dimanche 14 décembre 2014

L'oiseleur - Max Bentow




























Titre original : Der Federmann
Traduction (allemand) : Céline Hostiou
Editions Denoël, Collection Sueurs Froides, 2011/2014, 323 pages


La première phrase :

La peau perlée de sueur, elles dansaient, félines et échevelées, dodelinant de la tête, dessinant dans l'air des signes de la main.


L'histoire :

Berlin, de nos jours. L'inspecteur Nils Trojan, divorcé et en proie à de violentes crises d'angoisse, se lance sur les traces de l'Oiseleur, un tueur en série qui signe ses méfaits en laissant un oiseau mort dans les entrailles de ses victimes éventrées, dont il emporte avec lui les blondes chevelures.


L'opinion de Miss Léo :

Je fus il y a une quinzaine d'années une grande dévoreuse de romans policiers. Jeune et enthousiaste, j'engloutissais avec avidité les séries des grands maîtres du genre, en compagnie de mes enquêteurs préférés : policier amnésique cynique, couple de détectives mal assortis, flics nordiques ou nord-américains au bout du rouleau, brillant moine bénédictin, vénérable juge chinois, médecins légistes et profileurs sur les traces des plus redoutables serial-killers, sans oublier quelques privés au grand coeur, made by Hammett or Chandler. J'en suis presque devenue obsessionnelle... Jusqu'au jour où je me suis lassée. Est-ce la déception ressentie en découvrant les derniers tomes de mes séries fétiches, ou tout simplement l'envie d'explorer d'autres horizons littéraires qui me fit peu à peu renoncer à mes premières amours ? Toujours est-il que j'ai peu à peu délaissé l'univers des polars, n'y revenant que très ponctuellement, un peu plus souvent depuis l'ouverture du blog. Il aura fallu des auteurs aussi divers et talentueux que Peter May, Arnaldur Indridason, Philip Kerr, Keigo Higashino, Dennis Lehane ou Pierre Lemaître pour me remettre le pied à l'étrier, et me redonner goût aux histoires de meurtres (là où d'autres auteurs m'ont au contraire fortement déplu, comme les très surestimés et honteusement racoleurs Thilliez ou Carrisi, dont je ne peux pas m'empêcher de dire du mal à l'occasion).

Tout ça pour dire que j'ai sauté sur l'occasion de découvrir cette nouvelle série policière lorsque les éditions Denoël m'ont proposé de recevoir le premier tome en service presse. Je ne suis pas fan du titre, qui m'évoque davantage Papageno que le redoutable tueur du roman, ni de la couverture, n'étant pas particulièrement attirée par les plumes (j'y suis allergique !), et encore moins par les serres d'oiseau (que je trouve assez répugnantes). La couverture allemande est d'ailleurs bien plus jolie (voir ci-dessous). J'ai en revanche été séduite par le fait que l'intrigue se déroule à Berlin, ainsi que par l'idée de découvrir un nouveau personnage de détective récurrent.

Le roman de Max Bentow est d'une lecture agréable, et procure un plaisir immédiat (ce qui n'est déjà pas si mal). Les chapitres sont courts, les pages se tournent rapidement, et le suspense plutôt bien mené incite à lire l'ouvrage d'une traite. L'auteur évite la plupart du temps les effets spectaculaires, ce que j'apprécie, et ne se complait pas dans la description des cadavres des victimes (féminines), pourtant malmenées par un meurtrier obsédé par les oiseaux et les longues chevelures blondes.

L'oiseleur est indéniablement un roman plaisant, mais soyons honnêtes, ce n'est pas non plus le livre du siècle, et je n'en garderai pas un souvenir impérissable.

Mon premier bémol concerne la traduction, absolument calamiteuse de mon point de vue. Le roman accumule les lourdeurs stylistiques, et fourmille de tournures de phrases étranges, que l'on devine calquées sur l'allemand, langue sobre et rigoureuse. Je n'ai pas pris de notes, et je le regrette, car j'ai été gênée par ces nombreuses maladresses... Je serais curieuse de lire le texte original !

J'ai également été déçue par l'intrigue, souvent tirée par les cheveux, malgré un début prometteur. Les coïncidences ont le don de m'agacer en littérature, encore plus dans les polars, et j'ai parfois trouvé l'enchaînement des événements trop rapide, trop "facile" pour être totalement convaincant. Je n'aime pas les romans dans lesquels le meurtrier se révèle être une connaissance de l'enquêteur. Cela me paraît totalement irréaliste, et je trouve le procédé malhonnête vis à vis du lecteur. J'aurais pu passer outre si la personnalité du tueur et ses motivations avaient été correctement développées, ce qui n'est malheureusement pas le cas ici. La révélation tardive de son identité m'a laissée perplexe, et j'ai été frustrée par le dénouement, dont j'attendais pourtant beaucoup. Le roman se conclut sur un enchaînement de péripéties grotesques, qui tranchent avec la sobriété du reste de l'ouvrage.

L'oiseleur est malgré tout un roman prenant, dont les personnages ne sont toutefois pas assez fouillés à mon goût. Ce constat s'applique au tueur, mais aussi à l'inspecteur Nils Trojan, terne et finalement peu attachant, bien que fort sympathique au demeurant. Ses relations avec sa psy ne sont guère palpitantes, et n'ont d'autre intérêt que de faire progresser l'intrigue. Je reste par conséquent sur une impression très mitigée...

Quatre épisodes ont déjà été publiés en Allemagne. Je lirai probablement le deuxième tome, pour voir si la série gagne en densité et en profondeur (les tomes d'introduction ne sont pas toujours les meilleurs, et il me paraît légitime d'accorder le bénéfice du doute à Max Bentow, dont L'oiseleur n'était après tout que le premier roman).


Un roman policier inégal, qui se lit facilement, mais ne tient pas toutes ses promesses.


