lundi 7 avril 2014

L'Etranger - Jacques Ferrandez (et Albert Camus)




Adapté du roman d'Albert Camus
Collection Fétiche, Editions Gallimard, 2013, 134 pages


La première phrase :

Aujourd'hui, maman est morte.


L'histoire :

Meursault, jeune homme taciturne et vaguement apathique, assiste dans la fournaise à l'enterrement de sa vieille mère, en compagnie des pensionnaires de l'hospice de Marengo. Il semble toutefois peu affecté par la mort de cette dernière, et se laisse peu à peu envahir par une moite torpeur, sous l'effet combiné de la fatigue et du violent soleil algérien. De retour à Alger, il retrouve par hasard son ancienne collègue Marie Cardona, avec laquelle il entame une liaison. Meursault se lie également d'amitié avec son voisin Raymond Sintès, individu peu recommandable au moeurs plus que douteuses, qui l'invite cependant à passer un week-end à la plage dans le cabanon d'un ami. Tout ce petit monde se retrouve au bord de la mer par une chaude journée d'été...


L'opinion de Miss Léo :

L'Etranger. . . Un classique qu'on ne présente plus, ici adapté et illustré par le grand Jacques Ferrandez, spécialiste de l'Algérie et auteur inspiré des remarquables Carnets d'Orient (dont j'ai d'ailleurs terminé le dixième et dernier tome il y a moins de deux mois). Un classique que j'avais lu et étudié pour le bac de français, que j'avais apprécié, mais dont je ne conservais toutefois que de vagues souvenirs très imprécis : la première phrase, la trame générale, les sensations liées au soleil et à la chaleur... J'envisageais de relire le roman, et voici que Gallimard a eu la bonne idée de publier cette nouvelle version de l'oeuvre d'Albert Camus, sur laquelle je lorgnais avant même d'avoir l'opportunité de la recevoir par le biais de l'opération "La BD fait son Festival", organisée par Price Minister en parallèle de l'édition 2014 du festival d'Angoulême.

Ferrandez propose une relecture plutôt fidèle et semble-t-il assez respectueuse du texte original. Le récit à la première personne retrace le parcours de Meursault, banal employé de bureau algérois, qui choque son entourage par son indifférence et son absence d'émotions. Ce jeune homme insaisissable et taciturne ne montre aucune ambition professionnelle, et fait preuve d'un surprenant détachement vis à vis de ses semblables. Il place ainsi sur le même plan les relations qu'il entretient avec sa fiancée Marie (qu'il accepte d'épouser, mais dont il "ne sait pas" s'il l'aime ou pas) et avec son "ami" Raymond, proxénète notoire et élément déclencheur du drame à venir. Rien ne semble avoir d'importance pour Meursault, qui payera pourtant au prix fort les conséquences de son imperméabilité au monde extérieur. Le jeune homme a en effet le tort de ne montrer aucun chagrin suite au décès de sa mère, allant même jusqu'à se faire servir un café dans la chambre mortuaire ! Ces faits anodins lui seront lourdement reprochés par la suite, et offriront une preuve irréfutable de sa noirceur d'esprit à ses détracteurs (difficile d'en parler sans révéler des éléments clés de l'intrigue, mais je ne veux pas gâcher le plaisir de celles et ceux d'entre vous qui n'auraient pas lu le roman).

L'étranger appartient au cycle de l'absurde, et développe plusieurs aspects de la philosophie camusienne, au même titre que Caligula et Le mythe de Sisyphe (une pièce et un essai que j'avais beaucoup aimés, et que j'ai également très envie de relire). Le destin de Meursault permet à l'auteur d'aborder des thèmes aussi divers que la justice, la peine de mort, le libre-arbitre, la fatalité ou l'existence de Dieu. Les événements relatés se déroulent dans un climat étouffant, le soleil et la chaleur plongeant les personnages dans une sorte de torpeur engourdie, et déclenchant chez certains des réactions insoupçonnées. Meursault serait ainsi victime de la lumière, et non de ses propres instincts meurtriers. L'utilisation de la première personne favorise quant à elle l'identification au personnage principal, pourtant loin d'être irréprochable, ce qui rend l'expérience assez troublante pour le lecteur.

Les somptueuses illustrations de Jacques Ferrandez servent à merveille le texte de Camus. Le dessinateur s'est parfaitement réapproprié l'oeuvre du romancier, à laquelle il offre un support visuel tout à fait adapté, se montrant aussi doué pour les portraits que pour les paysages. Chaque planche est un régal pour les yeux, et donne pleinement à ressentir l'atmosphère lourde et lumineuse de cette Algérie (trop) ensoleillée, dans laquelle évolue un Meursault aux allures de jeune premier. On prend plaisir à suivre le déroulement de l'intrigue, bien que la complexité du texte oblige parfois à se concentrer davantage sur les dialogues que sur les illustrations, surtout dans la deuxième partie. Les dessins n'en demeurent pas moins magnifiques, et méritent d'être appréciés à leur juste valeur !

Je suis ravie d'avoir pu découvrir cette adaptation réussie d'un classique en bande dessinée. Celle-ci ne se substitue évidemment pas à l'original, mais la vision de Ferrandez n'en demeure pas moins pertinente et tout à fait recommandable. Je suis prête à renouveler l'expérience !

Un classique indémodable, sublimé par les illustrations d'un excellent auteur de bandes dessinées. A lire !


Je lui attribue la note de 17/20.

Livre chroniqué en partenariat avec Price Minister, dans le cadre de l'opération "La BD fait son Festival 2014".

bd

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Nouvelle participation à mon challenge Le mélange des genres (encore une BD).

dimanche 6 avril 2014

L'écorchée - Donato Carrisi




Titre original : L'Ipotesi del Male
Traduction (italien) : Anaïs Bokobza
Calmann-Levy, 2013, 432 pages


La première phrase :

La salle n°13 de la morgue était le cercle des dormeurs.


L'histoire :

Encore profondément ébranlée par sa rencontre avec le redoutable Chuchoteur sept ans auparavant, Mila Vasquez occupe désormais un poste peu gratifiant aux Limbes, le service des personnes disparues de la police fédérale. Devenue enquêtrice de l'ombre, elle est toutefois ramenée en pleine lumière par ses anciens collègues, qui sollicitent son aide suite à un terrible quadruple meurtre, lequel semble avoir été commis par Roger Valin, pourtant disparu depuis dix-sept ans...


L'opinion de Miss Léo :

L'Ecorchée est la suite du Chuchoteur, que j'avais trouvé pas mal sans plus. Le premier roman de Donato Carrisi m'avait semblé plombé par de nombreuses invraisemblances, ainsi que par une surcharge de rebondissements artificiels et trop appuyés pour être honnêtes. Je suis pourtant bon public en matière de thrillers, mais le fait est que j'ai de plus en plus de mal à apprécier les intrigues racoleuses et tape-à-l'oeil, généralement survendues à coup de slogans chocs par des éditeurs flairant la bonne affaire.

Ce nouvel opus est totalement dans la lignée du précédent, et ne m'a pas du tout convaincue (si vous voulez me lancer des cailloux, allez-y, c'est maintenant). L'auteur italien signe un thriller mou et plat, sans réel suspense, au style fade et sans personnalité. L'intrigue, décousue et parfois totalement grotesque (à l'image d'un premier chapitre déconcertant d'invraisemblance et de facilité), ne compense en aucun cas la faiblesse des personnages, très insuffisamment développés à mes yeux. Mila manque cruellement de profondeur, et sa personnalité se résume à une superposition factice de stéréotypes (l'enquêtrice brillante mais torturée, qui préfère s'auto-mutiler plutôt que d'affronter ses démons intérieurs, et ne parvient pas à gérer sa vie de famille déliquescente). Contrairement à ce que j'ai pu lire ici ou là, elle n'est pas du tout émouvante, et sa façon de mener l'enquête se révèle pour le moins surprenante (je suis restée pantoise devant son manque total de professionnalisme). Rien à signaler du côté des autres personnages, tous creux et sans intérêt. J'attendais beaucoup du flic paria au grand coeur Simon Berish (bonjour le cliché !), malheureusement tout aussi décevant que sa collègue...

Que dire de l'histoire, bouillie informe aux multiples rebondissements capillotractés ?! On se désintéresse totalement de l'enquête, malgré quelques trouvailles originales (je pense par exemple à cette victime atteinte de syllogomanie, qui entasse inlassablement les objets les plus hétéroclites). L'Ecorchée est un roman distrayant, mais pas emballant pour un sou, et une désagréable impression de "déjà-lu" s'impose très rapidement. Donato Carrisi est de mon point de vue un auteur très surévalué, qui semble toutefois avoir trouvé un filon rentable, puisque ses ouvrages rencontrent un énorme succès public (ce que je trouve pour ma part totalement incompréhensible). Le romancier use de grosses ficelles narratives, et l'aspect policier du récit semble bien peu crédible, les flics se distinguant ici par leur amateurisme et leur incompétence. Cette suite superficielle se résume à un assemblage hétéroclite de scènes "empruntées" à d'autres auteurs de polars, ponctué de références floues à l'intrigue du Chuchoteur (qu'il vaut mieux avoir relu avant d'attaquer ce deuxième opus). Le roman se termine sur un ultime rebondissement censé faire frémir le lecteur, dans lequel je n'ai pour ma part vu qu'une énième et ridicule pirouette.

Vous l'aurez compris, je ne recommande pas ce titre. Je l'ai dévoré en deux/trois heures à peine, et j'en ressors avec la très désagréable impression d'avoir perdu mon temps. J'avais davantage apprécié Le Chuchoteur, malgré ses défauts !


Un thriller médiocre : vite lu, vite oublié !


samedi 29 mars 2014

Blacksad (T.1 à 3) - Diaz Canales et Guarnido

























Scénario : Juan Diaz Canales
Dessin et couleur : Juanjo Guarnido
Dargaud, 2000, 2003, 2005, 48 à 56 pages


Tome 1 : Quelque part entre les ombres
Tome 2 : Arctic-Nation
Tome 3 : Âme Rouge

La première phrase :

Il y a des matins où l'on a du mal à digérer son petit déjeuner... Surtout si on se retrouve devant le cadavre d'un ancien amour...


L'histoire :

John Blacksad est détective privé. Solitaire et désabusé, il enquête au péril de sa vie sur le meurtre de son ancien grand amour, la célèbre actrice Natalia Wilford.  


L'opinion de Miss Léo :

J'ai toujours un temps de retard en matière de bandes dessinées. Déjà parce que je n'y connais rien (je découvre généralement les séries populaires par hasard, des années après leur sortie). Et aussi parce que je demeure totalement hermétique à certains auteurs, notamment lorsque la beauté des dessins peine à dissimuler l'indigence et la puérilité du scénario. Il m'arrive cependant d'avoir la main heureuse, comme ce fut le cas avec les dix tomes de la génialissime De cape et de crocs, ou plus récemment avec Amours fragiles, dont j'ignorais l'existence il y a encore six mois.

Prise d'une impulsion subite, j'ai donc décidé de me lancer dans la lecture des trois premiers tomes de Blacksad, contribution de mon cher F. à notre bibliothèque commune. Ce dernier m'avait depuis longtemps conseillé cette série, estimant (à juste titre) qu'elle pourrait me plaire. J'ai bien fait d'écouter ses recommandations, puisque j'ai totalement adhéré aux aventures rythmées de ce Philip Marlowe version féline, lequel traîne ses fêlures et ses papattes de gros matou solitaire et désabusé le long des artères d'une vaste et violente  métropole américaine (New York ?).

Les intrigues des trois tomes sont indépendantes, mais chacune d'entre elles s'articule autour d'un sujet de société clairement identifié, contribuant ainsi à l'élaboration progressive d'un panorama assez réaliste de l'Amérique des années 50. Sont ainsi passés au crible du regard un brin cynique de John Blacksad des fléaux tels que la corruption, le racisme et la ségrégation ou encore le maccarthysme et la Guerre Froide, qui servent de cadre au troisième opus. La série rend hommage au roman noir façon Dashiell Hammett (qui fut l'un des auteurs phares de mon adolescence), dont elle reprend les codes, les clichés narratifs ainsi que la figure traditionnelle du privé. Si le premier volume demeure assez classique, les deux suivants me paraissent en revanche plus originaux, et bénéficient d'une trame narrative plus aboutie, réservant quelques beaux moments d'émotion.

Les dessins sont superbes, et surtout parfaitement à mon goût. Il s'en dégage une impression de mouvement et de vivacité, sans doute accentuée par le dynamisme du découpage, qui se révèle la plupart du temps très cinématographique. Le texte est quant à lui agréable à lire et très référencé, les auteurs (tous deux espagnols) empruntant de nombreuses tournures de phrase à l'univers des romans et films noirs de la grande époque. Les amateurs du genre apprécieront ces clins d'oeil, qui génèrent inévitablement une certaine mélancolie, et allègent quelque peu une intrigue par ailleurs très sombre.

Les personnages sont bien croqués, à commencer par le héros, sensible et malmené par des enquêtes difficiles, qui l'amènent à côtoyer la lie du monde animal. Les autres protagonistes sont tout aussi convaincants, bien que les portraits d'animaux anthropomorphes ne soient généralement pas ma tasse de thé. On peut d'ailleurs se demander quelles sont les motivations des auteurs : dans quelles circonstances ceux-ci ont-ils décidé de remplacer les humains par des bêtes, et pourquoi ? Ce choix graphique apporte-t-il une réelle plus value à l'ouvrage ? Blacksad aurait-elle été fondamentalement différente sans ce parti pris originel ? La race traduit ici le caractère et la fonction de chaque personnage, qu'il soit malfrat, policier ou simple quidam, et force est de constater que les choix sont dans l'ensemble assez judicieux. Mention spéciale à Weekly, la fouine journaliste (sic) !

