mercredi 21 septembre 2016

Ce vain combat que tu livres au monde - Fouad Laroui















Editions Julliard, 2016, 275 pages

Livre reçu en service-presse.


La première phrase :

Elle remuait distraitement son verre, dans lequel s'entrechoquaient des glaçons.


L'histoire :

Assis à la terrasse d'un café parisien, Ali, brillant informaticien marocain installé à Paris depuis dix ans, et Malika, née en France de parents maghrébins, bavardent paisiblement. À les voir ainsi, jeunes et amoureux, un avenir radieux devant eux, qui pourrait croire que leur existence va bientôt basculer dans l'enfer ?


L'opinion de Miss Léo :

J'ai reçu ce roman parmi d'autres titres de la Rentrée Littéraire Robert Laffont/Julliard, et je n'avais pas vraiment prévu de le lire, du moins pas dans l'immédiat. En toute logique, c'est donc le premier ouvrage de la pile que j'ai ouvert, et je dois avouer que je me suis laissé happer par le récit de Fouad Laroui, après en avoir rapidement parcouru les premières pages. Je l'ai lu d'une traite, et je reste sur une impression plutôt favorable, malgré quelques réserves que j'évoquerai en fin de billet.

Commençons par évoquer les points positifs.

J'ai apprécié l'écriture de l'auteur, simple et agréable à lire. Les situations quotidiennes sont bien rendues, et les dialogues vivants apportent de la crédibilité à la relation entre Ali et Malika, eux mêmes réalistes et attachants., du moins au début du roman. Le jeune couple incarne la figure centrale d'une intrigue relativement anecdotique, qui entre en résonance avec l'actualité, et sert de prétexte à l'écrivain pour développer sa vision du monde. La trame narrative principale alterne ainsi avec de courts chapitres à portée philosophique, retraçant dans les grandes lignes l'histoire de la civilisation musulmane. Ce découpage m'a semblé pertinent, et donne matière à une réflexion intéressante, articulée autour d'une passionnante théorie selon laquelle occidentaux et musulmans auraient une perception très différente de l'Histoire passée, à l'origine de bien des malentendus... L'incompréhension fait le lit de la violence, et installe les bases des conflits à venir.

Fouad Laroui propose des pistes pour une discussion approfondie. Déjà auteur de quelques essais sur le thème de l'islamisme et de l'intégration culturelle, le romancier a cette fois souhaité écrire un ouvrage plus digeste, qui pourrait notamment être étudié par de jeunes élèves (je n'invente rien, c'est lui-même qui le dit lorsqu'on l'interroge sur ses motivations). Il signe un récit intelligent, truffé de considérations politiques et sociologiques bien senties, qui envisage avec lucidité les facteurs pouvant conduire à la radicalisation les membres les plus fragiles d'une communauté musulmane oscillant entre colère et désarroi, et revient sans pathos sur les attentats du 13 novembre 2015. Jeune homme ouvert et plein d'humour, Ali devient l'ombre de lui-même dès lors qu'il cède au piège de l'islamisme radical, se coupant progressivement de ses amis français.

Voyons maintenant les points négatifs (car il y en a)...

J'ai parfois été agacée par la tonalité un brin moralisatrice du roman, probablement liée aux velléités pédagogiques de l'auteur. Certes, le style de Fouad Laroui n'est pas dénué d'humour, et l'on peut y voir le ton de la fable, du pamphlet, du conte philosophique. Le récit n'en demeure pas moins lourdement insistant, et trop ouvertement démonstratif. L'auteur force le trait, et tombe parfois dans le cliché. Je n'ai pour ma part pas cru à la radicalisation du personnage principal, qui se retrouve soudainement pris dans l'engrenage de l'obscurantisme, ce qui ne me semble tout simplement pas coller avec son caractère, bien que le processus d'endoctrinement soit la plupart du temps rapide et inattendu. Frustration et exclusion font à n'en pas douter le jeu de l'extrémisme, mais j'ai trouvé l'évolution d'Ali très caricaturale, sans parler de ses lamentations permanentes lorsqu'il se retrouve en Syrie. Ceci explique sûrement pourquoi je n'ai pas réussi à m'intéresser à la dernière partie du roman... Dommage, la première moitié m'avait vraiment beaucoup plu !


Un roman engagé et intelligent, agréable à lire, quoique parfois trop moralisateur.

dimanche 18 septembre 2016

L'éveil du Léviathan (The Expanse #1) - James S.A. Corey




























Titre original : Leviathan wakes
Traduction (américain) : Thierry Arson
Actes Sud, Collection Exofictions, 2014, 625 pages

La première phrase :

Le Scopuli avait été pris d'assaut huit jours plus tôt, et Julie Mao était finalement prête à se laisser abattre.


L'histoire :

Le système solaire au XXIIIème siècle. Le terrien Jim Holden est second sur le Canterbury, un transport de glace qui effectue la navette entre les anneaux de Saturne et les stations installées dans la Ceinture d'astéroïdes. Il est choisi pour prêter main forte au Scopuli, un appareil abandonné dont le Canterbury a capté un appel de détresse. Holden et ses acolytes Amos, Alex et Naomi embarquent alors pour une mission aux conséquences inattendues, qui se révélera des plus périlleuses. Pendant ce temps sur Cérès, l'inspecteur Joe Miller enquête sur la disparition de Julie Mao, laquelle se trouvait justement à bord du Scopuli.


