mercredi 6 septembre 2017

Dormeurs - Emmanuel Quentin





























Le Peuple de Mü, 2015, 300 pages


La première phrase :

Des cris, ce bâtiment en a abrité bien plus qu'on ne saurait l'imaginer.


L'histoire :
(résumé de l'éditeur)

Dans une société dévastée par une crise économique sans précédent, des « Dormeurs professionnels » ont été sélectionnés pour la richesse structurelle de leurs rêves. Fredric Jahan est l’un d’eux. Les images de son sommeil, enregistrées à l’aide de capteurs nanotechnologiques pour une clientèle fortunée, caracolent en tête des ventes. Mais un jour, ses rêves, trop réalistes, ne s’enregistrent plus…


L'opinion de Miss Léo :

Je suis très branchée SFFF depuis quelques mois, et je me tourne volontiers vers les petits éditeurs, qui réservent souvent d'excellentes surprises. C'est chez Sandrine que j'ai découvert les romans d'Emmanuel Quentin, publiés par une jeune maison d'édition prometteuse, Le peuple de Mü (si comme moi vous pensez à Tao des Mystérieuses Cités d'Or, c'est que vous êtes probablement né dans les années 70 ^^).

J'ai tout de suite adhéré au postulat de départ de Dormeurs. Fredric et ses amis travaillent pour la société Dreamland, fournisseur officiel de rêves d'une société à la dérive. Dormeurs professionnels, ils enregistrent quotidiennement leurs rêves sur une bille amovible ; ceux-ci sont ensuite traités et retouchés par des techniciens, avant d'être commercialisés. On pense évidemment à Total Recall, mais il y a en réalité peu similitudes entre l'oeuvre d'Emmanuel Quentin et celle de Dick ou Verhoeven, en dehors de l'idée initiale. Les consommateurs de rêves ne sont d'ailleurs pas (ou très peu) évoqués ici, le récit se concentrant exclusivement sur les dormeurs et leurs petits tracas.

J'ai été très agréablement surprise par ce premier roman, qui s'apparente davantage à un thriller fantastique qu'à de la SF pure. L'univers est particulièrement riche, et l'intrigue énigmatique et divertissante à souhait suscite un réel intérêt. On partage avec plaisir les angoisses et autres interrogations existentielles du héros, balloté au gré de ses rêves à travers des environnements aussi diversement sinistres que la guerre du Vietnam ou les couloirs d'un hôpital psychiatrique. La routine quotidienne dérape lorsque les rêves de Fredric prennent une tonalité trop réaliste, et de plus en plus inquiétante ; des meurtres sont commis, et Fredric se retrouve malgré lui impliqué dans une affaire criminelle glauquissime, à la poursuite d'un mystérieux adversaire fantômatique (je n'en dis pas plus, je n'ai pas envie de spoiler). 

L'écriture est propre, sans grande originalité, mais la qualité est au rendez-vous, et l'efficacité de la narration rend la lecture très addictive (le récit est parfois interrompu par des extraits d'interviews et d'articles de journaux, ce qui dynamise l'ensemble). Emmanuel Quentin a de l'imagination à revendre, et possède un talent certain pour immerger le lecteur dans un univers crédible, dont la noirceur m'a conquise. Les personnages secondaires sont il est vrai assez creux, mais la personnalité du héros est en revanche très travaillée, et de mon point de vue très convaincante. 

Pour résumer : beaucoup de qualités à souligner pour ce premier roman, qui souffre néanmoins de certaines imperfections. J'ai quelques reproches à lui faire, qui s'apparentent plutôt à des regrets. Il est par exemple dommage que l'auteur n'explore pas en profondeur la totalité de ses idées. Celles-ci sont généralement excellentes, mais il reste trop de pistes non exploitées, qui ne débouchent sur rien, alors qu'on aurait souhaité en savoir davantage. Emmanuel Quentin aurait pu aller encore plus loin, et développer davantage le contexte (Dreamland, l'exploitation commerciale des rêves, l'impact sur les individus...). Le décor est bien planté, mais insuffisamment utilisé à mon goût (il y avait matière à écrire un roman encore plus fouillé). On reste un peu sur sa faim, malgré le plaisir de lecture immédiat. J'ai par ailleurs été légèrement déçue par le tour que prend l'intrigue sur la fin du roman, qui lorgne plus du côté de Stephen King que de celui de Philip K. Dick. Evidemment, cela n'engage que moi (je ne suis pas très branchée métempsycose) : d'autres y trouveront sûrement leur compte !