Livre chroniqué dans le cadre d'un partenariat avec les éditions Denoël.


samedi 13 décembre 2014

La Chica zombie - Laura Fernandez




























Titre original : La chica zombie
Traduction (espagnol) : Isabelle Gugnon
Editions Denoël, 2013/2014, 363 pages


La première phrase :

Erin Fancher se frotta le nez en observant son reflet dans le miroir, regarda par-dessus son épaule et attendit que la porte des cabinets s'ouvre.


L'histoire :

Sale semaine pour Erin Fancher. La vie au lycée Robert Mitchum n'est déjà pas facile tous les jours, entre rivalités et pressions sociales en tout genre, mais voici que cette imbécile de Velma Ellis lui colle un 0,5 en grammaire. Maudite remplaçante ! Erin en veut à la Terre entière : ses professeurs, sa meilleure "amie" Shirley Perenchio, ce taré de Billy Servant, sa mère insouciante et totalement inconsciente des angoisses existentielles de sa fille... Nul n'échappe au ressentiment de l'adolescente, qui s'endort avec une grosse boule dans la gorge. Quelle n'est pas sa surprise au réveil, lorsqu'elle découvre son propre corps dans un état de putréfaction avancée : livide et rongée par les asticots, écoeurée par sa propre odeur pestilentielle, elle doit néanmoins se lever et se rendre au lycée, après avoir dissimulé ses chairs en lambeaux sous une épaisse couche de maquillage, et son corps de zombie derrière des vêtements amples et informes. Nul ne semble toutefois s'apercevoir de son état, ce qui ne fait qu'accroître le sentiment de révolte de notre amie Erin, désormais brouillée avec Perenchio.


L'opinion de Miss Léo :

Difficile d'écrire quelque chose de sensé sur ce roman bancal et très anodin, dont je n'ai pas grand chose à dire, si ce n'est qu'il ne m'a pas convaincue outre mesure. Je l'ai lu sans déplaisir, sans grand enthousiasme non plus, et je suis quelque peu circonspecte quand à son intérêt. Le postulat de départ, très burtonien, était pourtant alléchant : Laura Fernandez intrigue en choisissant comme héroïne une adolescente mal dans sa peau, dont les tourments psychologiques et la colère rentrée se manifestent par une étonnante transformation physique, la jeune fille se retrouvant un beau matin morte et métamorphosée en... zombie (qui pue). Il ne s'agit évidemment que d'un prétexte pour évoquer cet âge ingrat de la vie. Le personnage d'Erin Fancher est (dans son genre) assez réussi. Odieuse et fragile à la fois, le coeur empli de doutes et d'incertitudes, la lycéenne lutte pour trouver sa place au sein de la communauté, et se laisse volontiers manipuler par son "amie" Shirley, prototype de la fille "cool" et écervelée. L'univers scolaire dans lequel évoluent les adolescents est d'une violence et d'une cruauté sans nom, et les quelques "originaux" qui refusent de se fondre dans ce moule médiocre se retrouvent bien vite ostracisés,  à l'image de "ce putain de psychopathe de Billy Servant", en réalité bien plus mature et équilibré que ses camarades obsédés par le sexe et l'apparence physique.

Le style est enlevé, très oral, souvent vulgaire, pas déplaisant en soi, hélas bien trop répétitif pour emporter pleinement l'adhésion. Le roman se veut loufoque et décalé, et ne doit donc pas être pris trop au sérieux. Le lycée Robert Mitchum est de toute évidence une caricature, et offre une vision particulièrement trash et glauque de la high-school américaine, entrevue dans de nombreux films ou séries télévisées. Le récit est quant à lui truffé de références au cinéma de Spielberg et Carpenter, et multiplie les allusions à Carrie White, Jamie Lee C., Fox Mulder ou Super Mario (la couverture française ravira d'ailleurs les geeks repentis des années 80). Pop culture et littérature ne font pas toujours bon ménage, et le roman possède de ce point de vue un petit côté moderne et rafraîchissant, ce qui n'est pas pour me déplaire.

J'ai toutefois été déçue par la platitude de cette Chica zombie, qui m'a semblé manquer terriblement de profondeur. La plume dynamique de Laura Fernandez ne parvient pas à masquer les faiblesses d'une intrigue décidément bien ténue, qui finit par lasser. Les personnages sont tous superficiels, et s'apparentent la plupart du temps à de grossières caricatures, l'auteur ne parvenant pas à nuancer son propos, lequel offre par ailleurs une vision très réductrice de l'adolescence (ce qui a le don de m'agacer). Non, tous les adolescents ne sont pas des abrutis écervelés et superficiels, et ne passent pas leur vie à sucer (ou se faire sucer) dans les toilettes du lycée. Oui, il est possible de mener une scolarité épanouie, et s'ennuyer en classe n'est pas une fatalité. Les protagonistes du roman ne sont que des stéréotypes, y compris les adultes, désespérément aveugles au mal-être de leur progéniture. Pfffff...          

La bonne idée initiale n'est pas très bien exploitée, et l'intérêt s'étiole peu à peu : la romancière s'essouffle dans de vaines tentatives d'humour, et les références cinématographiques deviennent trop insistantes et artificielles, perdant par là même toute efficacité. J'ai par ailleurs été totalement déconcertée par l'intrigue secondaire, consacrée à la professeur remplaçante Velma Ellis. Cette dernière est obsédée par le mariage, et voit dans son collègue Sanders, directeur obèse de 42 ans (comme par hasard), sa dernière chance de ne pas finir vieille fille. Leur relation ne tient pas la route, et je n'ai pas du tout aimé les références ridicules à la magie et au Génie d'Aladin, que j'ai trouvées grotesques et sans intérêt (pour ne pas dire franchement hors-sujet). La quête sentimentale de Velma aurait pu offrir un séduisant contrepoint à la crise identitaire d'Erin, mais Laura Fernandez nous perd en accentuant le côté déjanté du personnage, qui alourdit considérablement le roman, et dont les aventures rocambolesques ne m'auront pas arraché le moindre sourire.

