mardi 30 septembre 2014

Le voyage d'Anna Blume - Paul Auster




























Titre original : In the country of last things
Traduction (américain) : Patrick Ferragut
Babel, Actes Sud, 1987, 267 pages


La première phrase :

Ce sont les dernières choses, a-t-elle écrit.


L'histoire :

Anna Blume raconte dans une longue lettre adressée à un destinataire hypothétique comment elle partit naguère à la recherche de son frère William, disparu depuis plusieurs mois sans laisser de traces. La jeune femme atterrit dans une ville ravagée par la violence, où la pénurie de biens consommables et la nécessité de lutter quotidiennement pour sa survie anéantissent progressivement les derniers vestiges d'humanité d'une population réduite au malheur et au désespoir. Anna découvre au fil de ses errances une terrifiante société post-apocalyptique, dans laquelle chacun s'efforce malgré tout d'établir des relations humaines épanouissantes.


L'opinion de Miss Léo :

Oups... Plus que deux heures trente avant la fin officielle du Mois américain, et mon billet n'est toujours pas écrit. Ca ne s'arrange pas !

Miss Léo... ta mission... si tu l'acceptes : rédiger cet avis en moins d'une heure.








Ta ta _ ta da ta ta _ ta da ta ta _ ta da ta ta _ ta da tadadaaaaa _ tadadaaaaaa _ tadadaaaaa _ ta da 


J'ai découvert Paul Auster il y a quelques années avec sa célèbre Trilogie new-yorkaise, que j'avais particulièrement appréciée. Et puis plus rien. Il était grand temps pour moi de renouer avec la plume exquise de ce grand romancier, également scénariste de Smoke, excellent film américain du siècle dernier.

Le voyage d'Anna Blume est une dystopie aux allures de conte effrayant. Le récit, non daté, se déroule dans une ville non localisée, où la jeune Anna déambule sans autre objectif que celui de retrouver la trace de son frère disparu. Ses errances nous invitent à découvrir un monde étrange et cauchemardesque, dont les dérives extrémistes, quoique terrifiantes, semblent néanmoins douloureusement plausibles et ô combien réalistes en ce triste début de millénaire. Le roman a été écrit dans les années 80, mais n'a pas pris une ride. Paul Auster décrit une société violente et désespérée, dans laquelle chaque objet, aussi anodin soit-il, fait désormais l'objet de toutes les convoitises (pénurie oblige). L'heure est à la débrouille, au recyclage et à la récupération (on brûle des livres pour se chauffer, on se protège du froid avec du papier journal...). Dans ce contexte morose se développent d'étranges professions, réservées aux plus démunis : les chasseurs d'objets sont à l'affût du moindre bien consommable, qu'ils échangeront par la suite contre quelques deniers durement gagnés, tandis que les ramasseurs d'ordures quadrillent la ville, afin de pallier les déficiences d'un réseau d'égouts devenu inutilisable. Ces charognards ne peuvent opérer que munis d'une autorisation, et les travailleurs illégaux risquent la déportation en camp de travail.

Les échanges marchands occupent une place prépondérante dans cette vaste cité encombrée de gravats et de cadavres. Le corps humain lui-même est traité comme une vulgaire marchandise, un morceau de viande dont on oublie qu'il fut jadis habité par une âme, prompte à s'émerveiller et à se réjouir des rares plaisirs de la vie. La police contrôle le moindre déplacement, et les pouvoirs politiques ont depuis longtemps renoncé à agir, sans qu'il vienne à quiconque l'idée de leur en vouloir. "Les gens sont trop affamés, trop pris dans leurs pensées, trop dressés les uns contre les autres pour cela." (page 30)

Il paraît en effet bien difficile de s'épanouir dans ce cloaque envahi par les sans-logis et les épaves humaines, où le suicide devient une forme d'accomplissement. Les plus chanceux pourront s'offrir une mort heureuse et décente dans une Clinique d'euthanasie ; les moins bien lotis rejoindront quant à eux la longue cohorte des Coureurs et des Sauteurs, fermement décidés à en finir avec leur existence ingrate, quand ils ne succomberont pas tout simplement à la faim ou au froid, ou aux séquelles physiques d'une agression en pleine rue.

