dimanche 19 octobre 2014

La fractale des raviolis - Pierre Raufast




























Alma Editeur, 2014, 268 pages



La première phrase :

"Je suis désolé, ma chérie, je l'ai sautée par inadvertance."


L'histoire :

Midi un quart. L'heure du crime. Une épouse bafouée se prépare à assassiner son mari infidèle. Son arme secrète : une assiette de raviolis empoisonnés. C'est alors que la voisine sonne à la porte, et leur confie pour quelques heures son fils Théo, cinq ans. La présence du petit garçon contrarie les plans de la jeune femme, qui cherche désespérément un plan B, tandis que son époux réchauffe la funeste casserole de raviolis. Non, elle ne peut tout de même pas laisser tuer un enfant innocent ! Surgit alors le souvenir de ce père qu'elle admirait tant, et qui aurait assurément su quoi faire en pareilles circonstances...


L'opinion de Miss Léo :

La fractale des raviolis. Titre sublime, auquel je ne pouvais que succomber. Le billet de Keisha ayant achevé de me convaincre, c'est donc tout naturellement que je me suis précipitée sur ce premier roman, proposé par Babelio lors de la dernière opération Masse Critique. Bien m'en a pris ! Les raviolis façon Pierre Raufast sont succulents, et il ne m'aura pas fallu plus de quelques lignes pour être conquise par la pétillante originalité de ce savoureux récit. Je l'ai lu (dévoré) avec délectation, en moins de temps qu'il ne m'en faudra pour écrire ce billet...

Ne vous fiez pas au résumé ci-dessus, qui ne donne qu'un aperçu très réducteur d'une oeuvre riche et foisonnante. On croit d'abord lire l'histoire d'un couple en crise... Que nenni ! Le second chapitre de ce roman à tiroirs nous entraîne vers de tout autres horizons, et ce sont en réalité une petite dizaine d'intrigues différentes qui se trouvent étroitement imbriquées, à la manière de poupées gigognes. La situation de départ n'est que le point d'entrée vers un vaste univers aux multiples ramifications (cf la fractale du titre !), unies par la répétition d'un motif commun, à savoir les sales tours que nous joue le destin.

Pierre Raufast se révèle un excellent conteur, et son art consommé de la rupture prend constamment le lecteur au dépourvu. On veut savoir ce qu'il adviendra de la tentative de meurtre contrariée de l'épouse aux raviolis (le suspense est à son comble !), mais le romancier se désintéresse bien vite de son sort, pour se consacrer à d'autres personnages hauts en couleurs, au comportement souvent monstrueux. Mention spéciale à l'Arnaqueur des cimetières, ainsi qu'au très recommandable (et néanmoins adorable) Franck Vermüller, qui consacra sa prime jeunesse à perfectionner les Cinquante façons astucieuses de torturer tuer une sauterelle, avant de s'attaquer à des proies plus conséquentes. Les anti-héros de Pierre Raufast traversent des épidémies de peste, souffrent de curieuses anomalies de la vision, explosent en vol, aident la police lors des interrogatoires et mènent des combats désespérés contre les rats-taupes, tout en courant après un mystérieux rubis disparu. Que de belles trouvailles dans ce roman !

Les différentes intrigues peuvent parfois sembler décousues, mais n'en forment pas moins un tout cohérent. On ne s'ennuie pas un instant, et l'on prend surtout un immense plaisir à suivre les destins contrastés de ces personnages atypiques, dont le romancier s'amuse à nous narrer les déboires et les méfaits, fortement influencés par les aléas imprévisibles du hasard. Pierre Raufast n'avoue d'autre objectif que celui de raconter des histoires, tout droit sorties de son imagination très prolifique ; cette démarche semble malheureusement de plus en plus rare dans le paysage littéraire français, la plupart des auteurs étant davantage inspirés par leur propre nombril que par la création de personnages fictifs et de situations dignes d'intérêt. La fractale des raviolis est quant à elle un petit bijou d'humour noir. N'y voyez rien d'autre qu'une fantaisie littéraire originale, à la construction admirable et au dénouement particulièrement jouissif, dont on sent qu'elle a été pensée et rédigée par un scientifique (Pierre Raufast est ingénieur, et fait preuve d'une rigueur et d'une logique implacables, au service d'un style fluide et parfaitement maîtrisé). C'est drôle, vivant et sans prétention. Que demander de plus ?


Un roman français original, drôle et plein de surprises. 
Recommandé par Miss Léo.


Je ne connaissais pas l'éditeur Alma, mais je vais désormais m'intéresser de plus près à leurs publications. Merci à Babelio pour cette sympathique découverte.





dimanche 12 octobre 2014

Le Best-seller de la rentrée littéraire - Olivier Larizza
























Andersen éditions, Collection Humour, 2014, 226 pages


Les premières phrases :

Je m'appelle Octave Carezza et je suis écrivain à plein temps. Enfin presque. J'ai réussi à développer une seconde activité en parallèle : l'angoisse de la page blanche. J'y consacre même pas mal d'énergie (c'est mon côté perfectionniste). Ce qui, en définitive, fait de moi un écrivain à mi-temps, dans le meilleur des cas.


L'histoire :

Octave Carezza, ancien professeur de littérature comparée, a tout plaqué pour embrasser la carrière d'écrivain. Les temps sont durs, et l'inspiration fluctuante. Le jeune romancier ambitieux retrace ses déboires littéraires et financiers, et nous invite à partager ses aventures rocambolesques. Quel monde étrange que celui de l'édition ! Octave s'inscrit dans une agence de rencontres pour écrivains désargentés, espérant y trouver l'âme soeur (sous le pseudonyme de Franz Kafka). Les rentrées pécuniaires se font rares, aussi accepte-t-il d'écrire un texte alimentaire pour une sandwicherie, dans le but de récolter quelques maigres deniers. La vie d'écrivain est faite de compromis, mais aussi de rencontres avec les lectrices, de négociations rondement menées avec les éditeurs, ou de séances de dédicaces organisées dans le cadre de quelque salon, en attendant la consécration ultime, à savoir l'écriture et la publication d'un hypothétique best-seller.


L'opinion de Miss Léo :

J'ai été contactée (comme beaucoup de blogueuses) par l'attachée de presse de chez Andersen, qui me proposait de recevoir en avant-première les deux premières publications de cette toute nouvelle maison d'édition. Je n'en ai accepté qu'une seule, l'autre ne me tentant pas du tout.

Difficile de résumer le contenu de cet ouvrage, d'autant plus qu'il ne s'agit pas d'un roman, mais plutôt d'un recueil de nouvelles, articulé autour d'un personnage d'écrivain témoin de son époque, alter-ego de l'auteur. Les dix chapitres abordent différentes thématiques, en rapport avec le monde du livre. Sont ainsi évoqués pêle-mêle la vie sentimentale de l'écrivain, ses doutes et ses angoisses (pouvant parfois conduire au suicide), sa peur panique de la page blanche, ses relations avec les éditeurs, les fans, les femmes, les journalistes et les livres numériques, ainsi que les rapports qu'il entretient avec ses pairs, rencontrés à l'occasion de salons littéraires bien arrosés.

Olivier Larizza signe une fantaisie satirique au ton loufoque, qui fustige avec légèreté la futilité et les pratiques parfois risibles des acteurs du microcosme littéraire (écrivains maudits, éditeurs parisiens, critiques pédants et auteurs de best-sellers à la chaîne en prennent pour leur grade). Le texte est drôle, inventif et assez finement observé. On sourit, on s'amuse des réflexions du personnage principal, confronté à des situations parois surréalistes, mais je crains toutefois qu'il ne m'en reste pas grand chose d'ici quelques semaines. Le texte est parfois plombé par quelques lourdeurs stylistiques, que j'impute avant tout à un cabotinage excessif de la part de l'auteur. J'aime les jeux de mots faciles, surtout quand ils sont mauvais, mais je dois reconnaître que certains passages manquent cruellement de subtilité. Certains chapitres m'ont d'ailleurs laissée totalement de marbre, quand d'autres m'ont au contraire bien amusée (j'ai beaucoup ri en découvrant la biographie de Jean-Eudes Plateau, inventeur du plateau, ainsi que la technique imparable de cet écrivain dépressif et ami d'Octave, qui ne publie que des premiers romans pour s'attirer les bonnes grâces des critiques).

Pour résumer : le lorrain Larizza, qui n'en est pas à son coup d'essai, nous gratifie d'un sympathique exercice de style au ton décalé, fourmillant de bonnes idées et de réflexions pertinentes. La plume est agréable, les dialogues inégaux mais parfois hilarants, le propos intelligent, mais la mayonnaise ne prend pas complètement, et l'ensemble demeure de mon point de vue inabouti, trop décousu pour marquer durablement les esprits.

Un dernier bémol concernant la couverture, certes originale, mais que je ne trouve pas très attirante... Voici ce que ça donne en couleurs :


Le livre est par ailleurs agréable à manipuler (couverture lisse, reliure souple, format satisfaisant). Bonne continuation aux éditions Andersen !


Un ouvrage de bonne facture, plaisant, mais pas inoubliable.


samedi 11 octobre 2014

Tag Défi Positif





























J'ai été taguée sans vergogne par notre adorable et talentueuse modianophile, Miss Galéa en personne, qui m'a demandé de lister trois choses positives de ma journée, et ce trois jours de suite. L'énumération sera à n'en pas douter passionnante (il est vrai que je mène une vie particulièrement trépidante, dont les moindres détails méritent d'être relatés) !


Jeudi

16h16 : Ô joie ! La chromatographie sur colonne des colorants de poivron rouge que j'ai fait réaliser à mes élèves en TP a parfaitement fonctionné. Nous n'aurons pas respiré des vapeurs de dichlorométhane pour rien.

17h20 : le soleil darde ses rayons à travers les fenêtres de ma salle de colle. J'allume mon iPhone. Et là... Quelle surprise ! Modiano s'est vu attribuer le Prix Nobel de littérature !! C'est la fête chez les blogueuses. J'imagine sans peine le bonheur immense que doit ressentir notre amie Galéa, grâce à qui j'ai justement lu mon premier Modiano il y a à peine un mois. Tiens, si je lui envoyais un petit message pour célébrer l'événement ?

20h11 : je suis menée au score par une ancienne internationale colombienne, mais je parviens pourtant à m'imposer sur le score très serré de 15-14, au terme d'un match très intense. J'ai mis une touche au pied de toute beauté. Bon entraînement dans l'ensemble (malgré quelques ratés).


Vendredi

8h53 : je saute dans le train dix secondes avant la fermeture des portes. Ouf, je n'aurai pas besoin de poireauter quinze minutes sur le quai en attendant le suivant !

20h12 : je lis la dernière page de La fractale des raviolis de Pierre Raufast (vendredi, c'est raviolis). Je suis conquise par ce roman original et sans prétention, dont je vous reparlerai très prochainement.

21h19 : apéro à base de bière(s), pain frais et pâté. Ca sent le week-end !!!!!!!


Samedi

9h04 : j'ouvre un oeil. Chouette, c'est samedi ! Pas besoin d'aller bosser (oui, mais les copies ne vont pas se corriger toutes seules) (oui, mais on s'en fout, c'est samedi quand même) (et ton cours de thermo, Miss Léo ?)(eh bien il attendra).

10h04 : F. trouve des puces mortes dans l'appartement. Gnark gnark gnark (rire sardonique). Cela signifie que le produit commence (enfin) à faire effet, et que la minette devrait arrêter de se gratter dans un futur proche. A mort les Siphonaptères !

13h34 : je réalise au cours d'un bref instant de fulgurante lucidité qu'il ne reste plus qu'une semaine avant le début des vacances. Yeaaaahhhhhhhhh !!!!!!!! New York, nous voici.