L'opinion de Miss Léo :

Difficile de parler de ce roman sans révéler d'éléments-clés de l'intrigue... Je serai donc brève (mouahahahah !) et muette comme une tombe (en fait, c'est surtout parce que je me sens envahie par une flemme monstrueuse au moment d'entamer la rédaction de ce billet).

J'avais envie de lire le premier tome de cette saga depuis sa sortie française, dans la toute jeune collection Exofictions des éditions Actes Sud. Je l'ai commencé une première fois en numérique, puis provisoirement abandonné après une cinquantaine de pages (je ne comprenais rien à ce que je lisais, et avais du mal à m'intéresser aux personnages), avant de me décider à effectuer une nouvelle tentative sur un exemplaire papier emprunté à la bibliothèque. Bien m'en a pris, puisque je l'ai dévoré en moins d'une semaine, malgré un emploi du temps chargé et une concentration fluctuante due à la présence envahissante de mon bébé hurleur !

Les deux auteurs dissimulés derrière le pseudonyme de James S.A. Corey signent un ambitieux space-opera martial, mâtiné de thriller horrifique et de roman noir. L'intrigue, dense et bien menée, se déroule dans notre Système Solaire, dont la plupart des planètes accueillent désormais des colonies humaines qui en exploitent les ressources, tout comme les plus gros astres de la Ceinture d'astéroïdes. Cette "proximité" (tout est relatif...) nous rend d'emblée la série sympathique, et apporte une pointe non négligeable d'originalité, là où beaucoup de romans de science-fiction se déroulent in a Galaxy far far away, avec voyages interstellaires supraluminiques et tout le toutim (en même temps, je n'en ai pas lu cinquante non plus, donc je ne suis peut-être pas la mieux placée pour en parler). Le contexte politico-économique est assez soigné, l'aspect scientifique itou, ce qui contribue à apporter de la crédibilité au roman.

Et l'histoire, me direz-vous ? Le récit suit alternativement Jim Holden et Joe Miller, dont les trajectoires finissent par converger. Les personnages se déplacent constamment d'un point à un autre, échappent de peu (et plusieurs fois) à la destruction de leur vaisseau, assistent impuissants à la mort de leurs amis/collègues et tentent de déjouer une vaste conspiration, dont l'accomplissement pourrait bien conduirre à la destruction d'une part non négligeable de l'humanité. Ajoutez à cela une pointe de mystère (la disparition de Julie Mao) et d'horreur (des hommes et des femmes transformés en zombies dégueulasses sous l'action d'un mystérieux agent pathogène), et vous obtiendrez un cocktail savamment dosé, riche en péripéties et en rebondissements divers. Il m'a fallu du temps pour rentrer dans l'histoire, mais on se prend vite au jeu, et il devient dès lors très difficile de lâcher le roman !

Quelques bémols sont néanmoins venus ternir ma lecture.

J'ai trouvé que le récit présentait quelques petites longueurs, notamment lors des scènes d'actions. Il faut dire que j'ai souvent du mal avec l'action pure dans les romans. Je décroche vite, et je finis par ne plus comprendre ce que je lis... Heureusement, les auteurs n'en abusent pas, et reviennent vite à des séquences plus calmes et plus explicatives, pour mon plus grand bonheur.

L'univers est certes séduisant, mais l'intrigue n'est pas non plus d'une originalité folle. L'ensemble demeure toutefois suffisamment solide, intelligent et cohérent pour que cela ne soit pas un problème. On ne peut hélas pas en dire autant des personnages, qui constituent à mes yeux le principal défaut du roman. Ceux-ci sont très stéréotypés, et manquent cruellement de profondeur. Je les ai trouvés sympathiques, mais finalement peu attachants, voire carrément ennuyeux pour certains, la plus intéressante à mes yeux étant... Julie Mao, la jeune pilote disparue !! Rien de bien enthousiasmant en revanche du côté des deux "héros" : Holden m'agace prodigieusement, et Miller n'a rien de charismatique. Je ne parle même pas des dialogues, qui sonnent carrément faux (je l'ai lu en français, le style est peut-être moins plat en version originale). A ce propos, j'ai relevé quelques coquilles et erreurs de traduction, ce qui me semble malheureusement de plus en plus fréquent chez Actes Sud, en particulier dans la collection Actes Noirs. Mais que font les correcteurs (si tant est qu'ils existent) ??? 

J'ajouterai pour finir que le roman manque d'enjeux métaphysiques, et m'a par conséquent moins plu qu'un chef d'oeuvre comme La guerre éternelle de Joe Haldeman, lequel suscite moult interrogations philosophiques (en plus d'être passionnant, bien écrit et porté par de solides personnages). The Expanse est donc un brin décevant, mais je ne vais pas non plus bouder mon plaisir, sachant que ce fut tout de même un excellent moment de lecture. J'ai beaucoup apprécié ce premier épisode, au point d'emprunter La guerre de Caliban, deuxième volume de la série lors de ma dernière visite à la bibliothèque. Cinq tomes sont déjà parus en anglais, et je me réjouis de pouvoir découvrir la suite sans plus attendre !




Si j'ai aimé L'éveil du Léviathan, je suis en revanche très mitigée concernant l'adaptation produite par SyFy. J'ai regardé trois épisodes, et je suis nettement moins convaincue par la série que par le roman. La mise en scène est soignée, les effets spéciaux ont de toute évidence bénéficié de moyens importants, mais je trouve les images laides, l'univers très froid, et je ne suis pas non plus fan des acteurs, qui ne me semblent pas coller aux personnages. Bref, je ne parviens pas à m'y intéresser, et j'aurais sûrement arrêté dès la fin du premier épisode si je n'avais pas lu le roman auparavant...



Un pavé distrayant, et un univers de SF séduisant. Je l'ai dévoré, malgré mes réserves !

-------------------------------


Nouvelle participation au Mois américain de ma copine Titine.



samedi 17 septembre 2016

Les règles d'usage - Joyce Maynard




























Titre original : The Usual Rules
Traduction (américain) : Isabelle D. Philippe
Editions Philippe Rey, 2003/2016, 472 pages

Livre reçu en service-presse (merci Arnaud !).


La première phrase :

L'origine de son nom, Wendy en connaissait bien l'histoire.


L'histoire :

Brooklyn, septembre 2001. Wendy a treize ans, et vit dans une joyeuse famille recomposée, en compagnie de sa mère Janet, de son beau-père Josh, et de son petit frère Louie. En proie aux affres de l'adolescence, elle voit sa vie changer du tout au tout lorsqu'un avion percute la tour dans laquelle Janet exerce le métier de secrétaire de direction. Commence alors pour Wendy une longue errance psychologique, qui la conduira notamment à chercher des réponses auprès de son père biologique, résidant en Californie.


L'opinion de Miss Léo :

Je traînais mes guêtres sur le site des éditions Philippe Rey, quand un menu détail attira soudain mon attention. Là, parmi les romans à paraître lors de la future Rentrée Littéraire, trônait fièrement un nouveau roman de Joyce Maynard, laquelle figure depuis longtemps en très bonne place dans la liste de mes auteurs "chouchous". Comment diantre avais-je pu passer à côté de cette information ??! Et dire que personne ne m'avait prévenue !

Il s'agit en réalité d'un roman publié en 2003, qui n'avait encore jamais été traduit en français (arrêtez-moi si je me trompe). Le drame intime de Wendy permet à la romancière d'évoquer avec sobriété l'après-11 septembre, en s'attachant surtout à montrer l'impact humain de la tragédie. Comment faire face au deuil et à la perte d'un proche ? Toute jeune adolescente, l'héroïne peine à trouver un sens à sa nouvelle vie. Plus rien ne sera jamais comme autrefois, mais il lui faudra malgré tout rebondir pour continuer à aller de l'avant. La quête existentielle de Wendy sera ponctuée de nouvelles rencontres, qui lui permettront progressivement de se reconstruire et de surmonter la crise.

J'ai une nouvelle fois été conquise par l'exquise délicatesse de la plume de Joyce Maynard, même s'il m'a fallu quelques dizaines de pages pour m'habituer au fait que les dialogues soient directement inclus dans le texte, sans guillemets ni tirets (j'ai longtemps cru que ce parti pris narratif serait un frein à ma lecture). Le récit effectue de fréquents allers-retours entre passé et présent, les souvenirs de Wendy ressurgissant sous forme de courtes séquences témoignant de la douceur d'une époque révolue, à laquelle la jeune fille songe avec tendresse, regret et nostalgie. Son petit frère Louie, quatre ans seulement, peine quant à lui à mettre des mots sur ce qu'il ressent, et réagit à sa manière à l'absence de sa mère.

Je suis depuis longtemps friande de romans américains traitant de l'adolescence (ceux-ci avaient ma préférence lorsque j'avais moi-même une douzaine d'années, avec une mention spéciale pour les ouvrages de Judy Blume, toujours pertinents et très ancrés dans le quotidiens). Joyce Maynard parvient à rendre de façon très pertinente les tourments de Wendy, et signe un récit d'une grande justesse, dont la simplicité se révèle extrêmement émouvante. Peu de romans seront parvenus à me bouleverser à ce point (j'ai un coeur de pierre, pour ceux qui ne le sauraient pas encore, et les films me touchent généralement davantage que la littérature) ! L'auteur de Labor Day se montre particulièrement talentueuse lorsqu'il s'agit de créer des personnages crédibles et attachants, et parvient à installer un sentiment de proximité entre le lecteur et les différents protagonistes, tous positifs et attachants, malgré leurs imperfections. Ceux-ci sont parfois paumés, irresponsables et/ou maladroits dans leurs relations avec autrui, mais tous s'efforcent de bien faire, malgré des situations individuelles parfois compliquées. 

Les règles d'usage est avant tout un roman sur de la famille (thème récurrent chez Joyce Maynard). Il y est question de relations parents/enfants, de fratries, d'amour filial et fraternel, de paroles qui dépassent parfois notre pensée, d'abandon, de vie commune et de compromis. La famille de Wendy m'est extrêmement sympathique, qu'il s'agisse de Janet (la mère) ou de Josh (le beau-père). La romancière construit un univers qui me parle, et décrit des personnages dans lesquels je peux aisément me reconnaître, que ce soit en termes de choix de vie, d'éducation ou de sensibilité artistique. La musique, la danse et la peinture occupent une place importante dans le roman, et rythment l'errance et les souvenirs de Wendy. Cela peut paraître anecdotique, mais l'idée de la clarinette rouge reçue en cadeau par la jeune adolescente m'a beaucoup plu (j'aime trouver ce genre de détails insolites dans mes lectures) !

Pour résumer : je suis tombée sous le charme de cette chronique familiale pertinente et intelligente, qui véhicule une émotion intense, sans pour autant tomber dans le piège du mélodrame. Les thèmes abordés ne sont pas toujours très gais, mais le roman se veut résolument optimiste, et se montre confiant en la résilience de l'être humain. La patte de l'auteur est très reconnaissable d'un roman à l'autre, bien que ceux-ci soient dans l'ensemble très différents (encore que...). On ne retrouve pas dans Les règles d'usage le cynisme et l'ironie mordante de To die for (peut-être mon préféré à ce jour), mais la pudeur et la sensibilité de Joyce Maynard sont ici remarquablement mises en exergue, dans un récit truffé de références diverses, qui ancrent l'intrigue dans une époque bien déterminée (pas de doute, nous sommes bien en 2001). 


Un roman très émouvant. A lire !


-------------------------------


Nouvelle participation au Mois américain de ma copine Titine.



jeudi 1 septembre 2016

De sang-froid - Truman Capote














Sous-titre : Récit véridique d'un meurtre multiple et de ses conséquences

Titre original : In cold blood
Traduction (américain) : Raymond Girard
Editions France Loisirs, 1965, 506 pages

La première phrase :

Le village de Holcomb est situé sur les hautes plaines à blé de l'ouest du Kansas, une région solitaire que les autres habitants du Kansas appellent "là-bas".


L'histoire :

Novembre 1959. Quatre membres de la famille Clutter sont sauvagement assassinés dans leur ferme de Holcomb, Kansas, par deux anciens détenus récemment libérés sur parole, Perry Smith et Dick Hickock, lesquels finiront pendus. Truman Capote reconstitue l'affaire dans ses moindres détails.


L'opinion de Miss Léo :

Je tournais depuis bien longtemps autour de ce texte, considéré (à juste titre) comme le chef d'oeuvre de Truman Capote. Et paf, voilà que je le trouve à la bibliothèque au début du mois de juillet ! Et bim, dans mon tote-bag !

A l'origine de ce "roman", un fait divers, à savoir le meurtre d'une famille de fermiers du Midwest. De quoi piquer la curiosité de Truman Capote, qui entreprend de mener sa propre enquête. In cold blood est le fruit d'un travail d'investigation de longue haleine, consistant pour l'essentiel à rencontrer et interroger les principaux témoins du drame. L'écrivain américain s'est impliqué corps et âme dans ses recherches, et n'en est d'ailleurs pas sorti psychologiquement indemne, la publication de l'ouvrage marquant pour lui le commencement d'une inexorable déchéance.

Cinq longues années de travail acharné, pour un résultat en tout point remarquable ! J'ai adoré ce livre, malgré une traduction exécrable (je regrette de ne pas l'avoir lu en version originale). Truman Capote dissèque l'affaire, sans porter aucun jugement moral sur les actes des uns et des autres, retraçant de façon neutre et factuelle le parcours des victimes, des enquêteurs et des meurtriers. Le récit se compose de quatre parties de longueur équivalente, et se lit comme un roman, ce qui contribue à rendre l'expérience particulièrement troublante. A la présentation des personnages et de la petite ville de Holcomb succède le déroulement de l'enquête policière, qui conduira à la traque puis à l'arrestation des assassins, ainsi qu'à la reconstitution des événements. La dernière partie (ma préférée) se déroule dans le couloir de la mort.

Si l'écrivain prend le temps de nous familiariser avec les divers membres du "clan" Clutter, qui incarnent en quelque sorte un idéal de perfection typiquement américain, il semble toutefois davantage intéressé par la personnalité moins lisse de Dick et Perry, dont nous suivons l'errance et découvrons peu à peu le passé. Comment ces deux paumés, escrocs à la petite semaine, en sont-ils arrivés à commettre l'impensable ? Truman Capote (et avec lui le lecteur) s'est de toute évidence attaché à Perry Smith, pour lequel il est est bien difficile de ressentir autre chose que de la pitié ou de l'empathie. Après une enfance difficile, marquée par l'éclatement d'une famille rongée par l'alcool et la violence, ce dernier peine à se reconstruire, se berçant constamment d'illusions et de rêves irréalistes. Il semble par conséquent facilement manipulable. Et pourtant... Entre Dick et Perry, le plus violent n'est pas forcément celui qu'on croit ! Tous deux seront finalement reconnus coupables d'un quadruple homicide, et Truman Capote assistera à leur exécution, point d'orgue de la tragédie. On comprend pourquoi l'écriture de ce roman eut pour effet de plonger l'auteur dans une profonde dépression... J'ai pour ma part ressenti un léger malaise en allant chercher des photos des protagonistes du drame sur internet (je ne les reproduis pas ici, mais elles sont facilement accessibles).

La construction du récit est admirable, et tient le lecteur en haleine (pas de suspense à proprement parler, mais un vrai désir d'en apprendre davantage). De sang-froid présente par ailleurs un intérêt sociologique certain, et l'on peut y voir une photographie instantanée du Midwest américain à l'aube des années 60, l'auteur s'attachant à décortiquer la vie d'une multitude de personnages. L'aspect psychologique du crime est également très développé. Les raisons de s'enthousiasmer pour ce "roman-vérité" sont donc particulièrement nombreuses, et je ne regrette absolument pas d'avoir cédé au chant des sirènes (oui, Titine, c'est bien de toi que je veux parler). Truman Capote a ouvert la voie à d'autres auteurs spécialisés dans la restitution d'affaires de meurtre et d'enquêtes criminelles (les Robert Graysmith et autres Ann Rule), qui ne lui arrivent cependant pas à la cheville.

Il n'est quoi qu'il en soit pas surprenant que cet ouvrage ait fait l'objet d'une adaptation cinématographique. Je ne sais pas si le film de Richard Brooks mérite le détour. Si quelqu'un l'a vu...


Un chef d'oeuvre, à lire absolument ! Coup de coeur.


-------------------------------


Première participation au Mois américain de ma copine Titine.



mardi 30 août 2016

De profundis - Emmanuelle Pirotte

























Le Cherche Midi, 2016, 286 pages
Livre reçu en service-presse.

La première phrase :

On tambourinait à la porte.


L'histoire :
(je vous colle le résumé de l'éditeur, que j'ai trouvé plutôt bien fichu)

Bruxelles, dans un avenir proche. Ebola III a plongé l’Europe dans le chaos : hôpitaux débordés, électricité rationnée, fanatismes exacerbés. Roxanne survit grâce au trafic de médicaments et pense à suivre le mouvement général : s’ôter joyeusement la vie. Mais son ex-mari succombe au virus, lui laissant Stella, une fillette étrange dont elle ne s’est jamais occupée. Quand une bande de pillards assassine sa voisine, Roxanne part pour un hameau oublié, où l’attend une ancienne maison de famille. La mère et la fille pourront-elles s’adapter à ce mode de vie ancestral et à cette existence de recluses ?


L'opinion de Miss Léo :

Au delà de l'intrigue, c'est surtout l'identité de l'auteur qui m'a poussée à m'intéresser à cet ouvrage. Je connaissais Emmanuelle Pirotte de nom, puisque je lorgnais depuis plusieurs mois sur son premier roman, Today we live, dont j'avais beaucoup entendu parler l'an dernier. Le fait qu'il s'agisse d'une romancière d'origine belge a également joué en sa faveur (je suis toujours ravie de découvrir de bons écrivains issus du pays de mes ancêtres). Et puis bon, pour être honnête, je ne crache pas non plus sur une bonne dystopie de temps en temps.

J'ai donc attaqué De profundis sans attente autre que celle de passer un bon moment. On découvre dans un premier temps un monde apocalyptique réaliste, dans lequel la plupart des hommes se contentent de vivoter en attendant la mort. Bruxelles est ravagée par le virus Ebola, comme toutes les autres capitales d'Europe, et des groupes de fanatiques religieux sillonnent les rues de la ville pour y imposer leur loi. C'est dans cette métropole désolée que vit Roxanne, héroïne dépressive et débrouillarde, qui survit en dealant du Xynon, un somnifère hallucinogène très recherché en ces temps troublés. L'arrivée impromptue de sa fille de huit ans, élevée par son ex-mari désormais décédé, marque une rupture dans la vie de Roxanne, qui se décide à fuir le chaos urbain pour se réfugier à la campagne. Le village dans lequel elle atterrit, s'il n'est pas totalement épargné par le fléau, semble toutefois à l'abri de certaines dérives, et ses habitants sont dans l'ensemble mieux lotis que ceux des grandes villes.

Un hameau coupé du monde, une nouvelle vie en autarcie, une relation fusionnelle avec la nature, dont les ressources se révèlent essentielles à la survie... J'ai souvent pensé au Mur invisible pendant ma lecture, et il semblerait que ce soit également le cas d'Emmanuelle Pirotte, puisqu'il est explicitement fait référence au roman de Marlen Haushofer dans la dernière partie de l'ouvrage. Et un bon point de plus pour l'auteur ! Le récit possède un ancrage local, puisque l'intrigue se déroule dans des lieux facilement identifiables, pour qui connaît un minimum Bruxelles et la Wallonie. On peut même y lire quelques phrases en wallon.

On croit d'abord s'acheminer vers un scénario classique de dystopie "pandémique", mais la romancière a plus d'un tour dans son sac, et l'évolution ultérieure du récit se révèle très surprenante. Emmanuelle Pirotte joue la carte du mélange des genres : tour à tour roman d'anticipation, conte fantastique ou subtile histoire d'amour, De profundis a parfois tendance à s'éparpiller, au risque de déstabiliser le lecteur. C'est aussi ce qui fait sa force, car on ne sait jamais à quoi s'attendre ! L'auteur ne cède pas à la facilité, et imagine de fréquentes et soudaines bifurcations dans le déroulement de son intrigue. Les rebondissement sont nombreux, mais ne s'opèrent pas aux dépens de la cohérence narrative, et le côté légèrement fourre-tout du récit devient finalement un atout, de mon point de vue du moins. 

Un mot sur les personnages pour finir. L'héroïne m'a beaucoup plu, probablement en raison de ses nombreuses imperfections. Je l'ai trouvée suffisamment atypique et contrastée pour être crédible, à l'image des autres protagonistes. Dommage que la relation entre Roxanne et Stella, brièvement évoquée avec pudeur et délicatesse, ne soit pas davantage développée.

Pour résumer : De profundis est un roman qui a du charme, sans doute pas inoubliable, mais néanmoins terriblement original et personnel. J'ai douté, j'ai longtemps cru que je resterais sur une impression mitigée, mais je me suis finalement laissé prendre au plaisir de la découverte. L'écriture soignée et la créativité d'Emmanuelle Pirotte font le sel de ce récit audacieux et maîtrisé, qui confirme mon envie de lire Today we live (lequel présente en plus l'avantage de se dérouler pendant la seconde Guerre Mondiale).


Un roman surprenant, à la croisée de plusieurs genres littéraires. 


dimanche 28 août 2016

L'affaire Léon Sadorski - Romain Slocombe




























La Bête Noire, Robert Laffont, 2016, 482 pages
Livre reçu en service-presse.


La première phrase :

Tous les matins, Mme Léon Sadorski, Yvette de son prénom, émerge des brumes du sommeil animée d'une envie immodérée de faire l'amour.


L'histoire :

Paris, printemps 1942. Léon Sadorski, Inspecteur Principal Adjoint de la 3ème Section des RG, oeuvre au quotidien pour nettoyer la France de sa vermine judéo-bolchévique, en bon et loyal serviteur du gouvernement de Vichy. Quelle n'est pas surprise lorsque la Gestapo le convoque pour un voyage d'une durée indéterminée à Berlin. Le policier n'est pas dupe, et comprend qu'il est en réalité prisonnier des allemands, qui vont chercher à l'utiliser.


L'opinion de Miss Léo :

Je manque probablement de recul et d'objectivité pour vous parler de ce roman, que j'ai débuté avec tout un tas d'a priori positifs. Un sujet qui me passionne, un écrivain dont j'ai déjà lu et aimé trois romans historiques, la promesse d'une histoire sombre et poisseuse... Je partais confiante, et je n'ai pas été déçue (ouf, vous voici rassurés) !

Romain Slocombe signe un remarquable roman noir, dans lequel on retrouve les codes habituels du genre, mais dans un contexte très particulier, puisque le personnage principal est un inspecteur des RG sous l'Occupation. Un salaud, mais un excellent flic ! Déjà brièvement entrevu dans Monsieur le Commandant, Léon Sadorski est un individu peu sympathique, à la morale plus que douteuse. Collabo, antisémite, obsédé par quelques fantasmes douteux : pas franchement le gendre idéal... Il est néanmoins troublant de constater que l'on en viendrait presque à s'identifier au personnage, anti-héros pétri de contradictions. C'est la grande force de Romain Slocombe, qui excelle à placer le lecteur dans une position inconfortable.

Le récit est extrêmement bien documenté, comme en atteste la longue bibliographie. Le romancier a longuement exploré les Archives, pour construire une fiction basée sur des événements et des personnages réels. La reconstitution est méticuleuse, et nous plonge en plein coeur des ambiguïtés de la France de Vichy, avec en prime une passionnante incursion à Berlin (moi qui adore les romans se déroulant dans l'Allemagne hitlérienne, je ne pouvais qu'apprécier).

La vie continue à Paris en ce superbe printemps 1942, tandis que se préparent les premières rafles massives, avec la complicité des forces de l'ordre locales. On boit de l'ersatz de café, puis on passe une bonne partie de sa journée à faire la queue pour acheter de menues quantités de nourriture, avant de plonger dans l'enfer sonore et olfactif des rames de métro bondées. Les moins scrupuleux s'efforcent de tirer leur parti de la situation, en copinant avec les allemands (à l'image de certains artistes et autres comédiens célèbres). Les fonctionnaires zélés des services de police français entretiennent quant à eux des liens étroits avec le SD, entre obéissance servile, collaboration enthousiaste et concurrence déloyale. Torture, espionnage, délation et incertitude permanente : nul n'est réellement à l'abri, et il règne partout une atmosphère pesante, pour ne pas dire franchement délétère, que Romain Slocombe parvient à faire ressentir à son lecteur. La fonction du personnage principal invite évidemment à s'interroger sur le rôle ambigu de certains policiers, capables de défendre la veuve et l'orphelin, tout en faisant arrêter et torturer des Juifs et des communistes... Il va sans dire que l'auteur ne porte aucun jugement moral, puisqu'il adopte pendant tout le roman le point de vue de l'inspecteur Sadorski.

La violence n'est jamais édulcorée, et l'ambiance m'a parfois rappelé celle de la série Un village français, ma référence télévisuelle en la matière, dépourvue de tout manichéisme bêtifiant (Sadorski est d'ailleurs assez proche d'un Marchetti, pour celles et ceux d'entre vous qui connaîtraient la série). Je suis obnubilée fascinée par cette période, et je me réjouis de pouvoir continuer à la découvrir au travers d'oeuvres de cette qualité !

Au delà de son intérêt historique, L'affaire Léon Sadorski est également un excellent roman policier, qui nous propose de suivre en fil rouge l'enquête sur la mort d'une jeune française délurée. Le suspense est bien mené, et l'intrigue habilement construite réserve de nombreux rebondissements, qui surviennent toujours au moment où l'on s'y attend le moins. Précise et efficace, l'écriture de Romain Slocombe nous tient en haleine, et les dialogues rendent le tout extrêmement vivant, tout comme les incursions inopinées de l'auteur dans les pensées de son personnage principal (entre rêve et réalité, le résultat est parfois surprenant). Ce dernier contribue à donner ses lettres de noblesse au roman noir, en proposant un texte dense et original, sur des thématiques pourtant vues et revues. Cerise sur le gâteau : la dernière page est formidable de cynisme.


Je ne saurais concure ce billet sans vous annoncer l'excellente nouvelle : une suite est prévue (vous ne m'entendez pas, mais je suis en train de hurler de joie) !!!!! J'ai hâte.


Vis ma vie de flic sous l'Occupation. 
Un excellent roman noir, et un coup de coeur pour bibi !



J'ai eu l'occasion d'entendre le romancier évoquer sa démarche lors de la présentation de la Rentrée Littéraire chez Robert Laffont (j'y suis allée essentiellement pour voir ma copine Titine, mais j'ai évidemment été très contente d'apprendre qu'il était présent).

C'était passionnant, et j'aurais pu l'écouter parler pendant des heures, mais la journaliste l'a interrompu bien trop vite à mon goût !


jeudi 25 août 2016

La Bête humaine - Emile Zola




























Maxi-Poche, 1890, 347 pages
(une édition bas de gamme, mais quelle superbe couverture ! #ClaudeMonetRules)


La première phrase :

En entrant dans la chambre, Roubaud posa sur la table le pain d'une livre, le pâté et la bouteille de vin blanc.


L'histoire :

Pulsions, désir, locomotive, meurtre(s) et cupidité : bienvenue dans les coulisses de la ligne Paris-Le Havre ! 


L'opinion de Miss Léo :

La nature m'ayant dotée d'un solide esprit de contradiction, je profite de la Rentrée Littéraire dont je me contrefiche éperdument pour publier un billet sur le nouveau roman d'un jeune auteur très prometteur, répondant au doux nom de Gorgon d'Emile Zola. Ah, non, on me signale dans l'oreillette qu'il s'agit en réalité d'un célèbre écrivain naturaliste du XIXème siècle, ayant depuis longtemps fait ses preuves... Au temps pour moi !

Vous le savez, j'ai beaucoup de mal à écrire sur les classiques, et je doute fortement de l'intérêt d'un tel billet. Et pourtant... Je dois bien cela au grand Zola, dont je ne peux décemment pas ne pas parler au moins une fois sur mon blog, tant celui-ci a contribué à égayer les mornes jours de mon adolescence. J'ai lu une bonne dizaine de ses romans, avant de le délaisser pendant presque deux décennies (on se demande bien pourquoi). L'envie de découvrir le reste de son oeuvre me titillait néanmoins depuis un ou deux ans, jusqu'à ce que je me décide à ouvrir Le ventre de Paris (c'était au mois de janvier dernier, à quelques semaines de la fin de mon congé maternité). Je me suis alors rappelé à quel point j'aimais la plume alerte et enflammée de ce romancier hors du commun, dont les descriptions rigoureuses, fruit d'un travail d'enquête rondement mené, n'en finissent pas de me réjouir. Il ne s'agit pourtant pas de mon épisode préféré du cycle des Rougon-Macquart, et je me suis donc attelée quelques mois plus tard à la lecture de cette intrigante Bête humaine, qui ne pouvait que me séduire, compte-tenu de ma passion pour les trains et autres engins à vapeur.

Dix-septième et antépénultième volume de la série, La Bête humaine s'est révélé très différent de ce à quoi je m'attendais, mais n'en demeure pas moins excellent. Il se pourrait même qu'il figure dans mon trio de tête, aux côtés de Germinal et du Bonheur des dames. Le meurtre sous toutes ses formes est au coeur de ce roman très sombre, que l'on pourrait presque qualifier de thriller, d'autant plus que Zola s'attarde également sur l'aspect judiciaire (on suit en fil rouge l'enquête menée par le juge Denizet pour élucider l'un des meurtres). L'intrigue, complexe à souhait, se construit au rythme des allers-retours entre Paris et Le Havre, et met en scène une multitude de personnages, parmi lesquels plusieurs meurtriers en puissance, prêts à tuer par vengeance ou pour quelque menue monnaie. Jalousie, cupidité, désir ou "simple" folie passagère constituent autant de mobiles d'assassinats.

Parmi les protagonistes figurent notamment le sous-chef de gare Roubaud et sa jeune épouse Séverine, impliqués dans la mort violente du juge Grandmorin, et surtout, surtout, la Lison de Jacques Lantier, locomotive à vapeur incarnant ici un personnage à part entière. Le Rougon-Macquart de service, fils de Gervaise, frère d'Etienne, Claude et Anna, lutte constamment contre ses pulsions meurtrières, et trouve un exutoire dans la domination de sa machine fougueuse et puissante. Jacques est un héros discret, qui se trouve pourtant au coeur du dispositif scénaristique imaginé par le romancier. Le(s) drame(s) se noue(nt) dans un rayon de quelques dizaines de mètres autour des voies ferrées, et le poste d'aiguillage de la Croix-de-Maufras représente en quelque sorte le carrefour des passions, où sera décidé le destin des différents personnages du roman.


Intermède ---
Depuis le début de cette chronique, j'ai "La bombe humaine" de Téléphone dans la tête... S'il vous plaît, achevez-moi !
Fin de l'intermède


Emile Zola signe un roman dense et puissant, dont l'intrigue admirablement menée regorge de passage saisissants, telle cette description d'une terrible catastrophe ferroviaire.

"Et Jacques, d’une pâleur de mort, vit tout, comprit tout, le fardier en travers, la machine lancée, l’épouvantable choc, tout cela avec une netteté si aiguë, qu’il distingua jusqu’au grain des deux pierres, tandis qu’il avait déjà dans les os la secousse de l’écrasement. C’était l’inévitable. Violemment, il avait tourné le volant du changement de marche, fermé le régulateur, serré le frein. Il faisait machine arrière, il s’était pendu, d’une main inconsciente, au bouton du sifflet, dans la volonté impuissante et furieuse d’avertir, d’écarter la barricade géante, là-bas. Mais, au milieu de cet affreux sifflement de détresse qui déchirait l’air, la Lison n’obéissait pas, allait quand même, à peine ralentie. Elle n’était plus la docile d’autrefois, depuis qu’elle avait perdu dans la neige sa bonne vaporisation, son démarrage si aisé, devenue quinteuse et revêche maintenant, en femme vieillie, dont un coup de froid a détruit la poitrine. Elle soufflait, se cabrait sous le frein, allait, allait toujours, dans l’entêtement alourdi de sa masse. Pecqueux, fou de peur, sauta. Jacques, raidi à son poste, la main droite crispée sur le changement de marche, l’autre restée au sifflet, sans qu’il le sût, attendait. Et la Lison, fumante, soufflante, dans ce rugissement aigu qui ne cessait pas, vint taper contre le fardier, du poids énorme des treize wagons qu’elle traînait.

Alors, à vingt mètres d’eux, du bord de la voie où l’épouvante les clouait, Misard et Cabuche les bras en l’air, Flore les yeux béants, virent cette chose effrayante : le train se dresser debout, sept wagons monter les uns sur les autres, puis retomber avec un abominable craquement, en une débâcle informe de débris. Les trois premiers étaient réduits en miettes, les quatre autres ne faisaient plus qu’une montagne, un enchevêtrement de toitures défoncées, de roues brisées, de portières, de chaînes, de tampons, au milieu de morceaux de vitre. Et, surtout, l’on avait entendu le broiement de la machine contre les pierres, un écrasement sourd terminé en un cri d’agonie. La Lison, éventrée, culbutait à gauche, par-dessus le fardier ; tandis que les pierres, fendues, volaient en éclats, comme sous un coup de mine, et que, des cinq chevaux, quatre, roulés, traînés, étaient tués net. La queue du train, six wagons encore, intacts, s’étaient arrêtés, sans même sortir des rails." (page 274)


Je ne suis de façon générale pas trop attachée au style, du moment que l'histoire tient la route (bon, d'accord, il y a tout de même des limites), mais j'apprécie néanmoins de revenir de temps à autre aux valeurs sûres. Quoi de mieux pour cela qu'un classique sublimé par une belle écriture ? Je trouve la plume de Zola particulièrement reposante. C'est clair comme de l'eau de roche, et le lecteur n'a plus qu'à se laisser bercer par la fluidité d'une langue riche et soutenue. On est décidément bien loin du style trop souvent simpliste et/ou maniéré et/ou torturé de nombreux écrivains français contemporains (même s'il existe également de très beaux textes dans la production littéraire contemporaine).

Mes prochaines lectures zoliennes seront probablement La Débâcle, La joie de vivre et Lourdes, dont j'ai entendu le plus grand bien.


Un chef d'oeuvre, et un coup de coeur puissance dix.


C'était Miss Léo, toujours à la pointe de l'actualité littéraire.