Je déplore pour finir la présence d'un certain nombre de coquilles dans mon exemplaire numérique : une relecture s'impose...

Je chipote, mais j'ai tout de même passé un excellent moment, et je me réjouis de pouvoir lire bientôt le deuxième roman d'Emmanuel Quentin, Où s'imposent les silences, que j'ai d'ores et déjà installé sur ma liseuse.


Un premier roman prometteur, quoique pas totalement abouti. 
Lecture plaisante et très addictive !


lundi 4 septembre 2017

Ces rêves qu'on piétine - Sébastien Spitzer











































Editions de l'Observatoire, 2017, 307 pages


La première phrase :

Un pas. Une pierre. Un chemin de poussière. Un printemps qui bourgeonne. Au fond bruisse un torrent. De loin.


L'histoire :

Printemps 1945. Destins croisés... Tandis que Magda G. rejoint ses enfants dans le bunker pour y vivre les dernières heures du Reich millénaire, des rescapés juifs errent sur les routes après l'évacuation des camps. Parmi eux, Ava, une petite fille née dans le KZ-Bordell d'Auschwitz, détentrice d'un rouleau de cuir contenant des témoignages de prisonniers récoltés au fil des années.


L'opinion de Miss Léo :

Ces rêves qu'on piétine fait partie de ces romans inexorablement destinés à finir entre mes mains, estampillés du label "Miss Léo compliant". J'ai lu "Magda Goebbels" et "KZ-Bordell" dans le résumé, et je me suis instantanément jetée dessus sans réfléchir, bien que ne connaissant ni l'auteur ni la maison d'édition. Très impatiente, j'étais. Un brin méfiante aussi, compte-tenu des thématiques abordées...

Pari gagné pour Sébastien Spitzer, qui propose une approche originale et personnelle d'un sujet qui ne l'est pas. J'ai lu ce roman avec grand plaisir, malgré quelques bémols que j'évoquerai plus loin. Ces rêves qu'on piétine tient la route, et ravira tout autant les amateurs de littérature que les monomaniaques obnubilés par la deuxième Guerre Mondiale et le Troisième Reich. Le primo-romancier choisit un angle intéressant pour évoquer la fin de la guerre en Europe. On pouvait pourtant craindre le pire, avec d'un côté la tristement célèbre Magda G., et de l'autre une petite fille mutique rescapée d'Auschwitz... Une association improbable qui aurait pu déboucher sur une catastrophe, mais qui se révèle finalement intéressante et bien dosée.

Soyons honnête, je n'ai rien appris concernant Magda Goebbels, fascinante et répugnante figure historique dont la biographie est aujourd'hui parfaitement connue (j'ai d'ailleurs lu récemment Les roses noires de Jane Thynne, un excellent roman d'espionnage au féminin, dans lequel on retrouve peu ou prou les mêmes éléments concernant Magda). Sébastien Spitzer cite clairement ses sources, et reconstitue avec habileté et pertinence le parcours et les dernières heures de la mère Goebbels, infanticide compris. Cette partie du récit est très bien menée, mais il n'en demeure pas moins que tout ce qui relève de l'interprétation psychologique des faits et gestes la première dame du Reich reste du domaine de la supputation. Nous sommes donc bien dans une fiction basée sur des événements réels, ce que confirme la deuxième trame narrative, consacrée à l'errance d'Ava et de ses compagnons de route.