Tous les ingrédients étaient donc réunis pour que je passe un agréable moment en compagnie de ces créatures profondément romanesques, dont les aventures à l'ambiance soigneusement travaillée raviront à n'en pas douter un large public. Je recommande vivement cette série, et j'espère de mon côté pouvoir lire rapidement les quatrième et cinquième tomes.

Un bel hommage au roman noir américain. A découvrir !

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Nouvelle participation à mon challenge Le mélange des genres, catégorie BD. Il ne s'agit que de mon deuxième billet, mais j'ai plusieurs chroniques en attente !



samedi 15 mars 2014

Daphné disparue - José Carlos Somoza






















Titre original : Dafne desvanecida
Traduction (espagnol) : Marianne Millon
Actes Sud (2008), 2000, 218 pages


La première phrase :

Je suis tombé amoureux d'une femme inconnue.


L'histoire :

Madrid, avril 1999. Juan Cabo, écrivain renommé, auteur de trois romans à succès, se réveille un beau jour sur un lit d'hôpital, physiquement indemne mais souffrant d'amnésie suite à un accident de voiture survenu le jour de son anniversaire. Privé de repères, il se base sur le seul indice à sa disposition, à savoir la première phrase d'un court paragraphe griffonné dans un carnet le soir même de l'accident : " Je suis tombé amoureux d'une femme inconnue". Le romancier part alors en quête de cette mystérieuse et envoûtante créature "aux cheveux châtain clair relevés en chignon". Oui mais voilà : existe-t-elle seulement ? Juan a-t-il réellement croisé cette élégante silhouette, ou bien n'est-elle qu'un fantasme d'écrivain ? Ces questions sans réponse tournent vite à l'obsession...


L'opinion de Miss Léo :

Emprunté le mardi à la bibli, commencé le jeudi matin, lu dans le métro et terminé le vendredi soir : voici un roman qui n'aura pas attendu bien longtemps que je daigne lui accorder quelques minutes de mon très précieux temps libre. Et pour cause : comment diantre aurais-je pu résister à l'attrait d'un Somoza, moi qui avais déjà été positivement impressionnée par Clara et la pénombre et La caverne des idées, romans ô combien imaginatifs et intelligents, dont je vous avais d'ailleurs vanté les mérites avec fougue et conviction (et des trémolos dans le clavier) ? J'avais également beaucoup aimé L'appât, en attente de chronique depuis... août 2013 (bravo Miss Léo) ! J'avais pris quelques notes juste après ma lecture, donc je ne désespère pas de pouvoir publier ce billet un jour... peut-être... si les Parques en décident ainsi.

Nous voici donc réunis aujourd'hui pour discuter des mérites de cette Daphné disparue... ce qui n'est pas le cas du talent de Somoza (bon, d'accord, je sors) ! L'auteur espagnol, dont le cerveau n'est de toute évidence pas câblé comme le nôtre, demeure fidèle à sa réputation, et signe une nouvelle fable déroutante, étrange et cependant particulièrement stimulante pour les lecteurs exigeants que nous sommes. Je crois qu'il s'agit là de son premier roman, et celui-ci porte déjà en germe toutes les caractéristiques de son oeuvre à venir. Le récit s'apparente à une troublante mise en abyme, en forme de réflexion ludique sur la littérature, la fiction et le pouvoir de l'écrivain. Somoza s'interroge avec malice sur la relation que peut entretenir le lecteur avec une oeuvre littéraire, par essence profondément manipulatrice. Tout n'est qu'artifice, et l'intrigue de Daphné disparue s'attache à démonter le processus de création, à travers l'observation de romanciers "en pleine action". Nous assistons ainsi "en direct live" à la genèse d'une histoire et d'un personnage, ce qui nous invite à nous interroger sur le lien ténu entre fiction et réalité.  Quel part de lui-même un auteur met-il dans ses écrits ? Sur quoi se base-t-il pour construire un personnage ?

Le texte de Somoza possède une indéniable portée philosophique. L'intrigue repose toute entière sur le questionnement métaphysique d'un narrateur privé de souvenirs, à la recherche de sa propre réalité, et se pare comme toujours de références érudites (les Métamorphoses d'Ovide sont ici mises en avant). Bien loin d'alourdir le propos, ces références renforcent au contraire la satisfaction ressentie à la lecture de ce roman intrigant, au style très fluide et par ailleurs relativement facile à lire. Juan Cabo n'en sait pas plus que le lecteur, et découvre avec lui les indices pouvant laisser croire à l'existence de la mystérieuse inconnue. L'auteur entretient savamment le mystère, et entraîne tout ce petit monde dans un savoureux jeu de piste littéraire, prenant tour à tour des allures d'enquête policière ou de farce morbide. Dans ce climat incertain se dessinent peu à peu les contours flous d'un complot machiavélique, dont le romancier accidenté serait la victime... A moins que tout cela ne soit que le fruit de son imagination ?