On est en droit de se demander quel est le public visé par ce texte, qui semble plutôt destiné aux ados/jeunes adultes, mais dont le côté un peu ringard risque néanmoins de déplaire aux lecteurs âgés d'une vingtaine d'années. Les "vieux" adultes regretteront quant à eux le manque de subtilité de la satire sociale proposée par l'auteur, qui semble avoir du mal à se positionner. Pure fantaisie littéraire, ou récit porteur d'un message à caractère sociologique ? La Chica zombie souffre d'un manque de cohérence préjudiciable, et se révèle beaucoup moins déjanté que ce que la quatrième de couverture pouvait laisser entendre. Tout cela demeure très gentillet, et je trouve pour ma part que l'auteur ne va pas assez loin. La critique de la société est certes présente en filigrane (dictature du paraître, poids des conventions sociales), mais de façon trop caricaturale, et la condition de zombie d'Erin m'a semblé totalement sous-exploitée.

Je ne recommanderai donc pas la lecture de ce roman, qui m'a laissée de marbre. Je n'irai cependant pas jusqu'à le déconseiller catégoriquement car l'idée de départ reste bonne, et la plume de l'auteur originale. A vous de voir...


Un roman terne et très inégal. Franchement bof.



Livre chroniqué dans le cadre d'un partenariat avec les éditions Denoël.



lundi 8 décembre 2014

Le retour du Challenge Petit Bac d'Enna



















2015 pointe à peine le bout de son nez, et me voici déjà inscrite à la nouvelle édition du Challenge Petit Bac, organisé pour la cinquième année consécutive par notre amie Enna. J'aime beaucoup ce challenge ludique et convivial, auquel je n'ai cependant plus participé depuis 2012.


Pour le règlement détaillé et les inscriptions : c'est ici.


Enna nous a concocté quelques nouvelles catégories, en plus des rubriques "classiques" du Petit Bac traditionnel. Il faudra donc lire dix livres pour remplir une ligne, onze en comptant la catégorie bonus. J'ai tout ce qu'il faut chez moi, et j'espère compléter au moins deux lignes, peut-être davantage (encore faudrait-il que j'arrive à me discipliner, ce qui n'est pas une mince affaire). Tremble, ignominieuse PAL de trois cents livres et des poussières !

Et voici maintenant l'instant crucial, celui que vous attendez tous (je frôle pour ma part l'orgasme bloguesque à chaque fois qu'approche ce moment tant espéré). Voici venu le temps des rires et des chants  désolée, j'ai pas pu m'en empêcher  de découvrir ma LISTE prévisionnelle ! Je suis très forte pour faire des listes, encore plus pour ne pas les suivre... Je ne lirai sûrement pas tout, mais cela me laissera pas mal de possibilités à l'intérieur de chaque catégorie, et je pourrai piocher dans la liste selon mes envies du moment.



Mon challenge Petit Bac 2015




D'autres idées me viendront peut-être en cours de route, mais je me réjouis d'avance à l'idée de découvrir ce programme très prometteur.

Rendez-vous en janvier 2015 pour le début du challenge !


mercredi 3 décembre 2014

Lena Finkle's Magic Barrel - Anya Ulinich
























Penguin Books, 2014, 362 pages


La première phrase :

I never asked for any of this...


L'histoire :

Lena Finkle a trente-sept ans, et vit à Brooklyn, NY, en compagnie de ses deux filles Dacha et Jackie, qu'elle élève seule depuis son divorce. Echaudée et fragilisée par quinze houleuses années de mariage, elle ne s'imagine pas revivre un jour une relation amoureuse digne de ce nom. Et pourtant... C'est à l'occasion d'un voyage professionnel à Saint-Pétersbourg que la romancière d'origine russe, arrivée aux Etats-Unis à l'âge de dix-sept ans, décide de reprendre son destin en main, suite à une rencontre impromptue avec Alik, son amour de jeunesse. D'abord sceptique, elle s'inscrit sans conviction sur le site de rencontres OKCupid, et multiplie les rendez-vous avec des hommes étranges ou touchants, avec lesquels elle peine toutefois à aller au delà du coup d'un soir.


L'opinion de Miss Léo :

Anya Ulinich est en quelque sorte la fille cachée qu'aurait eue Art Spiegelman avec Marjane Satrapi et Posy Simmonds. Comment ça, ce n'est pas possible ?? Allons bon ! Plus sérieusement, j'ai eu grand plaisir à découvrir cette jeune romancière, dont le roman graphique constitue une parfaite synthèse des qualités des trois auteurs sus-cités, auxquels je voue comme vous le savez une affection toute particulière. A mi-chemin entre fiction et récit autobiographique, Lena Finkle's Magic Barrel tient à la fois de la fable sociétale emplie d'humour, du roman initiatique et du témoignage basé sur des souvenirs d'enfance. Figurez-vous que je l'ai acheté complètement par hasard, après avoir farfouillé pendant un bon quart d'heure dans le rayon BD d'un Barnes & Noble de New York. Je n'en avais jamais entendu parler auparavant, mais le graphisme m'a plu, et la quatrième de couverture itou. Et hop, dans mon sac (enfin, je vous rassure, je suis quand même passée à la caisse pour le payer avant de l'embarquer) !

"My sexual awakening was entirely the fault of the U.S. State Department."

Le résumé pourrait laisser croire à de la chick-lit (Vade retro Satanas !). Il n'en est rien, et j'ai eu le plaisir de découvrir une réjouissante comédie de moeurs, totalement en phase avec son époque. Ulinich dresse un portrait peu flatteur et sans concession sur ses contemporains, mais n'en conserve pas moins de la tendresse pour ses personnages, malgré leurs failles et leurs faiblesses. L'héroïne est particulièrement attachante, et nous conte ses "déboires" avec une lucidité teintée d'ironie, tout au long d'un récit dense et parfaitement maîtrisé. Il y est d'abord question d'identité. Qui est donc Lena ? Mère aimante, ex-épouse, russe déracinée, new-yorkaise épanouie, fille ingrate étouffée par une mère envahissante, bombe sexuelle à la franchise désarmante, romancière en devenir contrainte de donner des cours d'écriture à des élèves médiocres pour assurer sa subsistance, juive non pratiquante, névrosée résignée ? Lena se cherche, et se trouve désormais à un tournant de sa vie d'adulte. Elle va devoir se poser les bonnes questions, et accepter de remettre en cause certaines de ses certitudes, afin de retrouver sa confiance envolée.















Anya Ulinich traite du mariage, et plus généralement des relations hommes-femmes, envisagées sous de multiples aspects. Elle aborde notamment l'épineuse question de la vie amoureuse des mères célibataires de plus de trente-cinq ans. Lena n'a d'autre choix que de s'inscrire sur un site de online dating pour rencontrer des hommes, et surmonter les blocages liés à son divorce. L'expérience n'est pas franchement concluante, mais possède au moins le mérite de la diversité, et nous vaut quelques épisodes hilarants, comme celui du Vampire de Bensonhurst. La narratrice (qui n'est pas dépourvue d'humour) le prend avec légèreté, mais ne semble pas dupe pour autant, et le récit ne se départit jamais d'une certaine amertume, pointant les limites d'un système qui révèle surtout le mal-être de grand nombre de nos contemporains, habitants aisés de grandes villes occidentales pas toujours propices à l'épanouissement personnel. Lena Finkle's Magic Barrel me semble très new-yorkais, tant dans le ton que dans le contenu. Les hipsters sont partout, et les bobos-artistes envahissent les quartiers tendance de la ville. Les amis de Lena sont de jeunes parents quadragénaires, qui élèvent consciencieusement leurs enfants dans cet environnement privilégié, entre deux visites chez le psy. Le Xanax apparaît d'ailleurs comme LA solution à bien des problèmes existentiels ! 

J'ai particulièrement aimé la très belle évocation des relations parents-enfants à tout âge de la vie, qui constitue l'un des fils narratifs directeurs de l'ouvrage. Tout cela est finement observé, et l'on sent beaucoup de tendresse dans les échanges entre Lena et ses filles, malgré quelques inévitables tensions. La maturité conduit également la narratrice à considérer d'un oeil nouveau sa propre mère, dont elle apprécie mieux les sacrifices.

L'auteur se met elle-même en scène, sans s'embellir, n'hésitant pas à se rajouter des valises sous les yeux pour traduire l'état de délabrement psychologique avancé du personnage. Les flash-backs sont nombreux, et toujours pertinents, croquant avec ironie l'enfance et l'adolescence à Moscou, puis les années d'université en Arizona. Petits drames et grands bonheurs, entrecoupés de quelques sérieux traumatismes, constituent le quotidien d'une Lena constamment taraudée par sa conscience, laquelle s'invite régulièrement sur son épaule pour questionner la moindre de ses décisions (belle idée de l'auteur que d'avoir inventé cette mini-Lena sarcastique et envahissante, qui rappelle évidemment le Jiminy Cricket de Pinocchio). 

Chaque page de ce roman graphique à l'humour aigre-doux est une petite merveille d'intelligence et de subtilité, où la fantaisie le dispute constamment à l'émotion. Anya Ulinich met sa sensibilité et son inventivité au service d'une intrigue simple mais efficace, qui doit beaucoup aux superbes illustrations en noir et blanc. J'ai été impressionnée par la créativité de l'auteur, qui propose une mise en page agréable et variée, dont j'ai apprécié le dynamisme. Certains dessins sont très élaborés, très réalistes, quand d'autres apparaissent au contraire beaucoup plus naïfs, ce qui semble parfaitement adapté aux séquences de souvenirs, couchées sur des cahiers lignés.

Illustrations naïves pour souvenirs d'enfance douloureux




























Le trait est superbe, et certaines vignettes se distinguent par leur originalité. L'adéquation entre la forme et le fond est parfaite, à l'image de ces quelques planches résumant brillamment le vague à l'âme de Lena après sa rupture, que j'ai trouvées exceptionnelles. Les dialogues sont qui plus est bien présentés, faciles à suivre (ce qui n'est pas toujours le cas dans ce type de BD), et la quantité de texte me paraît idéale. Ulinich écrit merveilleusement bien, d'une plume alerte et totalement addictive.

Cours d'écriture pour public disparate et dépourvu de talent

























Pour résumer : un roman graphique riche et parfaitement équilibré, très littéraire, et en même temps profondément juste et pertinent. Je ne m'enthousiasme pas souvent pour les destins de femmes, mais je reconnais avoir été très agréablement surprise par les choix esthétiques et narratifs d'Anya Ulinich, qui n'épargne personne, et signe un petit bijou d'humour et de tendresse, à mettre entre toutes les mains. Cette dernière a également écrit un roman, Petropolis, que j'ai maintenant très envie de découvrir.

J'ai lu Lena Finkle's Magic Barrel dans une belle édition Penguin, souple et agréable à manier. Je reste persuadée que ce genre de textes méritent d'être découverts en version originale, mais il serait dommage que le public non anglophone passe à côté de cette petite merveille. A quand une traduction en français ? A bon entendeur...


Superbe roman graphique ! A découvrir.



lundi 1 décembre 2014

Pétrifié (Atelier d'écriture #1)

© Romaric Cazaux




















Petit événement sur le blog, puisque je participe pour la première fois à l'atelier d'écriture hebdomadaire organisé par Leiloona Bricabook.

Le principe ? Une photo, quelques mots.

Leiloona publie chaque mardi une photo, qui servira de base aux textes des participants, publiés le lundi suivant. Ni genre, ni ton imposé. Seul le plaisir d'écrire. Encore et toujours.


Voici mon tout premier texte, inspiré de la photo présentée ci-dessus. Soyez indulgents : je n'ai jamais écrit quoi que ce soit auparavant, et j'ai conscience des nombreuses maladresses de ce premier jet, que je n'ai pas eu le temps de retoucher comme je l'aurais voulu. Pétrifié, ou la mythologie revue et corrigée par Miss Léo...



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Pétrifié


Saleté de Gorgone ! 

Ma glorieuse entreprise était pourtant soigneusement planifiée. 

Feindre le désespoir, pour conduire Hermès à m'accompagner de son plein gré (hé hé hé) chez ces odieuses mégères aux cheveux gris. Les vieilles carnes ! Subtiliser leur oeil terne et globuleux fut un jeu d'enfant (et un, et deux, vas-y que je t'embrouille, par ici les infos). 

User de mes charmes pour m'attirer les bonnes grâces de cette petite salope d'Athéna (nulle déesse n'a jamais résisté à mon regard humide de cocker suppliant). Joli petit cul, cette Athéna ! J'en aurais bien fait mon quatre heures... Toujours est-il qu'elle m'a remis son bouclier poli sans se faire prier.

M'introduire subrepticement dans la grotte où pioncent les trois morues. Attendre le moment opportun pour bondir de ma cachette, miroir au poing, et trancher la gorge du monstre décadent.

Lui cracher au visage, agripper sa répugnante chevelure reptilienne, exhiber fièrement sa tête sanguinolente et saluer la foule de Seriphos en délire.

Glorieuse destinée !


Hélas... 

Je fus victime d'une odieuse machination, qui contribua à faire échouer mon plan si savamment conçu. Du pur sabotage ! Jugez plutôt... 

La prétendue Gorgone était un leurre, une pitoyable créature affublée d'une coiffe disgracieuse (comme disait l'autre : "Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ?"), placée là dans l'unique but de me duper.

Je m'avance... Je la décapite... Quand soudain retentit un rire glaçant, suivi d'un effroyable et strident hurlement, à faire pâlir le plus téméraire des demi-Dieux hellènes.

Méduse !

La fourbasse me prend à revers. Qui l'eût cru ? Qui aurait pu imaginer qu'une si immonde créature puisse se montrer capable d'une telle rouerie ? C'est par cette ruse indigne que la misérable Gorgone sonne le glas de mes espérances héroïques.

Vite, tourner la tête ! Echapper aux yeux de braises de cette foldingue. 

Trop tard ! Le regard brûlant de Méduse me tétanise, et je sens mon corps tout entier se figer, tandis que ma peau se pare d'une inconfortable texture rocailleuse.

Ô mission funeste !

Je m'insurge, et je dénonce. J'accuse les Moires d'avoir sciemment raccourci le fil de mon rouet. Un petit coup de ciseaux, et hop ! Pour quel motif ? Probablement la jalousie... Elles n'auront sans doute pas goûté de me voir au bras de quelque jeune demoiselle Sériphocéenne. 

La colère m'étouffe. Un cri me monte à la gorge, mais je dois me rendre à l'évidence : l'infâme Méduse a gagné la bataille, et je suis prisonnier, claquemuré dans un corps qui ne m'appartient plus.

Je m'imagine blotti contre le sein de ma mère, dans un coffre emporté par les flots. Un vertige m'envahit. Je ne veux pas rester enfermé ! Je me concentre intensément, espérant rompre cette guangue granitique qui m'oppresse par la seule force de ma volonté. Ces efforts m'épuisent, et je dois bien vite renoncer...

Je songe avec amertume à tout ce qui aurait dû être, et qui ne sera pas : point de chevauchée fabuleuse à dos de cheval ailé ; point de salut pour la voluptueuse Andromède, qui ne connaîtra pas l'insigne honneur de me confier sa virginité. Quelle tristesse...


Les siècles ont passé. Une éternité à attendre, seul, dans le noir et l'humidité.

Et puis un jour... Une violente explosion... Des hommes qui se fraient un passage à travers la rocaille, et pénètrent dans la grotte...

Ils me voient. S'extasient. S'emparent de mon corps de pierre.

Ils m'ont installé dans un parc, où je sers désormais de perchoir à de répugnants volatiles. Me voici couvert de fientes d'oiseaux, moi, le vaillant héros, le glorieux Persée, que tout destinait à laisser pour l'éternité une trace indélébile dans les livres d'histoire.


Saleté de Gorgone !


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mardi 25 novembre 2014

Les maîtres de Glenmarkie - Jean-Pierre Ohl




























eBook, Gallimard, 2008, 361 pages


Les premières phrases :

Ferme de Barnhill, île de Jura, Ecosse

janvier 1949

C'était une journée d'avril froide et claire.

La première phrase de son roman... Seigneur ! Tout à coup il la détestait ! Trop molle, trop mièvre, trop convenue. Pourquoi pas carrément : Par une belle journée d'avril... tant qu'on y était ?


L'histoire (résumé de l'éditeur) :

Qui sont vraiment les maîtres du manoir de Glenmarkie, cette bâtisse écossaise menaçant ruine, tout droit échappée d'un roman de Stevenson ? Et où est donc passé le trésor de leur ancêtre Thomas Lockhart, un écrivain extravagant mort de rire en 1660 ? Fascinée par le génie de Lockhart, intriguée par l'obscur manège de ses descendants, la jeune Mary Guthrie explore les entrailles du manoir et tâche d'ouvrir les trente-deux tiroirs d'un prodigieux meuble à secrets.

Ebezener Krook est lui aussi lié aux Lockhart. À Edimbourg, dans la librairie d'un vieil excentrique, il poursuit à l'intérieur de chaque livre l'image de son père disparu. 