On sent tout au long du roman la patte journalistique de l'auteur, qui se base sur des archives manuscrites ou photographiques pour construire son oeuvre littéraire. Le style est assez descriptif, et le contexte historique est très bien documenté, ce qui asseoit la crédibilité de l'ensemble. Sébastien Spitzer parvient à restituer en peu de mots la vie monotone dans le bunker d'Hitler, ou les atrocités du sinistre bordel d'Auschwitz. On ressent sans peine l'horreur vécue par les prisonniers évacués en 1945, l'épisode de la libération des camps étant évoqué avec pudeur à travers une poignée de destins individuels imaginés par l'auteur. Ce dernier signe un récit à échelle humaine, et crée quelques (beaux) personnages joliment croqués, anonymes ou inspirés de personnalités réelles (mention spéciale à la lumineuse photographe américaine Lee Miller, renommée Lee Meyer pour l'occasion).

Les lettres (fictives) de Richard Friedländer à sa fille Magda m'ont en revanche semblé légèrement tirées par les cheveux. Ces missives pleines de clairvoyance assurent un lien fragile et artificiel entre les deux histoires, qui ne m'a pas vraiment convaincue. La structure est bancale, mais je dois toutefois reconnaître que la double narration donne de la cohérence et de la force au roman. Il m'aura toutefois manqué un petit quelque chose pour être totalement convaincue.

Je suis également très réservée en ce qui concerne le style. J'ai trouvé le récit trop haché, surtout au début. Cela n'engage que moi, car le roman me semble plutôt bien écrit, et très efficace à sa manière. Sébastien Spitzer propose une écriture vivante et très littéraire, dont la sobriété ne fait que renforcer l'aspect tragique des événements relatés, avec un petit côté macabre en prime. Comme j'ai un coeur de pierre, je ne suis pas très sensible à cette prose que d'autres ont pourtant trouvée si émouvante. Certain(e)s en ont parlé avec des trémolos dans le clavier/la voix : ce ne sera pas mon cas, même si, je le répète une nouvelle fois, j'ai dans l'ensemble apprécié ma lecture.


Un premier roman prometteur et ambitieux, qui va au bout de sa démarche. A découvrir !


D'autres avis (élogieux) chez Meelly Lit, Jérôme, Leiloona

lundi 28 août 2017

Le port des marins perdus - Teresa Radice et Stefano Turconi












































Glénat, Collection Treize étrange, 2016, 320 pages


La première phrase :

Hey, mon garçon ! Tu m'entends ? Réveille-toi, mon gars !


L'histoire :

Juillet 1807. Abel, un jeune garçon amnésique, est repêché au large du Siam par un vaisseau anglais. Le capitaine William Roberts le prend sous son aile et le ramène à Plymouth, où il le laisse aux bons soins des trois filles de son ami le capitaine Stevenson, porté disparu et accusé de trahison le jour même de l'arrivée d'Abel à bord de l'Explorer. 


L'opinion de Miss Léo :

J'étais entrée dans la librairie en me jurant que non, cette fois, je n'achèterais rien (si vous admirez ma volonté, tapez 1 ; si vous me trouvez d'une touchante naïveté, tapez 2 ; si vous riez sous cape, tapez 3). C'était compter sans les pièges tendus par mes libraires, souvent de bon conseil : quand j'ai vu que ce roman graphique était recommandé par un membre de l'équipe, je n'ai pas pu faire autrement que de l'acheter. Franchement, vous auriez résisté à une si belle couverture, vous ?? Il se murmure en haut lieu que je serais ressortie de la librairie avec deux livres supplémentaires dans mon cabas, mais chut, c'est une autre histoire !

Je n'ai pas eu à regretter cet instant de faiblesse, tant j'ai pris de plaisir à la lecture de cette merveilleuse bande dessinée italienne.


Premier atout (non des moindres) : les magnifiques illustrations au crayon à papier, limpides et tout en nuances (de gris). Les planches sont très détaillées, mais extrêmement lisibles, sans surcharge, et j'ai été séduite par la précision et la douceur du trait de Stefano Turconi. Les dessins en noir et blanc me rebutent parfois, mais je n'ai eu aucun mal à me plonger dans cet ouvrage : tout y est superbe, des bateaux minutieusement représentés aux expressions des visages, en passant par les paysages joliment esquissés. On imagine aisément le travail que cela représente, mais le résultat est en tout point remarquable.