C'est dans cet environnement apocalyptique qu'Anna Blume, élevée dans un milieu aisé et à l'abri du besoin, entame son douloureux voyage initiatique, dont on se demande parfois s'il ne s'agirait pas plutôt d'un mauvais rêve ; dynamique et volontaire, elle connaîtra une lente et inexorable descente aux Enfers, cependant marquée par de longues périodes d'espoir, durant lesquelles elle apprendra à survivre dans ce monde impitoyable. Le début du roman est très descriptif, et nous invite à découvrir la ville à travers les yeux de l'héroïne. D'abord spectatrice incrédule, Anna devient peu à peu partie prenante du quotidien de la cité, et le rythme du récit évolue progressivement, au fil des rencontres de la jeune femme : la narration se fait plus poétique, et accorde davantage d'importance aux relations humaines (oui, il est encore possible d'aimer et d'éprouver de l'empathie dans ce monde qui se désagrège). On notera également l'importance de la lecture et de l'écriture, qui se révéleront salutaires pour la santé mentale d'Anna.

Le roman prend la forme d'une longue lettre, dont on ne sait pas si elle trouvera son destinataire. Il semblerait toutefois que celle-ci soit lue par un intermédiaire (c'est en tout cas ce que laisse penser la première phrase de l'ouvrage), et que le témoignage de la jeune femme n'ait pas été totalement vain. On ne peut que s'en réjouir : les choses matérielles et les êtres semblent en effet menacés de disparition, et sombrent peu à peu dans l'oubli, tandis que les mots eux-mêmes perdent de leur sens et de leur pouvoir. Le récit d'Anna constitue donc le seul souvenir tangible de ces voix éteintes.

Paul Auster esquisse un tableau très sombre, qui invite à la réflexion. Le voyage d'Anna Blume est remarquablement écrit, et je n'ai pas du tout été gênée par le côté un peu froid et le manque d'émotion que certains ne manqueront pas de lui reprocher. L'essentiel est ailleurs ! J'aime les textes intelligents, et j'ai été (bien) servie de ce point de vue là. Anna est attachante à sa manière, et l'intrigue conserve une part de mystère, ce qui n'est pas pour me déplaire. J'ai par ailleurs apprécié que ce pays mystérieux nous soit présenté comme une évidence, sans que l'auteur éprouve le besoin de se lancer dans des explications sans fin sur le pourquoi du comment. Bref, j'ai beaucoup aimé, et je relirai sûrement du Paul Auster dans un futur proche.

Un dernier point pour finir : je n'aime pas beaucoup le titre français, nettement moins évocateur que le superbe titre original (littéralement : Le pays des Choses Dernières). Il semblerait toutefois que le roman ait été réédité récemment chez Babel avec un nouveau titre (j'ai acheté mon exemplaire il y a déjà quelques années). Bravo à Actes Sud pour cette initiative !


Une belle et fascinante dystopie, qui invite à la réflexion.


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Et hop ! Mission accomplie ! Dernier billet pour le Mois Américain, organisé par Titine.

mardi 23 septembre 2014

Wilderness - Lance Weller





















Titre original : Wilderness
Traduction (américain) : François Happe
Editions Gallmeister, 2012, 406 pages (édition de poche)


La première phrase :

Elle se réveille avec un sentiment d'urgence qu'elle ne comprend pas tout de suite, abandonnant l'éclat éblouissant du rivage de son rêve pour la nuit aveugle de la journée qui commence.


L'histoire :

1965. Jane Dao-ming Poole vivote paisiblement dans la maison de retraite où défilent les dernières années de son existence. Elle se remémore avec mélancolie sa vie passée, et se souvient notamment de cet homme qui l'a sauvée autrefois, l'arrachant aux griffes de la montagne enneigée où elle avait trouvé refuge avec ses parents. Abel Truman, vétéran de la Guerre de Sécession taciturne et solitaire, à jamais marqué par son expérience de soldat, vivait alors dans une petite cabane du nord-ouest américain, avec la nature et son chien pour seule compagnie...


L'opinion de Miss Léo :

Hum... Le Mois américain entre dans sa dernière semaine, et il me reste encore au moins trois livres à chroniquer. De là à prétendre que je suis mal organisée...

Celui dont je vais vous parler aujourd'hui me tient particulièrement à coeur. Wilderness est de ces romans envoûtants à la sobriété singulière, qui vous happent et vous ensorcellent sans prévenir dès les toutes premières pages. Lance Weller signe une oeuvre dense et ambitieuse, dans laquelle se marient avec bonheur des genres littéraires à première vue aussi antinomiques que le "nature writing" et le récit de guerre. Le romancier américain emprunte tout autant à l'imagerie du western qu'aux grands textes de Jack London ou Henry David Thoreau, et entremêle avec brio des thèmes classiques et familiers, qui prennent ici une résonance insoupçonnée.  

Le roman bénéficie d'une construction habile et pleine de sens, qui met en lumière les aspects les plus sombres du Rêve américain. Le récit prend d'emblée un tour mélancolique, puisque nous abordons le premier chapitre en compagnie d'une vieille femme égrenant ses souvenirs. Ceux-ci nous ramènent en 1899, sur les traces d'un ancien combattant réfugié dans l'immensité sauvage d'une région isolée de la côte du Pacifique Nord. Les voyages solitaires d'Abel Truman, vieil homme taciturne perclus de douleurs et rongé par la maladie, sont ponctués de rencontres, qui toutes témoignent de la violence indélébile de cette civilisation bâtie dans le sang et la sueur. Petites gens aux moeurs chaleureuses ou gangsters pathétiques, alliés ou antagonistes, noirs ou blancs, hommes ou femmes, indiens ou esclaves affranchis : tous luttent pour survivre dans ce milieu hostile, et le roman est pour l'essentiel peuplé de personnages couverts de cicatrices et/ou souffrant de blessures morales. Lance Weller renvoie une image bien peu reluisante de cette Amérique souvent idéalisée, cependant plombée par une agressivité endémique et un racisme latent.

Cette absence totale de glamour est partiellement compensée par l'omniprésence de la nature, laquelle joue un rôle essentiel dans la progression du récit. Wilderness est un roman au style éthéré, souvent contemplatif, qui sollicite les sens et constitue une véritable expérience interactive pour le lecteur. La végétation humide, l'air iodé de la mer, le vent qui souffle dans les branches des arbres, la viande qui grille sur les feux de camp, les gémissements d'un chien en souffrance... Le lecteur en prend plein la vue/l'ouïe/l'odorat, et il est bien difficile de ne pas être ému par le déferlement sensoriel suscité par la plume puissamment évocatrice du romancier américain, admirablement servie par une excellente traduction.

Les flash-backs nous plongent au coeur de la bataille de la Wilderness, épisode méconnu de la Guerre de Sécession (un sujet qui me tient à coeur, comme j'ai eu l'occasion de le rappeler dans mon billet sur Gone with the Wind), ce qui nous vaut des scènes dignes des meilleures descriptions de la première Guerre Mondiale. L'immersion est totale pour le lecteur, qui découvre en même temps que les soldats le bruit, la fumée, la puanteur et la sauvagerie des combats. Les chevaux tombent les uns après les autres, les corps explosent sous les obus, les balles fusent de toute part, tandis que les survivants luttent frénétiquement pour s'extirper de cet enfer surréaliste. Les scènes d'affrontement, la plupart du temps âpres et crues, sont néanmoins d'une grande beauté, à l'image des rêves fiévreux d'un convalescent. Tout aussi terrifiantes sont les descriptions des heures suivant la bataille : il faut amputer les blessés, apaiser la souffrance des mourants, pleurer la perte d'un ami ou d'un compagnon d'infortune. On se rattache alors à des petits bonheurs simples : l'arrivée d'un colis, la réception d'une nouvelle tunique, quelques traits d'humour forcé, qui aident à conserver une part d'humanité salvatrice au coeur de cette innommable boucherie. La façon dont l'auteur associe la violence paroxystique des combats à la beauté de la nature meurtrie m'a rappelé certains aspects du roman Guerres, de Timothy Findley. La vie d'Abel Truman sera à jamais marquée par cette expérience traumatisante, dont le souvenir continuera d'influencer sa façon d'agir tout au long de ses pérégrinations futures.

Lance Weller met en scène des personnages dont on ne sait pas grand chose, individus noyés dans la tourmente de l'Histoire, auxquels on s'attache pourtant très rapidement. Abel n'est pas un saint, mais un homme simple, aspirant à un peu de repos et de tranquillité. Les personnages féminins sont quant à eux forts et volontaires, et réussissent en peu de pages à marquer les esprits. Il est à noter que le texte n'est pas dépourvu d'humour, malgré la noirceur des thèmes abordés.

Wilderness est un premier roman totalement maîtrisé, dont la réussite résulte d'une rare et subtile alchimie entre la qualité de l'écriture, lumineuse, et l'intelligence du propos. J'ai eu la chance de le gagner à un concours organisé par Noctembule, mais je l'aurais de toute façon acheté, car il me tentait depuis sa sortie. 


Un beau roman américain sur les liens étroits entre la guerre, la nature et les hommes. Magistral et émouvant !


Les avis de : Jérôme, Sylire, Val, Clara

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Nouvelle participation au Mois américain de Titine, du blog Plaisirs à cultiver.

mardi 16 septembre 2014

Gone with the Wind - Margaret Mitchell




























Pan Books, 1936, 992 pages



La première phrase :
(facile, je la connais par coeur !)

Scarlett O'Hara was not beautiful, but men seldom realized it when caught by her charm as the Tarleton twins were.


L'histoire :

Comment résumer en quelques lignes un roman d'une telle ampleur ??

Je vous fais la version simpliste :

Géorgie, 1861. Le scandaleux (séduisant, intelligent, opportunisteRhett Butler aime passionnément la ravissante (aguicheuse, égoïste, obstinéeScarlett O'Hara, fille de planteur. Celle-ci fantasme sur le gentleman (mou, lucide, cultivéAshley Wilkes, lequel épouse sa cousine, la très naïve (généreuse, altruiste, fragileMélanie Hamilton, qui idolâtre Scarlett. Le tout sur fond de Guerre de Sécession et de destruction des Etats Confédérés d'Amérique, balayés par la déferlante Yankee.















L'opinion de Miss Léo :

Billet un peu particulier pour un roman hors-norme, que j'ai dû lire une bonne dizaine de fois au cours des vingt dernières années. Il n'y a qu'à voir l'état de mon exemplaire : moi qui prends toujours soin de mes affaires, et qui répugne à abîmer les pages et la couverture d'un livre, je n'ai pu empêcher le dos de se couper en deux. Songez donc : j'ai été obligée de ressouder les deux moitiés avec du scotch ! Cela ne se voit pas très bien sur la photo, mais j'en suis malade rien que d'y penser... Brrrrrrrr !

Il était évidemment profondément injuste et anormal que ce sublime roman, auquel je voue depuis toujours un amour inconditionnel et vaguement hystérique, ne bénéficie pas de quelques lignes d'hommage ému sur ce blog. Je vous en parle d'autant plus volontiers que l'oeuvre de Margaret Mitchell me semble encore trop souvent victime de préjugés totalement injustifiés, certaines personnes mal informées ne voyant dans ce roman monumental qu'une bluette niaise et sirupeuse. Si vous voulez mon avis, lesdites personnes n'ont probablement pas lu le livre ! Vous savez ce que je pense des romances mièvres et convenues... Rassurez-vous : Autant en emporte le vent est la parfaite antithèse de ce que le genre a produit de plus mauvais au cours des cent dernières années.

Bien plus qu'une simple histoire d'amours contrariées, jamais guimauve, romanesque sans être romantique, cette vaste fresque est avant tout un grand roman sur la Guerre de Sécession, dont l'auteur nous laisse entrevoir les origines, le déroulement et les conséquences à long terme sur des populations sudistes meurtries dans leur âme et leur chair par la défaite de l'armée confédérée. Les événements majeurs de la guerre civile rythment les aventures de Scarlett, et de longs paragraphes sont consacrés à la progression des deux armées, ainsi qu'à la dimension stratégique des hostilités. La débâcle de Gettysburg marque ainsi le début d'une longue et pénible retraite, qui conduira au siège de la bouillonnante et trépidante Atlanta, longtemps sauvegardée par la défense acharnée du Général Johnston, avant que les troupes de Sherman ne s'abattent avec fureur et sauvagerie sur le reste de la Géorgie, telles une impitoyable nuée de sauterelles. Les généraux sudistes étaient tactiquement supérieurs à leurs homologues Yankees, mais leur armée souffrait d'un manque évident d'équipement et de renforts, qui se révéla hautement préjudiciable compte-tenu de la durée du conflit (quatre longues années tout de même), alors que les Etats confédérés étaient déjà lourdement asphyxiés suite au blocus naval imposé par l'Union depuis le début de la guerre.




Pas de plongée au coeur de la bataille comme dans le formidable Wilderness,  que je vous présenterai dans quelques jours (si je trouve le temps d'écrire mon billet), mais le lecteur entrevoit néanmoins toute la souffrance des soldats, pauvres hères en guenilles endurant de multiples blessures physiques et morales. Margaret Mitchell demeure attentive à l'aspect purement militaire d'une guerre menée au nom d'une Cause bien futile au regard du prix à payer, dont elle souligne également l'absurdité. L'abolition de l'esclavage, noble et louable objectif si cher à Abraham Lincoln, n'est en réalité qu'un prétexte teinté d'hypocrisie, le Nord industriel et protectionniste souhaitant de toute évidence en découdre avec le Sud rural et libre-échangiste. Les enjeux sont tout autant économiques qu'idéologiques, et de nombreux sudistes se battent tout simplement pour défendre leur terre, et sauvegarder leur mode de vie. La capitulation du général Lee à Appomattox marque le début d'une longue et terrible période de Reconstruction, durant laquelle se déroule la seconde moitié du roman. Il faudra encore de nombreuses années pour que les Démocrates sudistes reprennent enfin le dessus sur les Républicains yankees et autres Carpetbaggers opportunistes, et parviennent à redresser l'économie de l'ex-Confédération ravagée par les combats.

Voilà pour le contexte. Il convient de saluer comme il se doit la "performance" de la jeune romancière, qui fait preuve d'une maturité et d'une maîtrise tout à fait étonnantes compte-tenu de son manque d'expérience en tant qu'écrivain. On peut bien sûr regretter certaines maladresses, imputables aux origines sudistes de Margaret Mitchell. Celle-ci s'est en effet inspirée des récits de sa propre famille, dont les préjugés raciaux transparaissent tout au long du roman. Les personnages d'Autant en emporte le vent sont de riches planteurs convaincus de leur supériorité, qui manifestent un certain mépris vis à vis des classes inférieures et de ces rustres de Yankees. "White-trash", esclaves noirs et paysans pauvres sont traités avec condescendance, et certains propos peuvent choquer, notamment lorsque l'auteur s'efforce de justifier le bien-fondé de l'esclavage en affirmant que les ouvriers agricoles des plantations et autres domestiques étaient généralement traités avec bienveillance par leurs maîtres, ou lorsqu'elle tente de légitimer les actes des membres du Ku Klux Klan. Tout cela est évidemment hautement contestable, mais ces quelques dérives demeurent toutefois intéressantes d'un point de vue sociologique, et sans doute très représentatives de la mentalité de l'époque. Cela ne m'a en tout cas jamais empêchée d'apprécier le livre, par ailleurs pétri de qualités. 

Quant à Scarlett... les implications politiques, sociales et économiques de la guerre lui passent à mille lieues au-dessus de la tête (du moins lorsqu'elle n'est pas directement concernée) ! Comment parler de Gone with the Wind sans évoquer sa fascinante héroïne, un personnage étonnant comme on en rencontre peu en littérature ? Katie Scarlett O'Hara est une pétasse, n'ayons pas peur des mots, mais une pétasse attachante, qui se montre remarquablement à la hauteur des épreuves qu'elle traverse. Egoïste, obstinée, capricieuse et sans scrupule, cette jeune femme au caractère vif et à la morale défaillante se révèlera néanmoins forte dans l'adversité, et son dynamisme permettra de sauver plusieurs familles du désastre. Scarlett est prête à tous les sacrifices pour assurer la pérennité de Tara, sa terre adorée, et la jeune aristocrate précieuse du début du roman se métamorphose peu à peu en travailleuse acharnée, se livrant à des tâches indignes et bien peu féminines pour gagner les quelques deniers nécessaire à la survie de sa famille. Tuer un déserteur Yankee, cueillir le coton, traire une vache, vendre du bois en arnaquant le client, recruter et diriger une équipe de forçats pour assurer le fonctionnement de sa scierie... Rien ne semble pouvoir arrêter l'inaltérable volonté de Scarlett, qui réussit d'ailleurs tout ce qu'elle entreprend. Ses motivations sont parfois discutables, mais il est bien difficile de ne pas l'admirer !


... I'll never be hungry again !

Le personnage, omniprésent, est d'autant plus réussi que celle-ci se trompe sur toute la ligne en ce qui concerne les hommes. Deux fois veuve, mère de deux enfants pour lesquels elle n'éprouve que peu d'affection, Scarlett échoue totalement dans sa vie amoureuse, et ce pendant près de mille pages. Obsédée par le terne Ashley Wilkes, dont elle s'est amourachée à l'âge de quatorze ans, elle se méprend constamment sur les curieuses sensations que lui procure la présence sarcastique du séduisant Rhett Butler, dont elle ne parvient pas à saisir les motivations. Profondément immature, Scarlett est jeune et totalement ignorante des réalités de l'amour et de la passion, ce qui lui vaut bien des déconvenues. Le roman nous invite à plonger dans son esprit délicieusement tortueux, et à suivre sa lente et douloureuse évolution vers une lucidité chèrement acquise.

Les autres personnages sont tout aussi intéressants. J'aime beaucoup Mélanie, bien moins naïve que ses premières interventions ne pourraient le laisser croire (il faut dire que celle-ci est constamment vue à travers le regard condescendant et malveillant de Scarlett, qui ne cesse de la critiquer). Le contraste avec Scarlett est saisissant, mais les deux jeunes femmes que tout oppose traversent ensemble des épreuves qui finiront par les rapprocher. Leur relation constitue l'un des points forts du roman. