoignages des survivants et de leur descendance, amis ou membres de la famille exilés aux quatre coins du monde, espérant ainsi combler les vides de l'histoire de ses ancêtres. Bien que personnellement impliqué dans les faits relatés, l'auteur trouve le ton juste et la bonne distance, en replaçant la destinée de ses grands-parents dans son contexte socio-historico-politique. L'ouvrage se révèle très instructif, et nous apporte quantité d'informations passionnantes sur la vie des juifs communistes dans le shtetl du Parczew de l'entre-deux guerres, persécutés de toutes parts pour leurs convictions politiques et religieuses. Ceux-ci fuient l'antisémitisme comme le sionisme, et refusent de se plier aux rituels et aux superstitions des ultra-orthodoxes. Révolutionnaires dans l'âme, Matès et Idesa aspirent à créer un monde meilleur, qu'ils espèrent trouver dans le pays des Lumières et des droits de l'homme. La suite du récit nous conduit en France, où nous découvrons la vie quotidienne de la communauté étrangère illégale, réfugiée (entre autres) dans le quartier de Belleville-Ménilmontant. Je ne savais pas grand chose de la politique d'accueil des immigrés menée par les gouvernements successifs, dont Jablonka dresse un portrait peu reluisant. Force est toutefois de constater que la situation était bien plus problématique encore dans les autres pays européens !

Vient ensuite la deuxième Guerre Mondiale, avec son lot d'atrocités. La blitzkrieg et la débâcle du printemps 40 n'ont plus beaucoup de secrets pour moi, mais j'ai tout de même lu avec intérêt les pages consacrées au rôle joué par la Légion Etrangère, qui fut appelée au front pour défendre les lignes Alliées contre l'impitoyable avancée de la Wehrmacht. Les juifs étrangers furent ainsi amenés à jouer le rôle de chair à canon au service de la Patrie en déroute, ce qui paraît terriblement ironique, quand on songe au sort qui leur fut réservé par la suite... L'Occupation et la Collaboration marquent le début des rafles et des mesures anti-juives, entre dénonciations mesquines et généreux élans de solidarité : les Jablonka et leurs deux enfants en bas âge échappent plusieurs fois au pire, mais Matès et Idesa finissent toutefois par échouer à Drancy, antichambre d'Auschwitz-Birkenau. J'ai déjà beaucoup lu sur les camps de concentration, aussi n'ai-je rien appris de nouveau à ce sujet (sinistre mais ô combien fascinant). Il n'en demeure pas moins que l'évocation du Krematorium et du Sonderkommando par Jablonka m'a beaucoup touchée. Point de pathos ni de racolage, mais une rigueur empreinte d'émotion et d'humanité, que j'ai trouvée particulièrement efficace. La description de la "vie" au camp est d'autant plus poignante qu'elle offre un saisissant contrepoint au sort des petits Marcel et Suzanne Jablonka, respectivement père et tante d'Ivan, appelés à survivre après avoir échappé au sort de leurs parents. L'auteur évoque les familles d'accueil, et les associations chargées de placer les orphelins juifs pendant et après la guerre (encore une fois, il part d'une situation individuelle pour esquisser un portrait plus vaste de la société de l'époque).

J'ai aimé la construction du récit, intelligente et pertinente. On suit pas à pas le travail de l'historien, dont la démarche se révèle évidemment passionnante. Quelles sources consulter ? Comment les exploiter ? Ivan Jablonka nous invite à mener une réflexion sur sa discipline. L'Histoire ne se limite pas à quelques dates et faits marquants couchés sur les pages d'un manuel scolaire, ni à la biographie de quelques grands hommes dont on célèbre ou condamne les actes passés. La recherche de la vérité historique ne peut s'affranchir de l'étude du quotidien ordinaire des petites gens, qui ont traversé les guerres et les crises économiques, mais ont aussi vécu pleinement pendant toutes ces années, au cours desquelles ils ont travaillé, mangé, aimé, souffert, milité, joué, chanté et autres activités typiquement humaines. La disparition progressive des témoins d'une époque pourtant pas si lointaine constitue par conséquent une perte considérable pour la postérité, qui doit dès lors se satisfaire des documents conservés dans les dépôts d'archives, parfois incomplets ou inaptes à retranscrire la réalité.

On imagine sans peine l'excitation mêlée de frustration qu'a dû ressentir Jablonka pendant la préparation de l'ouvrage. L'enquête débouche parfois sur des impasses, et certaines réponses demeureront à jamais enfouies dans les limbes d'un passé révolu. L'auteur tente de retrouver les lieux, les rues, les bâtiments où a vécu sa famille (ce qui m'a par moments rappelé le Dora Bruder de Modiano). Paris a changé en soixante-dix ans, et certains quartiers se sont métamorphosés, effaçant par la même toute trace du passage de Matès et Idesa sur Terre. Ne restent que des fantômes, qui hanteront les générations suivantes pendant quelques décennies... 