Les protagonistes de Daphné disparue évoluent dans un univers onirique, à la fois quotidiennement ordinaire et cependant teinté d'étrangeté. On retrouve ce mélange de fantastique et de réalisme propre aux romans de Somoza, ce dernier faisant une nouvelle fois preuve d'une imagination sans limite. Je suis impressionnée par sa capacité à développer des intrigues originales autour de thèmes très divers (la peinture dans Clara, le théâtre dans L'appât, la littérature dans La caverne et dans Daphné), avec à chaque fois ce subtil assemblage de réflexion, suspense, bizarrerie et simplicité. Ce premier opus ne déroge pas à la règle, et regorge de trouvailles prometteuses. Je pense par exemple à ces modèles pour écrivains (sic) que croise Juan Cabo au cours de son enquête, qui me semblent être des personnages typiques de l'oeuvre du romancier espagnol (à l'image des toiles vivantes de Clara ou des masques de L'appât). Je pourrais aussi citer cet étrange café littéraire, où viennent écrire des auteurs en mal d'inspiration, ou encore ce personnage de détective pour écrivains (re-sic), accompagné de son fidèle assistant nain.

L'ambiance est souvent absurde, et le récit comporte aussi quelques traces d'humour bienvenu. J'ai pour ma part bien ri en découvrant la théorie des rabats, énoncée par l'enquêteur privé Horacio Neirs (non, je ne vous dirai pas de quoi il s'agit). Les comportements de certains personnages semblent parfois un peu malsains, mais l'ensemble demeure jubilatoire, même si Daphné disparue me paraît moins abouti que d'autres romans de l'auteur. Alors oui, bien sûr, l'intrigue souffre de quelques baisses de rythme, et la trame narrative devient par moments un brin artificielle. Les personnages et les situations décrites semblent parfois trop énormes et caricaturaux pour être vrais, mais ces exagérations et redondances prennent tout leur sens à la fin du roman, que j'ai d'ailleurs trouvée plutôt réussie. Somoza se distingue par ses indéniables qualités de conteur, et excelle à tisser une intrigue subtilement complexe, dont les énigmes seront peu à peu résolues au cours d'un vertigineux dénouement, qui invite à prolonger la réflexion bien au-delà de la dernière page.

Vous l'aurez compris, je suis encore une fois conquise. Je ne conseillerais cependant pas de commencer par ce roman pour découvrir l'auteur. Les autres titres évoqués plus haut dans ce billet me paraissent en effet plus adaptés pour débuter.


Un étrange et néanmoins excellent jeu de piste littéraire, doublé d'une passionnante réflexion sur le travail de l'écrivain. Du pur Somoza.



jeudi 13 mars 2014

Mapuche - Caryl Férey



























Folio Gallimard, 2012, 550 pages


La première phrase :

Un vent noir hurlait par la portière de la carlingue.


L'histoire :

Buenos Aires, 2010. Jana Wenchwn a vingt-huit ans, et un caractère bien trempé. La jeune sculptrice d'origine mapuche, miraculeusement rescapée de la crise financière, vit désormais de et pour son art, à l'écart de tout luxe matériel, profitant ainsi d'une toute nouvelle liberté chèrement acquise. Jana ne doit rien à personne, comme elle ne manque d'ailleurs pas de le rappeler à quiconque se montrerait trop ouvertement intrusif ou menaçant à son endroit. La jeune femme est cependant sérieusement ébranlée par la découverte du cadavre sauvagement mutilé de son ami(e) Luz, travesti de son état. Ecoeurée par l'attitude méprisante et nonchalante de la police, elle sollicite alors l'aide du détective Ruben Calderon, lui-même rescapé des geôles de l'Ecole Mécanique de la Marine (ESMA), où il fut interné et torturé à l'âge de quinze ans, et désormais spécialisé dans la recherche des enfants de disparus de la dictature argentine. Déjà impliqué dans une autre affaire pour le compte d'un ami journaliste, celui-ci refuse la proposition d'une Jana désabusée, et entreprend de retrouver la trace d'une jeune photographe, semble-t-il mystérieusement évaporée dans la nature... 