The end


Quand je vous disais que ma vie était passionnante... Comme d'hab, je ne tague personne, en bonne briseuse de chaîne. A bientôt avec un (voire plusieurs) billet(s) de lecture.


samedi 4 octobre 2014

Je lis mais je procrastine #3 (spécial Mois Américain)

Le Mois Américain est terminé, et je n'ai évidemment pas eu le temps de vous parler de toutes mes lectures. J'enrage ! Puisque c'est comme ça, je vous propose un "trois billets en un", avec ce nouveau numéro de "Je lis mais je procrastine" (une rubrique qui a fait ses preuves). La variété est au rendez-vous, comme vous pourrez assez vite le constater.
























Les habitants de Sam Dent, petite ville de montagne perdue dans le nord de l'état de New York, subissent un profond traumatisme le jour où le bus scolaire, conduit par la très dévouée Dolores Driscoll, quitte la route et bascule dans une sablière. L'accident coûte la vie à de nombreux enfants, et déclenche des réactions parfois violentes, parfois résignées au sein de la petite communauté. 

Le roman est décomposé en cinq longs chapitres, donnant tour à tour la parole à quatre protagonistes du drame. Se succèdent ainsi les témoignages de Dolores, de Billy Ansel, père de deux jumeaux morts dans l'accident, de Mitchell Stephens, avocat new-yorkais, bien décidé à identifier et faire payer les "coupables", et de Nicole Burnell, jeune adolescente adulée par ses camarades, jadis promise à tous les succès, désormais condamnée à passer le reste de sa vie en chaise roulante. Les quatre récits pourraient presque se lire indépendamment les uns des autres, comme un recueil de nouvelles articulées autour d'un thème commun, mais n'en forment pas moins un tout cohérent. Ces voix singulières se répondent, et le roman se nourrit de ces regards croisés, qui font évoluer l'image que le lecteur a des habitants de cette sinistre bourgade. De beaux lendemains ne se concentre pas uniquement sur l'accident, et prend le temps de s'attarder sur le passé, les doutes et les failles de chaque personnage, ainsi que sur les problématiques économiques de cette petite ville de province, qui connaît un taux de chômage important, et dans laquelle les opportunités sont rares. La construction polyphonique culmine dans le dernier chapitre, lorsque Dolores reprend la parole pour apporter une conclusion troublante au récit.

Le roman analyse l'impact de la communauté sur les réactions de l'individu. L'accident redistribue les cartes, et conduit chaque habitant de Sam Dent à s'interroger sur le sens de son existence en ce bas monde. Certains se laissent submerger par la douleur, quand d'autres se réfugient au contraire dans la haine et l'agressivité. Les personnages sont dans l'ensemble assez antipathiques, à l'exception de Dolores Driscoll, touchante dans sa simplicité. J'ai toutefois apprécié le cynisme de la jeune Nicole Burnell, qui révèle sa face la plus sombre en même temps que quelques lourds secrets familiaux. Le récit de Billy Ansel et celui de l'avocat Stephens m'ont en revanche laissée de marbre, ce qui explique pourquoi je n'ai pas été aussi emballée que je l'aurais voulu par ce roman intelligent et sans pathos, au style fluide et efficace.

Je prévois de lire d'autres Russell Banks, notamment American Darling et Lointain souvenir de la peau, dont je n'ai entendu que du bien. J'aimerais également voir le film que le canadien Atom Egoyan a tiré du présent opus.


Une intéressante chronique de moeurs à l'ambiance pesante. 


Titre original : The Sweet Hereafter
Traduction (américain) : Christine Le Boeuf
Babel, Actes Sud, 1991/1994, 327 pages

























Changement de style, changement d'univers. J'ai lu au mois de septembre ce très célèbre classique de SF, chaudement recommandé par F. et conseillé par Méli. Je suis difficilement impressionnable et totalement insensible, mais j'ai pourtant été durablement traumatisée par ce roman à fort impact psychologique, dont le dénuement n'en finit pas de me hanter. Des fleurs pour Algernon nous conte le destin tragique (mais ô combien fascinant) de Charlie Gordon, qui voit sont quotient intellectuel tripler à la suite d'un traitement expérimental mis au point par le Dr Strauss et le Pr Nemur, également testé sur Algernon, petite souris blanche de laboratoire dont les facultés n'en finissent pas de surprendre. Le simple d'esprit, tout heureux à l'idée de devenir "un telligent", se métamorphose en quelques semaines en génie sensible et sensé, dont la pensée se structure de jour en jour, au fur et à mesure que se développe son intelligence.

Charlie couche ses états d'âme sur le papier : ses comptes-rendus, d'abord naïfs et entachés d'énaurmes fôtes d'ortograf, ne tardent pas à refléter la profondeur des changements qui s'opèrent dans son esprit. L'employé malhabile et raillé par ses collègues accède au statut de brillant penseur, et découvre la richesse du monde qui l'entoure : c'est un univers totalement nouveau qui s'ouvre à Charlie, assoiffé de culture et de connaissances. Cette clairvoyance nouvellement acquise se manifeste également sur le plan émotionnel et sexuel : Charlie Gordon, éternel enfant immature, découvre les sentiments amoureux, et avec eux les tourments d'une vie d'adulte. Etre intelligent ne se révèle en effet pas de tout repos. Il lui faut désormais compter avec d'innombrables questionnements existentiels, et subir les refus de la (potentielle) femme de sa vie (la psychologue Alice Kinnian), avec laquelle il ne sera jamais en phase (d'abord trop bête, puis trop intelligent pour entretenir des relations satisfaisantes avec ses semblables). Charlie devient également conscient de la médiocrité des gros lourdauds qu'il prenait pourtant pour ses amis, et découvre horrifié que même des scientifiques aussi brillants que Nemur et Strauss ne sont pas infaillibles. Le bonheur est-il inversement proportionnel à l'intelligence ? On peut sérieusement se poser la question !

Daniel Keyes situe son roman dans un quotidien qui n'a rien de futuriste, ce qui facilite l'adhésion du lecteur à une intrigue par ailleurs crédible, centrée sur les réflexions d'un unique personnage plein d'humanité. Le récit, sobre et émouvant dans la première partie, devient carrément poignant lorsque Charlie voit ses capacités intellectuelles décliner peu à peu, à son grand désespoir. Son langage se dégrade en même temps que l'acuité de sa pensée (une terrible régression, dont le côté inéluctable et définitif rappelle les effets de la maladie d'Alzheimer). Les dernières pages m'ont fait pleurer à chaudes larmes (un "exploit" que peu de livres ont réussi à atteindre). Je ne m'en suis pas encore remise !


Un coup de coeur douloureux, que je recommande chaudement.


Titre original : Flowers for Algernon
Traduction (américain) : Georges H. Gallet
J'ai Lu, 1959/1972, 311 pages

























The Crucible (Les Sorcières de Salem) : autre classique américain des années cinquante, dans un genre il est vrai complètement différent. J'ai beaucoup de mal à écrire des chroniques pertinentes sur des pièces de théâtre, aussi mon propos sera-t-il bref et superficiel.

Est-il encore besoin de présenter la célèbre pièce d'Arthur Miller, connue (entre autres) pour son sous-texte sur le maccarthysme, dont Miller fut justement l'une des nombreuses victimes ? Le dramaturge développe une intrigue basée sur des événements historiques réels (le procès de Salem en 1692) pour illustrer l'absurdité de la "chasse aux sorcières" menée par le sénateur de sinistre mémoire. La folie s'empare d'une petite ville du Massachusetts, alors que s'ouvre un vaste procès en sorcellerie, impliquant plusieurs dizaines de femmes et filles de tous âges. L'audience est une vaste plaisanterie, un effarant festival de mauvaise foi au cours duquel se succèdent les accusations fallacieuses. Le simple fait d'être appelé à comparaître prouve la culpabilité, et les arguments des juges se révèlent souvent imparables et impossibles à retourner.

Les personnages sont placés dans des situations conflictuelles, généralement sans échappatoire. John Proctor, séduisant fermier rationnel et droit dans ses bottes en quête de rédemption, demeurera jusqu'au bout un homme fidèle à ses principes, et refusera de se laisser manipuler par la vénéneuse Abigail Williams, laquelle se venge du dédain de son amant en attisant les haines et les soupçons. 

Arthur Miller signe une pièce très forte, au dénouement sombre et pessimiste, qui véhicule pendant quatre actes une forte intensité émotionnelle. Le texte est vivant, intelligent, et rédigé dans un anglais inspiré par la langue en usage à la fin du XVIIème siècle (époque à laquelle est censée se dérouler l'histoire de la pièce). Les répliques sont parfois entrecoupées de textes explicatifs, précisant le rôle et la position de chaque personnage (dont la plupart sont inspirés par les véritables protagonistes du procès de Salem).


Une pièce que j'adore, et que je relirai sans doute un jour.


Modern Classics, Penguin, 1953, 126 pages


J'ai eu la chance d'assister à une représentation de la pièce cet été à Londres, avec Richard Armitage dans le rôle de John Proctor (celui-ci enlève sa chemise au début du deuxième acte, probablement pour exposer son torse imberbe au regard concupiscent des greluches du premier rang). J'ai trouvé la mise en scène excellente, avec un beau travail sur l'utilisation de l'espace, et une exploitation intéressante de la scène circulaire de l'Old Vic (très beau théâtre, soit-dit en passant). Les comédiens sont à la hauteur, avec une mention spéciale à l'interprète d'Abigail, très habitée par son personnage. Je suis toujours aussi contente d'aller au théâtre, encore plus lorsque la pièce est jouée dans sa langue d'origine !

(bon, il faut dire que j'ai eu en tête pendant toute la durée du spectacle le fameux "A witch !" des Monty Pythons dans Holy Grail, ce qui m'a fait sourire à plusieurs reprises)




Ca ne se voit pas, mais j'avais la crève
(je me suis retenue pendant toute la pièce
pour éviter de me moucher/tousser toutes les deux minutes).
Miss Léo en mode incognito



































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Ce billet s'inscrit dans le cadre de ma participation au Mois américain.


mardi 30 septembre 2014

Le voyage d'Anna Blume - Paul Auster




























Titre original : In the country of last things
Traduction (américain) : Patrick Ferragut
Babel, Actes Sud, 1987, 267 pages


La première phrase :

Ce sont les dernières choses, a-t-elle écrit.


L'histoire :

Anna Blume raconte dans une longue lettre adressée à un destinataire hypothétique comment elle partit naguère à la recherche de son frère William, disparu depuis plusieurs mois sans laisser de traces. La jeune femme atterrit dans une ville ravagée par la violence, où la pénurie de biens consommables et la nécessité de lutter quotidiennement pour sa survie anéantissent progressivement les derniers vestiges d'humanité d'une population réduite au malheur et au désespoir. Anna découvre au fil de ses errances une terrifiante société post-apocalyptique, dans laquelle chacun s'efforce malgré tout d'établir des relations humaines épanouissantes.


L'opinion de Miss Léo :

Oups... Plus que deux heures trente avant la fin officielle du Mois américain, et mon billet n'est toujours pas écrit. Ca ne s'arrange pas !

Miss Léo... ta mission... si tu l'acceptes : rédiger cet avis en moins d'une heure.








Ta ta _ ta da ta ta _ ta da ta ta _ ta da ta ta _ ta da tadadaaaaa _ tadadaaaaaa _ tadadaaaaa _ ta da 


J'ai découvert Paul Auster il y a quelques années avec sa célèbre Trilogie new-yorkaise, que j'avais particulièrement appréciée. Et puis plus rien. Il était grand temps pour moi de renouer avec la plume exquise de ce grand romancier, également scénariste de Smoke, excellent film américain du siècle dernier.

Le voyage d'Anna Blume est une dystopie aux allures de conte effrayant. Le récit, non daté, se déroule dans une ville non localisée, où la jeune Anna déambule sans autre objectif que celui de retrouver la trace de son frère disparu. Ses errances nous invitent à découvrir un monde étrange et cauchemardesque, dont les dérives extrémistes, quoique terrifiantes, semblent néanmoins douloureusement plausibles et ô combien réalistes en ce triste début de millénaire. Le roman a été écrit dans les années 80, mais n'a pas pris une ride. Paul Auster décrit une société violente et désespérée, dans laquelle chaque objet, aussi anodin soit-il, fait désormais l'objet de toutes les convoitises (pénurie oblige). L'heure est à la débrouille, au recyclage et à la récupération (on brûle des livres pour se chauffer, on se protège du froid avec du papier journal...). Dans ce contexte morose se développent d'étranges professions, réservées aux plus démunis : les chasseurs d'objets sont à l'affût du moindre bien consommable, qu'ils échangeront par la suite contre quelques deniers durement gagnés, tandis que les ramasseurs d'ordures quadrillent la ville, afin de pallier les déficiences d'un réseau d'égouts devenu inutilisable. Ces charognards ne peuvent opérer que munis d'une autorisation, et les travailleurs illégaux risquent la déportation en camp de travail.

Les échanges marchands occupent une place prépondérante dans cette vaste cité encombrée de gravats et de cadavres. Le corps humain lui-même est traité comme une vulgaire marchandise, un morceau de viande dont on oublie qu'il fut jadis habité par une âme, prompte à s'émerveiller et à se réjouir des rares plaisirs de la vie. La police contrôle le moindre déplacement, et les pouvoirs politiques ont depuis longtemps renoncé à agir, sans qu'il vienne à quiconque l'idée de leur en vouloir. "Les gens sont trop affamés, trop pris dans leurs pensées, trop dressés les uns contre les autres pour cela." (page 30)

Il paraît en effet bien difficile de s'épanouir dans ce cloaque envahi par les sans-logis et les épaves humaines, où le suicide devient une forme d'accomplissement. Les plus chanceux pourront s'offrir une mort heureuse et décente dans une Clinique d'euthanasie ; les moins bien lotis rejoindront quant à eux la longue cohorte des Coureurs et des Sauteurs, fermement décidés à en finir avec leur existence ingrate, quand ils ne succomberont pas tout simplement à la faim ou au froid, ou aux séquelles physiques d'une agression en pleine rue.

C'est dans cet environnement apocalyptique qu'Anna Blume, élevée dans un milieu aisé et à l'abri du besoin, entame son douloureux voyage initiatique, dont on se demande parfois s'il ne s'agirait pas plutôt d'un mauvais rêve ; dynamique et volontaire, elle connaîtra une lente et inexorable descente aux Enfers, cependant marquée par de longues périodes d'espoir, durant lesquelles elle apprendra à survivre dans ce monde impitoyable. Le début du roman est très descriptif, et nous invite à découvrir la ville à travers les yeux de l'héroïne. D'abord spectatrice incrédule, Anna devient peu à peu partie prenante du quotidien de la cité, et le rythme du récit évolue progressivement, au fil des rencontres de la jeune femme : la narration se fait plus poétique, et accorde davantage d'importance aux relations humaines (oui, il est encore possible d'aimer et d'éprouver de l'empathie dans ce monde qui se désagrège). On notera également l'importance de la lecture et de l'écriture, qui se révéleront salutaires pour la santé mentale d'Anna.

Le roman prend la forme d'une longue lettre, dont on ne sait pas si elle trouvera son destinataire. Il semblerait toutefois que celle-ci soit lue par un intermédiaire (c'est en tout cas ce que laisse penser la première phrase de l'ouvrage), et que le témoignage de la jeune femme n'ait pas été totalement vain. On ne peut que s'en réjouir : les choses matérielles et les êtres semblent en effet menacés de disparition, et sombrent peu à peu dans l'oubli, tandis que les mots eux-mêmes perdent de leur sens et de leur pouvoir. Le récit d'Anna constitue donc le seul souvenir tangible de ces voix éteintes.

Paul Auster esquisse un tableau très sombre, qui invite à la réflexion. Le voyage d'Anna Blume est remarquablement écrit, et je n'ai pas du tout été gênée par le côté un peu froid et le manque d'émotion que certains ne manqueront pas de lui reprocher. L'essentiel est ailleurs ! J'aime les textes intelligents, et j'ai été (bien) servie de ce point de vue là. Anna est attachante à sa manière, et l'intrigue conserve une part de mystère, ce qui n'est pas pour me déplaire. J'ai par ailleurs apprécié que ce pays mystérieux nous soit présenté comme une évidence, sans que l'auteur éprouve le besoin de se lancer dans des explications sans fin sur le pourquoi du comment. Bref, j'ai beaucoup aimé, et je relirai sûrement du Paul Auster dans un futur proche.

Un dernier point pour finir : je n'aime pas beaucoup le titre français, nettement moins évocateur que le superbe titre original (littéralement : Le pays des Choses Dernières). Il semblerait toutefois que le roman ait été réédité récemment chez Babel avec un nouveau titre (j'ai acheté mon exemplaire il y a déjà quelques années). Bravo à Actes Sud pour cette initiative !


Une belle et fascinante dystopie, qui invite à la réflexion.


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Et hop ! Mission accomplie ! Dernier billet pour le Mois Américain, organisé par Titine.

mardi 23 septembre 2014

Wilderness - Lance Weller





















Titre original : Wilderness
Traduction (américain) : François Happe
Editions Gallmeister, 2012, 406 pages (édition de poche)


La première phrase :

Elle se réveille avec un sentiment d'urgence qu'elle ne comprend pas tout de suite, abandonnant l'éclat éblouissant du rivage de son rêve pour la nuit aveugle de la journée qui commence.


L'histoire :

1965. Jane Dao-ming Poole vivote paisiblement dans la maison de retraite où défilent les dernières années de son existence. Elle se remémore avec mélancolie sa vie passée, et se souvient notamment de cet homme qui l'a sauvée autrefois, l'arrachant aux griffes de la montagne enneigée où elle avait trouvé refuge avec ses parents. Abel Truman, vétéran de la Guerre de Sécession taciturne et solitaire, à jamais marqué par son expérience de soldat, vivait alors dans une petite cabane du nord-ouest américain, avec la nature et son chien pour seule compagnie...


L'opinion de Miss Léo :

Hum... Le Mois américain entre dans sa dernière semaine, et il me reste encore au moins trois livres à chroniquer. De là à prétendre que je suis mal organisée...

Celui dont je vais vous parler aujourd'hui me tient particulièrement à coeur. Wilderness est de ces romans envoûtants à la sobriété singulière, qui vous happent et vous ensorcellent sans prévenir dès les toutes premières pages. Lance Weller signe une oeuvre dense et ambitieuse, dans laquelle se marient avec bonheur des genres littéraires à première vue aussi antinomiques que le "nature writing" et le récit de guerre. Le romancier américain emprunte tout autant à l'imagerie du western qu'aux grands textes de Jack London ou Henry David Thoreau, et entremêle avec brio des thèmes classiques et familiers, qui prennent ici une résonance insoupçonnée.  

Le roman bénéficie d'une construction habile et pleine de sens, qui met en lumière les aspects les plus sombres du Rêve américain. Le récit prend d'emblée un tour mélancolique, puisque nous abordons le premier chapitre en compagnie d'une vieille femme égrenant ses souvenirs. Ceux-ci nous ramènent en 1899, sur les traces d'un ancien combattant réfugié dans l'immensité sauvage d'une région isolée de la côte du Pacifique Nord. Les voyages solitaires d'Abel Truman, vieil homme taciturne perclus de douleurs et rongé par la maladie, sont ponctués de rencontres, qui toutes témoignent de la violence indélébile de cette civilisation bâtie dans le sang et la sueur. Petites gens aux moeurs chaleureuses ou gangsters pathétiques, alliés ou antagonistes, noirs ou blancs, hommes ou femmes, indiens ou esclaves affranchis : tous luttent pour survivre dans ce milieu hostile, et le roman est pour l'essentiel peuplé de personnages couverts de cicatrices et/ou souffrant de blessures morales. Lance Weller renvoie une image bien peu reluisante de cette Amérique souvent idéalisée, cependant plombée par une agressivité endémique et un racisme latent.

Cette absence totale de glamour est partiellement compensée par l'omniprésence de la nature, laquelle joue un rôle essentiel dans la progression du récit. Wilderness est un roman au style éthéré, souvent contemplatif, qui sollicite les sens et constitue une véritable expérience interactive pour le lecteur. La végétation humide, l'air iodé de la mer, le vent qui souffle dans les branches des arbres, la viande qui grille sur les feux de camp, les gémissements d'un chien en souffrance... Le lecteur en prend plein la vue/l'ouïe/l'odorat, et il est bien difficile de ne pas être ému par le déferlement sensoriel suscité par la plume puissamment évocatrice du romancier américain, admirablement servie par une excellente traduction.

Les flash-backs nous plongent au coeur de la bataille de la Wilderness, épisode méconnu de la Guerre de Sécession (un sujet qui me tient à coeur, comme j'ai eu l'occasion de le rappeler dans mon billet sur Gone with the Wind), ce qui nous vaut des scènes dignes des meilleures descriptions de la première Guerre Mondiale. L'immersion est totale pour le lecteur, qui découvre en même temps que les soldats le bruit, la fumée, la puanteur et la sauvagerie des combats. Les chevaux tombent les uns après les autres, les corps explosent sous les obus, les balles fusent de toute part, tandis que les survivants luttent frénétiquement pour s'extirper de cet enfer surréaliste. Les scènes d'affrontement, la plupart du temps âpres et crues, sont néanmoins d'une grande beauté, à l'image des rêves fiévreux d'un convalescent. Tout aussi terrifiantes sont les descriptions des heures suivant la bataille : il faut amputer les blessés, apaiser la souffrance des mourants, pleurer la perte d'un ami ou d'un compagnon d'infortune. On se rattache alors à des petits bonheurs simples : l'arrivée d'un colis, la réception d'une nouvelle tunique, quelques traits d'humour forcé, qui aident à conserver une part d'humanité salvatrice au coeur de cette innommable boucherie. La façon dont l'auteur associe la violence paroxystique des combats à la beauté de la nature meurtrie m'a rappelé certains aspects du roman Guerres, de Timothy Findley. La vie d'Abel Truman sera à jamais marquée par cette expérience traumatisante, dont le souvenir continuera d'influencer sa façon d'agir tout au long de ses pérégrinations futures.

Lance Weller met en scène des personnages dont on ne sait pas grand chose, individus noyés dans la tourmente de l'Histoire, auxquels on s'attache pourtant très rapidement. Abel n'est pas un saint, mais un homme simple, aspirant à un peu de repos et de tranquillité. Les personnages féminins sont quant à eux forts et volontaires, et réussissent en peu de pages à marquer les esprits. Il est à noter que le texte n'est pas dépourvu d'humour, malgré la noirceur des thèmes abordés.

Wilderness est un premier roman totalement maîtrisé, dont la réussite résulte d'une rare et subtile alchimie entre la qualité de l'écriture, lumineuse, et l'intelligence du propos. J'ai eu la chance de le gagner à un concours organisé par Noctembule, mais je l'aurais de toute façon acheté, car il me tentait depuis sa sortie. 


Un beau roman américain sur les liens étroits entre la guerre, la nature et les hommes. Magistral et émouvant !


Les avis de : Jérôme, Sylire, Val, Clara

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Nouvelle participation au Mois américain de Titine, du blog Plaisirs à cultiver.

mardi 16 septembre 2014

Gone with the Wind - Margaret Mitchell




























Pan Books, 1936, 992 pages



La première phrase :
(facile, je la connais par coeur !)

Scarlett O'Hara was not beautiful, but men seldom realized it when caught by her charm as the Tarleton twins were.


L'histoire :

Comment résumer en quelques lignes un roman d'une telle ampleur ??

Je vous fais la version simpliste :

Géorgie, 1861. Le scandaleux (séduisant, intelligent, opportunisteRhett Butler aime passionnément la ravissante (aguicheuse, égoïste, obstinéeScarlett O'Hara, fille de planteur. Celle-ci fantasme sur le gentleman (mou, lucide, cultivéAshley Wilkes, lequel épouse sa cousine, la très naïve (généreuse, altruiste, fragileMélanie Hamilton, qui idolâtre Scarlett. Le tout sur fond de Guerre de Sécession et de destruction des Etats Confédérés d'Amérique, balayés par la déferlante Yankee.















L'opinion de Miss Léo :

Billet un peu particulier pour un roman hors-norme, que j'ai dû lire une bonne dizaine de fois au cours des vingt dernières années. Il n'y a qu'à voir l'état de mon exemplaire : moi qui prends toujours soin de mes affaires, et qui répugne à abîmer les pages et la couverture d'un livre, je n'ai pu empêcher le dos de se couper en deux. Songez donc : j'ai été obligée de ressouder les deux moitiés avec du scotch ! Cela ne se voit pas très bien sur la photo, mais j'en suis malade rien que d'y penser... Brrrrrrrr !

Il était évidemment profondément injuste et anormal que ce sublime roman, auquel je voue depuis toujours un amour inconditionnel et vaguement hystérique, ne bénéficie pas de quelques lignes d'hommage ému sur ce blog. Je vous en parle d'autant plus volontiers que l'oeuvre de Margaret Mitchell me semble encore trop souvent victime de préjugés totalement injustifiés, certaines personnes mal informées ne voyant dans ce roman monumental qu'une bluette niaise et sirupeuse. Si vous voulez mon avis, lesdites personnes n'ont probablement pas lu le livre ! Vous savez ce que je pense des romances mièvres et convenues... Rassurez-vous : Autant en emporte le vent est la parfaite antithèse de ce que le genre a produit de plus mauvais au cours des cent dernières années.

Bien plus qu'une simple histoire d'amours contrariées, jamais guimauve, romanesque sans être romantique, cette vaste fresque est avant tout un grand roman sur la Guerre de Sécession, dont l'auteur nous laisse entrevoir les origines, le déroulement et les conséquences à long terme sur des populations sudistes meurtries dans leur âme et leur chair par la défaite de l'armée confédérée. Les événements majeurs de la guerre civile rythment les aventures de Scarlett, et de longs paragraphes sont consacrés à la progression des deux armées, ainsi qu'à la dimension stratégique des hostilités. La débâcle de Gettysburg marque ainsi le début d'une longue et pénible retraite, qui conduira au siège de la bouillonnante et trépidante Atlanta, longtemps sauvegardée par la défense acharnée du Général Johnston, avant que les troupes de Sherman ne s'abattent avec fureur et sauvagerie sur le reste de la Géorgie, telles une impitoyable nuée de sauterelles. Les généraux sudistes étaient tactiquement supérieurs à leurs homologues Yankees, mais leur armée souffrait d'un manque évident d'équipement et de renforts, qui se révéla hautement préjudiciable compte-tenu de la durée du conflit (quatre longues années tout de même), alors que les Etats confédérés étaient déjà lourdement asphyxiés suite au blocus naval imposé par l'Union depuis le début de la guerre.




Pas de plongée au coeur de la bataille comme dans le formidable Wilderness,  que je vous présenterai dans quelques jours (si je trouve le temps d'écrire mon billet), mais le lecteur entrevoit néanmoins toute la souffrance des soldats, pauvres hères en guenilles endurant de multiples blessures physiques et morales. Margaret Mitchell demeure attentive à l'aspect purement militaire d'une guerre menée au nom d'une Cause bien futile au regard du prix à payer, dont elle souligne également l'absurdité. L'abolition de l'esclavage, noble et louable objectif si cher à Abraham Lincoln, n'est en réalité qu'un prétexte teinté d'hypocrisie, le Nord industriel et protectionniste souhaitant de toute évidence en découdre avec le Sud rural et libre-échangiste. Les enjeux sont tout autant économiques qu'idéologiques, et de nombreux sudistes se battent tout simplement pour défendre leur terre, et sauvegarder leur mode de vie. La capitulation du général Lee à Appomattox marque le début d'une longue et terrible période de Reconstruction, durant laquelle se déroule la seconde moitié du roman. Il faudra encore de nombreuses années pour que les Démocrates sudistes reprennent enfin le dessus sur les Républicains yankees et autres Carpetbaggers opportunistes, et parviennent à redresser l'économie de l'ex-Confédération ravagée par les combats.

Voilà pour le contexte. Il convient de saluer comme il se doit la "performance" de la jeune romancière, qui fait preuve d'une maturité et d'une maîtrise tout à fait étonnantes compte-tenu de son manque d'expérience en tant qu'écrivain. On peut bien sûr regretter certaines maladresses, imputables aux origines sudistes de Margaret Mitchell. Celle-ci s'est en effet inspirée des récits de sa propre famille, dont les préjugés raciaux transparaissent tout au long du roman. Les personnages d'Autant en emporte le vent sont de riches planteurs convaincus de leur supériorité, qui manifestent un certain mépris vis à vis des classes inférieures et de ces rustres de Yankees. "White-trash", esclaves noirs et paysans pauvres sont traités avec condescendance, et certains propos peuvent choquer, notamment lorsque l'auteur s'efforce de justifier le bien-fondé de l'esclavage en affirmant que les ouvriers agricoles des plantations et autres domestiques étaient généralement traités avec bienveillance par leurs maîtres, ou lorsqu'elle tente de légitimer les actes des membres du Ku Klux Klan. Tout cela est évidemment hautement contestable, mais ces quelques dérives demeurent toutefois intéressantes d'un point de vue sociologique, et sans doute très représentatives de la mentalité de l'époque. Cela ne m'a en tout cas jamais empêchée d'apprécier le livre, par ailleurs pétri de qualités. 

Quant à Scarlett... les implications politiques, sociales et économiques de la guerre lui passent à mille lieues au-dessus de la tête (du moins lorsqu'elle n'est pas directement concernée) ! Comment parler de Gone with the Wind sans évoquer sa fascinante héroïne, un personnage étonnant comme on en rencontre peu en littérature ? Katie Scarlett O'Hara est une pétasse, n'ayons pas peur des mots, mais une pétasse attachante, qui se montre remarquablement à la hauteur des épreuves qu'elle traverse. Egoïste, obstinée, capricieuse et sans scrupule, cette jeune femme au caractère vif et à la morale défaillante se révèlera néanmoins forte dans l'adversité, et son dynamisme permettra de sauver plusieurs familles du désastre. Scarlett est prête à tous les sacrifices pour assurer la pérennité de Tara, sa terre adorée, et la jeune aristocrate précieuse du début du roman se métamorphose peu à peu en travailleuse acharnée, se livrant à des tâches indignes et bien peu féminines pour gagner les quelques deniers nécessaire à la survie de sa famille. Tuer un déserteur Yankee, cueillir le coton, traire une vache, vendre du bois en arnaquant le client, recruter et diriger une équipe de forçats pour assurer le fonctionnement de sa scierie... Rien ne semble pouvoir arrêter l'inaltérable volonté de Scarlett, qui réussit d'ailleurs tout ce qu'elle entreprend. Ses motivations sont parfois discutables, mais il est bien difficile de ne pas l'admirer !


... I'll never be hungry again !

Le personnage, omniprésent, est d'autant plus réussi que celle-ci se trompe sur toute la ligne en ce qui concerne les hommes. Deux fois veuve, mère de deux enfants pour lesquels elle n'éprouve que peu d'affection, Scarlett échoue totalement dans sa vie amoureuse, et ce pendant près de mille pages. Obsédée par le terne Ashley Wilkes, dont elle s'est amourachée à l'âge de quatorze ans, elle se méprend constamment sur les curieuses sensations que lui procure la présence sarcastique du séduisant Rhett Butler, dont elle ne parvient pas à saisir les motivations. Profondément immature, Scarlett est jeune et totalement ignorante des réalités de l'amour et de la passion, ce qui lui vaut bien des déconvenues. Le roman nous invite à plonger dans son esprit délicieusement tortueux, et à suivre sa lente et douloureuse évolution vers une lucidité chèrement acquise.

Les autres personnages sont tout aussi intéressants. J'aime beaucoup Mélanie, bien moins naïve que ses premières interventions ne pourraient le laisser croire (il faut dire que celle-ci est constamment vue à travers le regard condescendant et malveillant de Scarlett, qui ne cesse de la critiquer). Le contraste avec Scarlett est saisissant, mais les deux jeunes femmes que tout oppose traversent ensemble des épreuves qui finiront par les rapprocher. Leur relation constitue l'un des points forts du roman. Je n'ai jamais été fan d'Ashley Wilkes, mais force est de reconnaître qu'il s'agit d'un personnage éclairé et lucide, qui n'hésite pas à remettre les choses en perspective, apportant ainsi un point de vue contradictoire et raisonnable, qui tempère les propos racistes et manichéens évoqués plus haut. Il est en cela très proche de Rhett Butler, autre figure masculine marquante du roman. Ce dernier est cependant bien plus séduisant que son alter ego, et ses rapports avec Scarlett ne peuvent que passionner. Les scènes dans lesquelles il apparaît sont parmi les plus réjouissantes du roman, et je défie quiconque de résister à son insolence narquoise, néanmoins doublée d'une grande sensibilité.

Un mot de l'intrigue pour finir : celle-ci est dense et bien construite, riche en péripéties et l'on ne s'ennuie pas une seconde à la lecture de ce roman, qui ne me semble d'ailleurs pas exclusivement réservé à un public féminin (messieurs, n'hésitez pas à vous lancer !). L'atmosphère pétillante et colorée de la première partie cède peu à peu la place à une ambiance plus sombre et teintée de mélancolie, associée au souvenir d'un monde à jamais disparu, hanté par les fantômes des millions de victimes de la guerre. Le dernier quart tourne parfois au mélodrame, et les personnages connaissent leur lot de tragédies, mais les rebondissements sont parfaitement dosés par la romancière, laquelle parvient même à éviter l'écueil du happy-end larmoyant (ce dont je lui serai éternellement reconnaissante). Le triangle amoureux est quant à lui bien exploité, sans jamais tomber dans la facilité, avec juste ce qu'il faut de piquant et de tension sexuelle ; le désir physique et l'amour charnel sont évoqués de façon très subtile, malgré l'absence de scène à caractère érotique. Du grand art !




Passionnant roman historique, formidable histoire d'amour(s), captivant portrait de femme : Autant en emporte le vent est tout cela à la fois, et mérite amplement son succès populaire. Si vous ne l'avez jamais lu : mais qu'attendez-vous donc ??


Coup de coeur absolu !


P.S. J'aime aussi beaucoup le film, que je connais (évidemment) par coeur. Il fut un temps où je passais ma vie à en rejouer les dialogues... Vivien Leigh y est prodigieuse, tellement impressionnante qu'elle me fait peur parfois ! L'oeuvre de Fleming et Selznick ne rend cependant pas entièrement justice au roman, dont certains éléments n'ont pu être intégrés au scénario. Peu importe, je continuerai à le revoir avec plaisir !


P.P.S. La suite (Scarlett, par Alexandra Ripley) est médiocre et sans intérêt. Je l'ai lue juste après sa sortie, et je n'ai pas été convaincue.

P.P.P.S. Je n'ai jamais compris pourquoi Autant en emporte le vent avait été édité en trois tomes chez Folio... Quelle drôle d'idée !


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Nouvelle participation au Mois américain, organisé par Titine, du blog Plaisirs à cultiver.