Pour résumer : essai historique, biographie, chronique de moeurs, mais aussi témoignage émouvant d'un Jablonka à la recherche de ses origines. Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus est tout cela à la fois ! Je ne peux que recommander la lecture de ce texte remarquable, qui m'a donné envie de relire Isaac Bashevis Singer (dont j'adore les nouvelles), mais aussi de découvrir enfin Les Disparus de Daniel Mendelsohn (depuis six ans dans ma PAL... hum...).


Une oeuvre riche et intelligente. Coup de coeur !


--------------------------



Nouvelle participation à mon challenge Mélange des genres, catégorie "Essais", ainsi qu'au challenge Deuxième Guerre Mondiale d'Ostinato.




dimanche 19 octobre 2014

La fractale des raviolis - Pierre Raufast




























Alma Editeur, 2014, 268 pages



La première phrase :

"Je suis désolé, ma chérie, je l'ai sautée par inadvertance."


L'histoire :

Midi un quart. L'heure du crime. Une épouse bafouée se prépare à assassiner son mari infidèle. Son arme secrète : une assiette de raviolis empoisonnés. C'est alors que la voisine sonne à la porte, et leur confie pour quelques heures son fils Théo, cinq ans. La présence du petit garçon contrarie les plans de la jeune femme, qui cherche désespérément un plan B, tandis que son époux réchauffe la funeste casserole de raviolis. Non, elle ne peut tout de même pas laisser tuer un enfant innocent ! Surgit alors le souvenir de ce père qu'elle admirait tant, et qui aurait assurément su quoi faire en pareilles circonstances...


L'opinion de Miss Léo :

La fractale des raviolis. Titre sublime, auquel je ne pouvais que succomber. Le billet de Keisha ayant achevé de me convaincre, c'est donc tout naturellement que je me suis précipitée sur ce premier roman, proposé par Babelio lors de la dernière opération Masse Critique. Bien m'en a pris ! Les raviolis façon Pierre Raufast sont succulents, et il ne m'aura pas fallu plus de quelques lignes pour être conquise par la pétillante originalité de ce savoureux récit. Je l'ai lu (dévoré) avec délectation, en moins de temps qu'il ne m'en faudra pour écrire ce billet...

Ne vous fiez pas au résumé ci-dessus, qui ne donne qu'un aperçu très réducteur d'une oeuvre riche et foisonnante. On croit d'abord lire l'histoire d'un couple en crise... Que nenni ! Le second chapitre de ce roman à tiroirs nous entraîne vers de tout autres horizons, et ce sont en réalité une petite dizaine d'intrigues différentes qui se trouvent étroitement imbriquées, à la manière de poupées gigognes. La situation de départ n'est que le point d'entrée vers un vaste univers aux multiples ramifications (cf la fractale du titre !), unies par la répétition d'un motif commun, à savoir les sales tours que nous joue le destin.

Pierre Raufast se révèle un excellent conteur, et son art consommé de la rupture prend constamment le lecteur au dépourvu. On veut savoir ce qu'il adviendra de la tentative de meurtre contrariée de l'épouse aux raviolis (le suspense est à son comble !), mais le romancier se désintéresse bien vite de son sort, pour se consacrer à d'autres personnages hauts en couleurs, au comportement souvent monstrueux. Mention spéciale à l'Arnaqueur des cimetières, ainsi qu'au très recommandable (et néanmoins adorable) Franck Vermüller, qui consacra sa prime jeunesse à perfectionner les Cinquante façons astucieuses de torturer tuer une sauterelle, avant de s'attaquer à des proies plus conséquentes. Les anti-héros de Pierre Raufast traversent des épidémies de peste, souffrent de curieuses anomalies de la vision, explosent en vol, aident la police lors des interrogatoires et mènent des combats désespérés contre les rats-taupes, tout en courant après un mystérieux rubis disparu. Que de belles trouvailles dans ce roman !

Les différentes intrigues peuvent parfois sembler décousues, mais n'en forment pas moins un tout cohérent. On ne s'ennuie pas un instant, et l'on prend surtout un immense plaisir à suivre les destins contrastés de ces personnages atypiques, dont le romancier s'amuse à nous narrer les déboires et les méfaits, fortement influencés par les aléas imprévisibles du hasard. Pierre Raufast n'avoue d'autre objectif que celui de raconter des histoires, tout droit sorties de son imagination très prolifique ; cette démarche semble malheureusement de plus en plus rare dans le paysage littéraire français, la plupart des auteurs étant davantage inspirés par leur propre nombril que par la création de personnages fictifs et de situations dignes d'intérêt. La fractale des raviolis est quant à elle un petit bijou d'humour noir. N'y voyez rien d'autre qu'une fantaisie littéraire originale, à la construction admirable et au dénouement particulièrement jouissif, dont on sent qu'elle a été pensée et rédigée par un scientifique (Pierre Raufast est ingénieur, et fait preuve d'une rigueur et d'une logique implacables, au service d'un style fluide et parfaitement maîtrisé). C'est drôle, vivant et sans prétention. Que demander de plus ?


Un roman français original, drôle et plein de surprises. 
Recommandé par Miss Léo.


Je ne connaissais pas l'éditeur Alma, mais je vais désormais m'intéresser de plus près à leurs publications. Merci à Babelio pour cette sympathique découverte.