La qualité des dessins ne me suffit généralement pas à apprécier une bande dessinée : encore faut-il que le scénario soit à la hauteur. Objectif atteint pour Teresa Radice, qui signe une histoire captivante, très romanesque et bien menée. Le port des marins perdus est un récit d'aventures en quatre actes, qui fait la part belle aux combats navals et aux vaisseaux de la Royal Navy, mais qui possède également une dimension plus contemplative et onirique, incarnée par la quête de vérité du jeune Abel et la destinée de la prostituée Rebecca. Les personnages sont attachants, et l'intrigue se révèle tout aussi passionnante lorsque l'action se déroule en mer que dans les scènes plus intimistes ayant lieu en Angleterre.


Les dialogues sont bien écrits, et font moult fois référence aux grands poètes anglais (William Wordsworth, Samuel Coleridge ou encore William Blake). Un petit regret cependant : les dix dernières pages m'ont paru un peu lourdes, un peu pompeuses, et auraient selon moi pu être abrégées. C'est mon seul bémol, et il ne remet absolument pas en question mon admiration pour le reste de l'ouvrage, qui m'a totalement convaincue.

Je n'ai pas envie d'épiloguer pendant trois cents ans. Lisez-le, vous ne serez pas déçus du voyage !


Une BD sublime. Coup de coeur !

vendredi 25 août 2017

Le livre de Perle - Timothée de Fombelle





























Gallimard Jeunesse, 2014, 327 pages (en poche)



La première phrase :

Qui pouvait deviner qu'elle avait été une fée ?


L'histoire :

(dans un souci de clarté, et pour ne pas dévoiler trop d'éléments de l'intrigue, je vais me contenter de reprendre le résumé de la quatrième de couverture de l'édition grand format)

Il vient d'un monde lointain auquel le nôtre ne croit plus. Son grand amour l'attend là-bas, il en est sûr. Pris au piège de notre histoire, Joshua Perle aura-t-il assez de toute une vie pour trouver le chemin du retour?


L'opinion de Miss Léo :

Attention, chef d'oeuvre !

J'avais apprécié Vango, du même auteur, mais Le livre de Perle est à mes yeux bien meilleur (je n'ai pas encore lu Tobie Lolness, dont j'ai également entendu le plus grand bien). Timothée de Fombelle porte la littérature jeunesse à un niveau de perfection rarement atteint : j'en suis encore tout étourdie, du haut de mes trente-huit ans révolus !

"- Où l'a-t-il chassé ? Où ?
[...] - Il est dans le seul temps, sur la seule terre où on ne croit ni aux contes ni aux fées."

Le livre de Perle est un roman magique, tant par son contenu que par la fascination qu'il exerce sur son lecteur (je me demande d'ailleurs si je n'ai pas été ensorcelée). On suit en alternance trois récits enchâssés, qui finiront par converger. Trois histoires, trois destins : celui (tragique) du jeune prince Ilian, chassé de son royaume alors qu'il ne demandait qu'à vivre sereinement son amour avec la jolie fée Olia ; celui de Joshua Perle, apparu sur Terre un soir de 1936, et adopté par un couple de marchands de guimauve ; celui du narrateur, jeune garçon de quatorze ans et écrivain en devenir (un double de l'auteur ?), qui atterrit un jour par hasard chez un vieux bonhomme un peu étrange, vivant en ermite au fond des bois.

Il faut quelques dizaines de pages pour se familiariser avec cette narration éclatée, qui peut désarçonner, d'autant plus que les informations sont dans un premier temps distillées au compte-goutte. Qui parle ? Où se trouve-t-on ? Qui sont les personnages ? Le début du roman est nimbé de mystère, ce qui a tout de suite retenu mon attention. J'aime les romans jeunesse exigeants, qui misent sur l'intelligence de nos chères têtes blondes, plutôt que de leur livrer du prémâché/prédigéré insipide. J'ai d'ailleurs été soulagée de constater que le roman était écrit au passé, dans une langue travaillée mais accessible (merci Timothée de Fombelle !).