Les tiroirs cèdent un à un sous les doigts de Mary. Les pages tournent inlassablement entre ceux d'Ebenezer. Mais où est la vérité ? Dans la crypte des Lockhart ? Au fond de Corryvreckan, ce tourbillon gigantesque où Krook a failli périr un jour? Ou dans les livres?


L'opinion de Miss Léo :

Comment résumer de façon intelligible un tel roman sans en déflorer la substantifique moelle ? Voici l'épineuse question à laquelle se retrouve confrontée la malheureuse et innocente blogueuse qui, après avoir joyeusement englouti plus de trois-cent-cinquante pages foisonnantes et débordante de malice, se morfond à la seule idée de devoir maintenant rédiger un billet à la hauteur.

Roman à tiroirs et à deux voix sur le pouvoir de la lecture, brillant exercice de style aux influences ouvertement victoriennes, fantaisie à l'humour ravageur empruntant parfois aux codes du roman gothique : Les maîtres de Glenmarkie brouille constamment les cartes, et nous entraîne dans un formidable jeu de pistes littéraire, qui se révèle bien vite profondément addictif. Nous découvrons en alternance les récits de deux personnages très différents, dont les aventures respectives permettent à l'auteur de déployer les fils d'une intrigue aux multiples ramifications, quoique par ailleurs très cohérente. Ebenezer Krook (mouhahahaaaa !), prêtre catholique défroqué, finit au pub après sa nuit de débauche avec Mary Guthrie, fille du bedeau, future étudiante en lettres et romancière en devenir. Cette dernière se lance avec passion sur les traces de Laird Thomas Lockhart, fantasque écrivain méconnu du XVIIème siècle. Elle parvient à se faire engager comme secrétaire au manoir de Glenmarkie, où vivent encore les derniers rejetons de la famille Lockhart. Bien étrange famille en vérité, dont les représentants masculins ont la fâcheuse habitude de mourir... de rire ! Ebenezer s'installe quant à lui à Edimbourg, et trouve un emploi dans la fascinante librairie d'Arthur Walpole, lequel ne vend que des romans de plus de cinquante ans (sic). Ebenezer n'aime pas lire (il n'en voit d'ailleurs pas l'intérêt), aussi découvre-t-il un monde totalement inconnu, quelque peu angoissant aux entournures.

"Ils étaient là, autour de moi. Des milliers. Pareils à des fauves de cirque jaugeant le nouveau dompteur. Feignant de vaquer à leurs occupations, mais attentifs aux moindres de mes faits et gestes. A mon approche, Scott et Stevenson interrompirent leur conciliabule, qui recommença dès que j'eus le dos tourné. La Guerre des Gaules se rétracta vers le fond de l'étagère, dans une attitude plus menaçante que respectueuse. Les petits Nelson se hissaient sur le Wordsworth pour mieux voir à quoi je ressemblais. J'en saisis un au hasard - Les Tours de Barchester - mais il ne daigna s'ouvrir qu'en trois endroits, les pages blanches qui délimitaient les parties du livre. Les autres pages semblaient collées ensemble, non par la graisse ou 'humidité, mais par une hostilité délibérée à mon égard. Je voulus feuilleter Le Vicaire de Wakefield, mais la finesse du papier me donnait l'impression d'avoir d'énormes saucisses à la place des doigts. Quant au premier volume de l'édition Arden de Shakespeare, pareil à un soldat rétif, il refusa tout bonnement de sortir du rang et demeura soudé à ses congénères. Je me mis à transpirer abondamment ; et je restai debout, pétrifié, comme un singe dans un prétoire." 

L'amour des livres transpire par tous les pores de ce roman truffé de clins d'oeil, qui rend ouvertement hommage aux grands noms de la littérature anglo-saxonne, que ce soit à travers les patronymes des personnages, ou par le biais de références et de citations. Dickens est à l'honneur, mais aussi Jack London (un exemplaire de Martin Eden se transmet de père en fils), ou encore le grand William S., dans l'oeuvre duquel l'un des amis d'Ebenezer se réjouit de pouvoir trouver une citation pour toutes les occasions. L'influence victorienne se fait sentir jusque dans les titres (à rallonge) des chapitres, qui apportent un charme désuet : Chapitre 1 - Dans lequel on fait connaissance avec Mary Guthrie, et avec le petit peuple de l'île d'Islay. Jean-Pierre Ohl aborde de façon plus générale l'impact du livre sur nos vies : stimulation de l'imagination, influence de nos lectures sur ce que nous sommes, relation fusionnelle avec un (ou plusieurs) livres fétiches... Les personnages des Maîtres de Glenmarkie sont lecteurs, libraires, universitaires ou écrivains, ce qui ne pouvait pas manquer de me séduire !

Difficile de ne pas être conquis par tant d'érudition, mais l'élément qui m'a vraiment fait craquer est sans nul doute la petite touche cinéphile que Jean-Pierre Ohl insuffle à chacun de ses écrits (c'est également le cas dans Redrum, son dernier roman, dont je vous parlerai très prochainement). Je suis particulièrement sensible au cinéma américain de l'Age d'Or, et je suis ravie de constater que le romancier et moi partageons les mêmes références en la matière. Connaissez-vous beaucoup d'auteurs capables de citer sans les nommer et en un seul paragraphe Preminger, Hawks, Lubitsch, Capra, Eisenstein, Hitchcock, Humphrey Bogart, Lauren Bacall, Jennifer Jones, Katharine Hepburn, James Stewart, j'en passe et des meilleurs ? Tout cela est évidemment très codifié, et suppose une certaine culture de la part du lecteur (certaines références m'ont sûrement échappé), mais quel plaisir, et quelle jubilation ! J'ai éprouvé pendant toute ma lecture la très agréable sensation d'évoluer dans un univers confortable et familier, proche de mes obsessions préoccupations quotidiennes. Tiens, j'ai bien envie de vous offrir ce superbe cliché de Laura Hunt ressuscitée, personnage éminemment énigmatique dont le lumineux minois alimente les fantasmes des étranges jumeaux Lockhart (ainsi que ceux de Jean-Pierre Ohl, qui ne semble pas non plus insensible aux charmes de notre amie Gene Tierney).

20th Century Fox, 1944






















Les maîtres de Glenmarkie ne se limite fort heureusement pas à des considérations anecdotiques sur le septième art et la littérature. Le plaisir est en effet décuplé par une intrigue dense et bien menée, dont les principaux événements se déroulent au milieu des années cinquante, entre les Hébrides intérieures, Edimbourg, Stonehaven et les Highlands (Glenmarkie se trouve au nord d'Inverness). L'atmosphère écossaise est d'ailleurs pour beaucoup dans la réussite du roman ! Et pour le reste ? Un vieux manoir dissimulant une crypte et quelques passages secrets... Un trésor disparu... La sirène d'un ferry... Un match de rugby opposant la France et le Quinze du Chardon... Un secrétaire au mécanisme machiavélique, dont chacun des trente-deux tiroirs ne peut être débloqué que par une seule et unique combinaison... Un soupçon de guerre d'Espagne... Jean-Pierre Ohl marie à merveille ces ingrédients disparates, pour un résultat parfaitement homogène, et en tout point savoureux. Mary Gunthrie mène l'enquête, et se retrouve au coeur d'un éprouvant jeu de miroirs et de faux-semblants, dans lequel les apparences se révèlent parfois bien trompeuses. Le passé ressurgit sous ferme de lettres ou de témoignages, les pièces du puzzle s'assemblant progressivement.

Les maîtres de Glenmarkie regorge de belles trouvailles et de personnages cocasses. La tante Catriona et le très honorable Sir Alexander "aux neuf-cent-quatre-vingt-dix-neuf conquêtes" valent à eux seuls le déplacement. Que dire des jumeaux Bruce et Wallace, lancés corps et âme dans la rédaction d'une improbable encyclopédie du cinéma, et dont le comportement laisse entrevoir quelques signes de folie manifeste, ou encore du sinistre Sir James, obsédé par les dictionnaires, lequel affuble son personnel de sobriquets rappelant le monde du golf, au grand désespoir de "Mr Par" et "Miss Birdy" ? L'univers créé par Jean-Pierre Ohl  (libraire de son état) se révèle souvent absurde et totalement déjanté, et le récit ne manque pas d'humour, bien servi en cela par une plume fluide et particulièrement incisive. Le romancier manie la langue française à merveille, et établit dès la première page une véritable connivence avec son lecteur, auquel sont adressés moult clins d'oeil. 

Pour résumer : j'ai adoré ! Je publierai très prochainement mon billet sur Redrum, du même auteur, dont je dois également lire la biographie de Dickens (perdue au coeur de ma tristement célèbre pile-à-lire).


Brillant et profondément addictif. 
Coup de coeur. A lire de toute urgence !!!


Message personnel subliminal à l'intention des éditions Gallimard : à quand une sortie poche ??


samedi 22 novembre 2014

Sophia's secret - Susanna Kearsley

























Ce roman a d'abord été publié sous le titre "The Winter Sea".
eBook, Allison and Busby, 2008, 520 pages


La première phrase :

It wasn't chance. There wasn't any part of it that happened just by chance.


L'histoire :

Aberdeenshire, années 2000. Carrie McClelland est écrivain, et vit de sa prose. C'est en rendant visite à sa soeur qu'elle découvre par hasard les ruines du château de Slains. Intriguée, elle décide alors de s'installer pour quelques semaines dans le village voisin, espérant y trouver l'inspiration pour son nouveau roman, dont l'intrigue se déroule au début du XVIIIème siècle, à l'époque des révolutions jacobites. Guidée par une soudaine intuition, elle fait de Sophia Paterson, l'une de ses ancêtres "déterrées" par son père, féru de généalogie, le personnage féminin principal de cette histoire d'amour sur fond de réalité historique. Carrie se lance avec enthousiasme dans la rédaction de son roman, qui prend bientôt une tournure inattendue, lorsque la jeune femme se voit hantée par des rêves étranges, lesquels influencent le déroulement de l'intrigue. Réalité ou fiction ? Et si les événements soi-disant inventés de toute pièce par l'écrivain avaient réellement eu lieu ?


L'opinion de Miss Léo :

J'ai repéré ce titre dans la liste des futures parutions des éditions Charleston. Je n'avais jamais entendu parler de l'auteur, aussi ai-je mené une rapide enquête (n'ayons pas peur des mots), dont il est ressorti les éléments suivants : Sophia's secret (aka The Winter Sea) est un roman très bien noté par les internautes anglo-saxons, et Susanna Kearsley (déjà auteur d'une dizaine d'ouvrages) bénéficie d'une certaine renommée outre-Atlantique, où certains critiques la comparent à Daphne Du Maurier. C'est sans nul doute cette dernière référence qui m'a convaincue de tenter la lecture de ce roman historique aux relents d'amour et de mystère. Pourquoi pas, en effet ? L'aspect "romance" me semblait suffisamment discret pour ne pas me gêner outre mesure, et je me réjouissais à l'idée de découvrir le fameux secret de cette Sophia, plongée dans la tourmente de l'Histoire !

Autant le dire tout de suite, je n'ai pas été totalement convaincue. Pas totalement déçue non plus d'ailleurs : c'est bien là tout le paradoxe de ce roman bien écrit, bien documenté, empreint d'intelligence et de délicatesse, mais qui (selon moi) échoue à déclencher l'enthousiasme, et dont certains éléments ne fonctionnent pas du tout. Une fois n'est pas coutume, j'ai choisi de céder à la facilité, et de vous présenter une critique en deux parties, afin de distinguer ce qui m'a plu et ce qui m'a déplu dans ce roman très inégal.


Les points forts

Sans hésiter : le cadre et l'ambiance ! Susanna Kearsley propose de très belles et très évocatrices descriptions de la côte sauvage écossaise, battue par les vagues et baignée par une froide lumière hivernale. J'ai eu la chance de visiter l'Ecosse l'été dernier, et c'est avec grand plaisir que j'ai suivi Carrie à Cruden Bay et Sophia au château de Slains. Il est également fait mention de Dunottar Castle, que j'ai eu l'occasion de photographier (ça vous donne une idée de l'atmosphère qui règne en ces lieux).

Dunottar Castle (Copyright Miss Léo 2014)



















Autre atout : les dialogues (dans la partie contemporaine de l'intrigue). Le propriétaire du cottage que Carrie loue à Cruden Bay s'exprime dans un savoureux patois (je ne voudrais pas dire de bêtises, mais il s'agit probablement de gaélique), et Susanna Kearsley en joue avec humour et malice. Je me demande d'ailleurs ce que donnera la traduction française, qui ne parviendra sans doute pas à restituer les nuances de l'original, notamment lorsque l'auteur met l'accent sur la prononciation très particulière de certains mots. Je suis dubitative...

La partie historique du roman est intéressante, et a sans nul doute fait l'objet de recherches approfondies. Les aventures de Sophia se déroulent sur fond de tentative d'invasion, la famille royale écossaise exilée en France à St Germain en Laye poursuivant sans relâche la lutte contre les britanniques. Les tenants et aboutissants ainsi que les implications politiques et religieuses des révoltes jacobites sont clairement exposés, et la jeune héroïne pas si fictive que ça du roman de Carrie est amenée à côtoyer de nombreux personnages réels lors de son séjour au château de Slains, qui débute en 1707. Je ne connaissais pour ma part strictement rien au sujet, et ai donc trouvé là matière à satisfaire ma curiosité.

L'installation à Cruden Bay et le travail d'écrivain de Carrie constituent l'une des deux trames narratives de l'ouvrage ; la partie contemporaine est entrecoupée de chapitres entiers du roman en court d'écriture, ce qui nous permet de suivre en parallèle l'évolution des deux personnages féminins, l'alternance des deux intrigues permettant par ailleurs à l'auteur d'insuffler une pointe de mystère au récit, du moins dans la première partie. J'ai apprécié la personnalité de Carrie, une héroïne qui, contrairement à beaucoup de ses collègues, ne m'a pas agacée (le fait est suffisamment rare pour être signalé). Au contraire, je l'ai trouvée plutôt attachante, et j'ai pris beaucoup de plaisir à lire son histoire. Susanna Kearsley aborde à travers Carrie le thème de la création littéraire, et s'intéresse aux voies parfois mystérieuses de l'inspiration, qui surgit de façon inexplicable au moment où l'on s'y attend le moins. Sophia's secret est quant à lui un roman à l'écriture sobre, délicate et subtile, qui s'attarde sur des détails atypiques et séduisants (on assiste par exemple à la première partie d'échecs de Sophia). La plume de l'auteur m'a beaucoup plu, et se démarque du style fade et mièvre de la plupart de ses consoeurs oeuvrant dans la romance.


Les points faibles

Beaucoup de qualités, donc, mais ce roman possède néanmoins un défaut de taille : l'intrigue se révèle en effet profondément ennuyeuse, et peine à maintenir l'intérêt du lecteur au delà des deux-cents premières pages (j'ai eu beaucoup de mal à en venir à bout, et j'ai dû le laisser momentanément de côté avant de pouvoir le reprendre et le terminer). Le "roman dans le roman" est à mon avis une fausse bonne idée, qui ne fonctionne pas du tout dans le cas qui nous occupe. Je me suis vite lassée de ces allers-retours présent/passé, le procédé tournant rapidement à vide, sans apporter de réelle valeur ajoutée au roman. Je me suis surprise à lire certaines pages de l'histoire de Sophia en diagonale, afin de revenir plus vite à celle de Carrie, interrompue de façon bien trop abrupte à mon goût...

J'ai de façon générale été déçue par l'absence de rebondissements dignes d'intérêt, mais j'ai surtout été gênée par cette invraisemblable histoire de soi-disant mémoire génétique, qui permet à Carrie de se souvenir d'événements vécus trois siècles auparavant par son aïeule ! Je n'ai pas du tout adhéré à ce postulat, qui m'a de toute façon semblé totalement sous-exploité, dans la mesure où ce lien temporel ne débouche sur rien de particulièrement marquant ou original quant au déroulement de l'intrigue.

Sophia et Carrie ont des personnalités attachantes et chaleureuses, comme d'ailleurs la plupart des personnages du récit, mais l'ensemble demeure terne et sans saveur, tout comme les histoires d'amour des deux héroïnes, décidément peu crédibles et trop vite survolées. Le roman sonne creux, pour une raison que je ne m'explique pas totalement. J'aurais en tout cas voulu l'aimer davantage, car je ressens pour Susanna Kearsley une sympathie instinctive, là encore sans aucune explication rationnelle.

Le dénouement m'a quant à lui semblé totalement tiré par les cheveux. Je n'ai pas compris le choix de Sophia (je ne veux pas spoiler, mais elle prend à un moment clé du récit une décision complètement aberrante, à laquelle je n'ai pas cru une seconde), et cette fin ratée est sans doute pour beaucoup dans ma déception. J'aurais probablement réévalué à la hausse l'ensemble du roman si l'issue en avait été plus satisfaisante ! Dommage...


La future couverture française
(Editions Charleston, Mars 2015)



Une romance historique prometteuse sur le papier, néanmoins trop terne pour emporter mon adhésion.