L'opinion de Miss Léo :

"Jana était mapuche, fille d'un peuple sur lequel on avait tiré à vue dans la pampa." (page 21)

Voici un roman dont on a beaucoup parlé lors de sa sortie en avril 2012, et dont la toute nouvelle réédition au format poche se trouve ma foi parée d'une couverture pour le moins hypnotisante, en tout cas parfaitement à l'image du personnage de Jana. J'en avais lu tellement de bien que je ne pouvais guère passer à côté ! Je n'étais pourtant que moyennement attirée par le thème de cette histoire, et c'est donc avec quelques réticences que j'ai fini par me laisser tenter.

Caryl Férey signe un polar très noir, qui ne laisse guère de répit au lecteur. Les personnages sont (au choix) des survivants ou des bourreaux, et se livrent pendant plus de quatre-cents pages à une traque sans merci, chaque rencontre conduisant inévitablement à un bain de sang et/ou d'insoutenables mutilations. La violence est omniprésente, parfois outrancière, et cependant toujours justifiée par le contexte. Les descriptions très crues risquent de choquer les âmes les plus sensibles, mais constituent également l'une des grandes forces du roman, dans la mesure où elles semblent constamment adaptées aux circonstances et aux enjeux.

Le point fort de Mapuche est incontestablement son arrière-plan historique, passionnant et remarquablement bien documenté. Caryl Férey ancre son intrigue dans une Argentine durablement rongée par la crise économique, encore traumatisée par les fantômes de son passé dictatorial (dont je ne savais il est vrai pas grand chose avant de lire le présent opus). Si l'on peut regretter que les rappels de faits historiques soient parfois insérés de façon trop artificielle à la trame narrative principale du récit, ceux-ci n'en demeurent pas moins essentiels et puissamment évocateurs. Le roman ravive le souvenir de la folie meurtrière d'un régime totalitaire, qui torturait ses ressortissants et volait les enfants des internés pour les offrir à des couples stériles. On sent que l'auteur s'est approprié un sujet qui lui tenait à coeur, dont il restitue avec précision les mécanismes et les implications. Nous découvrons ainsi le rôle joué par les Mères de la Place de Mai, constituées d'une poignée d'irréductibles idéalistes oeuvrant inlassablement à faire éclater la vérité, afin que les enfants de disparus puissent enfin faire le deuil de leur passé perdu. Les conditions de détention dans les geôles du régime militaire sont décrites dans toute leur cruauté, l'auteur apportant ainsi sa pierre à l'édifice commémoratif d'une période bien sombre de l'Histoire sud-américaine. Ruben, Jana et tous les autres protagonistes se retrouvent ainsi plongés au coeur d'un vaste règlement de comptes, les survivants impunis de la gigantesque machine politico-militaire rescapée des grandes heures de la dictature n'hésitant pas à broyer toute tentative d'opposition.

Mapuche est un roman âpre, à fleur de peau, qui bénéficie de la présence d'un très beau personnage d'écorchée vive, dont les frêles épaules encaissent avec une force insoupçonnée le poids des épreuves traversées. Rongée par une sourde colère et animée par un violent besoin de révolte, Jana est une guerrière, que l'on sent prête à basculer à tout instant dans la folie. Son désir de justice la conduit à un déferlement de haine envers les tortionnaires, que tempère néanmoins son extrême sensibilité. Le personnage de Ruben est quant à luit plus terne et nettement moins convaincant que son alter-ego féminin, et je n'ai pas réussi à m'y attacher, malgré les horreurs de son passé.

Ce n'est d'ailleurs pas la seule réserve que j'émettrai au sujet de ce roman, malheureusement rédigé dans un style assez quelconque, par lequel je n'ai pas été franchement emballée. Les scènes d'action sont longues et ennuyeuses, et regorgent d'invraisemblances (j'imagine assez bien ce que pourrait donner une adaptation cinématographique d'un tel roman). Heureusement que l'intrigue tient la route sur le fond (en dépit d'une construction assez décousue, qui nuit parfois à la fluidité de l'ensemble) ! Dernier bémol : je n'ai pas cru à la relation entre Jana et Ruben, que je n'ai pas trouvée très bien exploitée. Les envolées lyriques des scènes "romantiques" et sexuelles sont très décevantes, et tranchent avec le ton adopté dans le reste de l'ouvrage. Dommage ! 

Ces quelques défauts mis à part, je demeure toutefois séduite par ce polar original et intelligent, qui a le mérite d'aborder des thèmes très forts et généralement méconnus en France. L'intrigue tient la route, et je ressors très satisfaite de ma lecture, malgré la violence de certaines scènes (au final, ce n'est pas ce qui m'a le plus dérangée). 