Le charme opère dès les premières pages. Difficile de ne pas succomber ! L'auteur laisse libre cours à son imagination pour nous conter une bien belle histoire, émouvante sans être mièvre, portée par des personnages extrêmement attachants. Les ingrédients habituels des contes de fée sont présents dans le roman, mais intégrés à un ensemble beaucoup plus vaste. Les chapitres consacrés à Joshua Perle se déroulent en effet dans un univers très réaliste : aux déboires d'Ilian dans son pays imaginaire succèdent ainsi les (més)aventures du soldat Perle durant la seconde Guerre Mondiale. Le mélange des genres se révèle ici particulièrement harmonieux et intelligent. La construction complexe et habile permet de poser les bases d'un récit passionnant, qui tient en haleine et stimule la capacité d'émerveillement du lecteur. Le livre de Perle est un roman puissamment onirique, dont les personnages semblent tous à la poursuite d'un rêve perdu : le monde des fées pour Joshua Perle, le vieil homme rencontré autrefois par le narrateur, l'amour éternel d'Olia... Le livre regorge d'idées séduisantes, comme ces valises entassées dans une cabane au fond des bois, ou encore les photos argentiques développées après plus d'un quart de siècle par le narrateur.

Tout à la fois récit d'aventures et fable nostalgique, le roman de Timothée de Fombelle célèbre le pouvoir des livres et de l'imagination, et séduit en évoquant l'idée d'une communication possible entre le monde féérique et notre monde cruel... sous certaines conditions ! Je l'ai lu d'une traite, et je le recommande sans réserve, aux jeunes adolescents comme aux adultes ayant gardé leur âme d'enfant.


Un roman enchanteur, à lire de toute urgence. Enorme coup de coeur !


jeudi 24 août 2017

Le sacrifice des dames - Jean-Michel Delacomptée




























Robert Laffont, 2017, 252 pages



La première phrase :

Assise dans un fauteuil tapissé de velours rouge, Judit pinçait entre ses doigts des morceaux de viande qu'elle distribuait à ses chiens, trois molosses qui ne connaissaient qu'elle.


L'histoire :

Hongrie, XVIème siècle. La jeune Judit, fille de l'ispán du comitat de Paks, ne peut que déplorer la passivité et le manque d'initiative de son père bien-aimé face à la menace incarnée par les Ottomans. Prétendante assumée à la succession de son géniteur, elle décide alors de mettre ses talents de joueuse d'échecs accomplie au service de son ambition.


L'opinion de Miss Léo :

Me revoici avec un roman ouvert totalement par hasard, choisi au feeling parmi les nouveautés de chez Robert Laffont. Je vais lire très peu de romans de la Rentrée Littéraire (pour moi un non-événement, même s'il m'arrive de lire des titres nouvellement parus lorsque j'en ai l'occasion). Je suis donc particulièrement contente d'avoir jeté mon dévolu sur cet ouvrage, dont je n'attendais rien, et qui fut pourtant une véritable révélation.

Jean-Michel Delacomptée signe un savoureux roman historique aux allures de friandise, dont les ingrédients avaient il est vrai tout pour me séduire : une héroïne forte et ambiguë ; un cadre dépaysant ; un pays en proie à une invasion imminente ; une intrigue ludique faisant la part belle aux échecs et à la stratégie... La mayonnaise a pris, et je me suis effectivement régalée tout au long de ma lecture (je l'ai lu en entier entre minuit et deux heures du matin, alors que ma prime intention était de m'interrompre à la moitié).

Première remarque : quel plaisir de lire un roman écrit au passé simple ! J'ai parfois l'impression que les auteurs français ne savent plus écrire autrement qu'au présent, une manie qui a le don de m'agacer (il faut vraiment que l'histoire soit bonne et le style très inspiré pour que cela fonctionne). Certains jugeront peut-être le récit au passé trop classique, mais je trouve pour ma part cela très reposant. Encore faut-il que la plume de l'auteur soit à la hauteur, ce qui est le cas ici.