Un roman noir très sombre, basé sur un arrière-plan historique intéressant. Quelques bémols cependant.


Merci à Lise, des éditions Folio.



mardi 11 mars 2014

Le concours des deux ans : les résultats






















Le grand jour est arrivé !

J'ai procédé en fin d'après-midi au tirage au sort, afin de désigner les quatre gagnantes du concours organisé pour les deux ans du blog. Je m'en suis une nouvelle fois remise à l'impartialité de ma monstrueuse petite boule de poils, qui s'est fait une joie de choisir les quatre petits papiers victorieux, soigneusement brassés par mes soins.




"Bon, c'est quand qu'on tire au sort ??? J'ai failli attendre..."










Vous avez été quatorze à participer. Je suis sincèrement désolée pour les dix "perdantes", qui sont toutes des personnes et/ou des blogueuses que j'apprécie énormément. Comme toujours, j'aurais aimé pouvoir faire gagner tout le monde, mais la dure loi du hasard a rendu son verdict.

Et maintenant, place aux résultats !


<<<<< Roulement de tambours >>>>>


Premier livre en jeu : Série Z, de J.M. Erre (évidemment très convoité)

La gagnante est . . .







Titine ! 


(ça ne se voit pas bien sur la photo, mais le petit papier choisi par notre amie féline a été envoyé d'un bon coup de patte à un mètre de la pile)










Deuxième livre en jeu : Sans parler du chien, de Connie Willis

La gagnante est . . .










Coccinelle ! 












Troisième livre en jeu : Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage, de L.C. Tyler

La gagnante est . . .











Philisine Cave ! 












Quatrième (et dernier) livre en jeu : La caverne des idées, de J.C. Somoza

La gagnante est . . .











Shelbylee ! 












Bravo à toutes les quatre ! J'espère de tout coeur que les livres vous plairont. Je les posterai soit cette semaine, soit au début de la semaine prochaine.

J'espère également que je ne me suis pas trompée, et que je ne vous ai pas tirées au sort pour des livres que vous avez déjà, ou que vous n'aviez pas envie de lire (je fais des choses un peu bêtes parfois). Si c'est le cas, dites-le moi rapidement. 

Encore merci à toutes pour votre participation et vos gentils messages.

















samedi 8 mars 2014

Guerres - Timothy Findley



























Titre original : The Wars
Traduction (anglais/canadien) : Eric Diacon
Phébus, 1977, 2014 (réédition), 252 pages


La première phrase :

Elle était debout au milieu des voies.


L'histoire :

Robert Ross a dix-neuf ans lorsqu'il s'engage dans l'armée canadienne, bouleversé par le décès de sa soeur aînée Rowena, hydrocéphale de naissance. Il embarque pour l'Angleterre en décembre 1915, afin de rejoindre les troupes stationnées dans la région d'Ypres. Issu d'une famille aisée, doté d'un physique avenant suscitant bien des convoitises, le jeune Robert ne tarde pas à découvrir l'horreur de la guerre, qui sonne le glas de ses illusions et de sa naïveté.


L'opinion de Miss Léo :

Voici un roman dont ma maman m'avait dit le plus grand bien, et que j'avais depuis longtemps inscrit dans la liste de mes envies livresques. J'ai donc sauté de joie lorsque j'ai réalisé qu'il figurait dans la sélection proposée lors de la dernière édition de Masse Critique chez Babelio, à l'occasion de sa réédition par Phébus (éditeur que j'apprécie beaucoup par ailleurs).

Le résumé ci-dessus est assez réducteur, voire un peu niais, et ne vous épargne aucun cliché. Soyez cependant assurés d'une chose : il serait bien dommage de passer à côté de ce roman virtuose, d'une originalité et d'une profondeur tout à fait remarquables (ce qui le rend il est vrai assez difficile à raconter). J'ai été emballée par la trame narrative du récit, qui compile les recherches effectuées par un narrateur omniscient, lequel recueille des témoignages afin de mieux cerner la personnalité du sous-lieutenant Robert Ross, dont il cherche à reconstituer le parcours par le biais des archives à sa disposition. Cette construction atypique est tout à la fois déroutante et enthousiasmante, le lecteur se retrouvant confronté à un puzzle dont les pièces s'emboîtent progressivement, pour finalement former une vaste et très complète mosaïque, tenant à la fois du roman initiatique et du documentaire sur la première Guerre Mondiale. J'ai particulièrement aimé le fait que l'évocation du destin du jeune soldat soit déclenchée par l'observation de photos jaunies, convoyant le souvenir mélancolique de personnes désormais disparues. Une bien belle idée !

Robert Ross, appelé à commander de par son origine aisée, se révèle être un personnage solitaire et taciturne, dont les qualités athlétiques masquent mal la sensibilité. D'abord opposé à la guerre et à la chose militaire, il finit néanmoins par s'engager, en réaction à la mort de sa soeur bien-aimée. Commence alors une longue période d'entraînement aux armes, suivie d'une traversée cauchemardesque dans les entrailles d'un navire surchargé, en compagnie de dizaines de chevaux (probablement les êtres qu'il affectionne et respecte le plus au monde). L'arrivée sur le front belge permet à l'auteur de développer les thèmes classiques du "roman de guerre", ici présentés dans toute leur ignominie. Les soldats croupissent dans les tranchées, rongés par la faim, le froid et la peur du lendemain. C'est toute une génération que l'on envoie à l'abattoir, tandis que prolifèrent des armes de destruction de plus en plus massives. Constamment menacés par les gaz, les obus et les attaques d'une aviation encore balbutiante, les jeunes combattants vivent un Enfer quotidien, et luttent constamment pour ne pas perdre la raison. Les permissionnaires se retrouvent ainsi en décalage complet avec leur entourage, tandis que les blessés et les mutilés de guerre pleurent leur jeunesse perdue dans des hôpitaux de fortune.

Cette courte partie au réalisme saisissant n'en demeure pas moins la plus classique, et ne représente finalement qu'un infime fragment d'une oeuvre complexe et bien plus ambitieuse qu'il n'y paraît. Ecrit dans les années 70, soit près de soixante ans après le déclenchement des hostilités, le roman de Timothy Findley bénéficie du regard novateur d'un jeune écrivain "éclairé", qui envisage le conflit dans sa globalité, sans pour autant perdre de vue les destins individuels. Guerres traite de la vie sous toutes ses formes, et aborde avec beaucoup de justesse les relations entre les êtres, sensiblement altérées par la guerre et les menaces que celle-ci fait peser sur tout un chacun. Les personnages féminins jouent un rôle essentiel dans le récit, ce qui est assez inattendu dans un roman sur la première Guerre Mondiale. Qu'il s'agisse de la mère et des soeurs du héros, rongées par l'angoisse de l'attente, ou encore des jeunes femmes rencontrées par Robert lors de sa convalescence en Angleterre (dans l'un de ces manoirs ouverts aux blessés par de riches familles britanniques), toutes nourrissent des sentiments contrastés à l'égard de la guerre, qui exacerbe les passions et n'en finit pas de générer souffrances et chagrins. L'auteur dresse un vaste panorama des sentiments et comportements humains, de l'amour à la haine en passant par l'espoir, la peur, la lâcheté ou les plaisirs les plus inavouables. Il est également question de violence et de sexualité, de mal-être et de maladie. Sans oublier la mort, évidemment omniprésente d'un bout à l'autre du récit ! Celui-ci ne se montre d'ailleurs pas très optimiste quant à la nature de l'espèce humaine, et l'évolution du personnage principal est à cet égard emblématique. La variété des points de vue apportés par les différents témoignages permet quant à elle de multiplier les approches, et le roman y gagne paradoxalement en cohérence et en intensité.

Signalons pour finir la place (très) importante accordée à la nature et à la vie animale. Robert montre une grande empathie envers les chevaux, et nombreuses sont les espèces représentées tout au long du roman (lapins, rats, oiseaux, crapauds constituent des personnages secondaires inattendus). La guerre est perçue comme un affront fait à Dame Nature, et la violence des combats contraste avec la paisible quiétude de la campagne belge, ravagée par ce déferlement de violence absurde. Il s'agit là de l'un des principaux sujets du livre, mais ce n'est cependant pas celui que j'ai préféré (non qu'il soit mal traité, mais les thématiques "humaines" m'ont davantage intéressée).

De ce roman, je retiendrai surtout sa construction, le récit "à tiroirs" apportant une indéniable plus-value narrative, tout en entretenant le suspense quant au destin de Robert. L'auteur fait preuve d'une grande imagination, et construit une fiction profondément romanesque, qui se nourrit de la réalité pour mieux la sublimer. Guerres se révèle par ailleurs extrêmement varié, tant dans le fond que dans la forme, et entraîne le lecteur dans des directions inattendues, pour notre plus grand plaisir. Je suis convaincue par le style de Timothy Findley, un auteur dont je n'avais curieusement jamais rien lu, alors que plusieurs de ses romans me tentent depuis de nombreuses années !

Un roman de guerre atypique et original. Recommandé par Miss Léo.

Merci à Babelio et aux éditions Phébus.

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Une année en 14Nouvelle participation au challenge Une année en 14, organisé par Stephie.