J'ai aimé le petit côté merveilleux qui se dégage de cette histoire, pourtant ancrée dans un contexte spatio-temporel bien défini. Le sacrifice des dames oscille constamment entre la fable et le récit historique documenté, et le réalisme assez cru de certaines descriptions tranche avec la fantaisie dont nous régale parfois l'auteur. Si j'ai bien compris, ce dernier est spécialisé dans les portraits littéraires romanesques de personnages historiques (il a notamment écrit sur François II, Racine, Bossuet ou encore Ambroise Paré). Il nous transporte ici en Hongrie durant la Renaissance, sous le règne du jeune Louis II. Le lecteur fait la connaissance de Judit, sympathique adolescente rebelle aux idées bien arrêtées. Le personnage n'est cependant pas si lisse qu'il y paraît au premier abord, et sa quête de pouvoir emprunte des voies surprenantes, qui font tout le sel de ce roman.

Le récit est efficacement mené, les personnages bien croqués, et le contexte politique de l'époque savamment distillé par petites touches. Le roman trouve son apothéose dans la description très pince-sans-rire d'une délectable (et atypique) partie d'échecs, brillamment restituée par Jean-Michel Delacomptée dans une longue et minutieuse séquence qui vous laissera peut-être de marbre, mais dont j'ai pour ma part adoré le côté absurde et volontairement excessif (j'ai souri à plusieurs reprises).

Pour résumer : Le sacrifice des dames est un très bon roman, dense et distrayant (ce qui est évidemment une qualité à mes yeux). Il ne plaira peut-être pas à tout le monde, mais j'ai totalement adhéré au style et aux partis-pris narratifs de l'auteur, qui a su maintenir mon intérêt jusqu'à la fin.


Une belle surprise. J'ai beaucoup aimé !


mardi 22 août 2017

Vernon Subutex T.1 - Virginie Despentes




























Le Livre de Poche, Grasset, 2015, 429 pages



La première phrase :

Les fenêtres de l'immeuble d'en face sont déjà éclairées.


L'histoire :

(Attention, roman totalement impossible à résumer ! Je me contenterai donc d'une présentation très sommaire.)

Paris, 2006. Vernon Subutex perd son emploi, suite à la fermeture de son magasin de disques. Sa vie sociale et amoureuse en prend un sacré coup, d'autant plus que ses amis bientôt quinquagénaires se mettent brusquement à décéder les uns après les autres. Expulsé de son appartement pour défaut de paiement, il squatte chez des potes, mais finit malgré tout par se retrouver à la rue.

L'opinion de Miss Léo :

Je n'ai guère de sympathie pour Virginie Despentes, dont je doute fortement que les précédents romans puissent me plaire, tant ceux-ci semblent à mille lieues de mes préoccupations et de mes goûts littéraires. Je n'étais pas très attirée non plus par celui-ci, mais les avis enthousiastes de certaines collègues blogueuses, ainsi que la sortie récente du troisième tome ont attisé ma curiosité, au point que j'ai fini par me le faire offrir pour mon anniversaire.

Je reste néanmoins sur une impression mi-figue mi-raisin.

Principal intérêt de ce roman : le style. C'est déjà pas mal, me direz-vous... J'ai été très agréablement surprise de ce point de vue là, puisque j'ai été happée dès les premières pages par le souffle dévastateur d'une écriture moderne, nerveuse et sans concession. Virginie Despentes se montre virtuose dans le maniement de cette langue orale, pleine de verve et de vivacité, qui parvient à esquisser en peu de mots la complexité d'un personnage ou d'une situation. Ce premier tome est construit comme une longue digression, qui nous donne à découvrir une impressionnante galerie de portraits, la romancière consacrant de longs paragraphes à chacun des personnages côtoyés de près ou de loin par Vernon. Je vous mentirais si je vous disais que je n'ai pas pris de plaisir à la lecture de ces tranches de vie, tout au long d'un récit ma foi fort bien mené.

Virginie Despentes livre une chronique vivante et corrosive de la vie moderne, qui dresse un état des des lieux lucide de la société française, dont elle dénonce les contraintes, les dérives et les excès. Vernon Subutex (le roman comme le héros éponyme) est toutefois trop parisien pour convaincre réellement. Tous les personnages sont drogués, et la plupart évoluent dans le milieu très glauque des médias, du show-biz (bas de gamme), du cinéma, du porno ou du rock. Les figures marginales croquées par Virgine Despentes ne sont guère attachantes, et s'apparentent davantage à des archétypes qu'à des êtres de chair et de sang. Il en résulte une comédie de moeurs certes brillamment construite, mais étrangement désincarnée. L'intérêt pour Vernon (peut-être le personnage le plus "normal" du lot) est progressivement dilué à force de digressions ; dommage que l'auteur ne nous laisse pas davantage de temps pour apprivoiser son personnage principal !

Reste malgré tout un bon roman, mais sûrement pas le chef d'oeuvre universel annoncé. L'écriture est percutante, mais la mécanique du récit finit par sembler artificielle après quelques centaines de pages. Le propos est acerbe, et pas toujours bienveillant, contrairement à ce que j'ai pu lire ici où là. De nombreux jugements sont portés en filigrane. On est en droit de trouver cela répétitif et excessif, d'autant plus que le fil conducteur de l'intrigue est ténu, ce qui rend le récit assez décousu. Je l'ai tout de même lu d'une traite, par curiosité, mais aussi parce que le rythme hypnotique imposé par Virginie Despentes incite à tourner rapidement les pages pour découvrir la suite. Il n'est en revanche pas certain que Vernon Subutex s'inscrive durablement dans ma mémoire : je l'oublierai vite, et je ne me précipiterai pas sur la suite. J'ai apprécié la démarche, mais je ne me suis pas sentie bousculée, et je n'ai pas non plus ressenti l'inconfort évoqué par certains lecteurs.


Une comédie de moeurs moderne et rondement menée, qui ne m'a pas totalement convaincue. 
A lire pour se faire sa propre opinion.

dimanche 25 juin 2017

Les proies - Thomas Cullinan





















Titre original : The Beguiled
Traduction (américain) : Morgane Saysana
Rivages/noir, 1966/2014, 679 pages


La première phrase :

Je l'ai trouvé dans les bois.


L'histoire (version courte) :

Que diable allait-il faire dans cette galère ?


L'histoire (version longue) :

Virginie, mai 1864. Blessé à la jambe lors de la bataille de la Wilderness, le caporal Yankee John McBurney est recueilli et soigné par Martha Farnsworth, qui dirige avec sa soeur Harriet un pensionnat de jeunes filles sudistes. L'arrivée du soldat sème le trouble dans la maisonnée, et bouleverse le quotidien des élèves, qui vivent depuis plusieurs années à l'écart de toute présence masculine.


L'opinion de Miss Léo :

Plus que du roman de Thomas Cullinan, c'est surtout du superbe film de Don Siegel dont j'ai envie de vous parler aujourd'hui. Et pour cause : je ne l'ai vu qu'une seule fois, il y a une vingtaine d'années, mais il m'a profondément et durablement marquée, au point d'y penser régulièrement. Je garde un souvenir vivace de la performance mémorable d'un Clint Eastwood débraillé dans ce que je considère ni plus ni moins comme l'un des plus beaux huis-clos psychologiques de l'histoire du cinéma (les années 70 ont vu fleurir quelques chefs d'oeuvre chers à mon coeur).


Autant dire que j'étais très excitée lorsque j'ai découvert il y a quelques mois que Sofia Coppola en préparait une nouvelle version ; pour être honnête, je doute que ce remake puisse avoir autant de force que l'original, mais bon, j'ai de la sympathie pour Sofia C. et ses actrices, donc j'irai probablement le voir quand même... après avoir revu l'original !

J'ignorais en revanche totalement qu'un roman avait servi de base au scénario du film. Comment ai-je pu passer à côté, c'est la question que je me pose... Je ne me suis quoi qu'il en soit pas fait prier lorsque copine Coralie a proposé de lire Les proies pour la prochaine émission des Bibliomaniacs

J'ai dévoré avec enthousiasme ce petit pavé de presque sept cents pages, dans lequel j'ai retrouvé avec plaisir la plupart des éléments qui m'avaient plu dans le film. Alors, oui, je dois tout de même vous faire part de quelques réserves concernant la structure du récit. Je reconnais que la première moitié du roman traine parfois en longueur, ce qui pourrait en décourager certains. Le rythme est lent, la narration factuelle et descriptive, et on est en droit de trouver cela un peu poussif. Il est vrai que le procédé narratif consistant à alterner les points de vue de chacune des occupantes du pensionnat peut sembler artificiel et redondant, du moins tant que la finalité de cette longue entrée en matière n'est pas clairement établie. Je me demande d'ailleurs ce que j'aurais pensé du livre si je n'avais pas vu le film au préalable... Car, voyez-vous, j'attendais avec impatience de découvrir LA scène clé du roman, le moment de bravoure "WTF" qui surprend et marque un tournant dans le déroulement de l'intrigue. La scène est enfin arrivée, conforme à mon souvenir, et je peux vous dire que j'étais drôlement contente ! Les repères du lecteur se trouvent alors totalement bouleversés, et le récit prend son envol, jusqu'au tragique et inéluctable dénouement.

A celles et ceux qui se demanderaient s'il faut lire Les proies, je répondrai de se jeter à l'eau sans hésiter, tout en gardant à l'esprit qu'il s'agit d'un roman très sombre et parfois inconfortable, en dépit de son aspect indéniablement ludique. Le contexte historique est évidemment un atout : les événements relatés se déroulent pendant la guerre de Sécession, et les combats sont bel et bien présents en toile de fond, à travers le récit des différents protagonistes, dont les trajectoires individuelles nous sont peu à peu révélées. Pénurie de produits de première nécessité, parents morts au combat, violence et insécurité : les temps sont durs pour tout le monde, et l'école Farnsworth n'est pas épargnée, bien que son isolement lui assure un quotidien relativement paisible.

Cinq élèves adolescentes, une domestique/esclave noire et deux professeurs dans la fleur de l'âge : John McBurney a vingt ans (soit deux fois moins que Clint Eastwood dans l'adaptation), et sème la pagaille dans cet environnement totalement féminin, où règne une atmosphère étouffante. Chacune des jeunes filles s'efforce de nouer des relations d'amitié (voire plus si affinités) avec le caporal irlandais, et nulle ne rechigne à médire sur ses "camarades" si cela peut lui apporter un quelconque profit. Séduction, jalousie, désir sexuel : la volonté de transgression se fait chaque jour plus prégnante, et les passions s'exacerbent, sur fond de mensonge et de manipulation. McBurney croyait peut-être trouver un refuge dans cette école au charme suranné, un havre de paix où il serait choyé  et soigné jusqu'à la fin de la guerre par des hôtesses délicates et sensibles... Raté, John ! Merci d'avoir joué.

Tous les personnages sont ambigus, et on finit par ne plus savoir qui sont les victimes. Le soldat violent et lubrique, ou les frêles jeunes filles innocentes ? Les habitantes de la pension Farnsworth forment une communauté soudée, en dépit de leurs divergences. Toutes ont une personnalité affirmée et bien établie, et chacune retranscrit les événements à sa façon, au point qu'il devient bien difficile de déterminer où se situe la manipulation. Thomas Cullinan parvient à créer un climat de grande violence psychologique, qui n'a rien à envier à l'âpreté des combats menés sur le champ de bataille (peut-être eût-il mieux valu pour McBurney d'être fait prisonnier par l'armée confédérée, plutôt que de tomber entre les pattes de ces gamines impitoyables). 

Le romancier américain signe un huis-clos brillamment orchestré, qui culmine dans la fameuse scène évoquée plus haut, et dont la lecture se révèle particulièrement plaisante. Je ne sais pas s'il est populaire aux Etats-Unis, mais il est dommage qu'il ne soit pas plus connu en France. Je reste pour ma part très attachée au film, et je ne regrette pas d'avoir lu le roman, qui mérite le détour (quand on sait qu'il s'agissait du premier roman de son auteur, on ne peut qu'être bluffé par une telle maîtrise, et on lui pardonnera d'autant plus facilement ses quelques maladresses). 


Le roman qui a inspiré le film de Don Siegel. A lire !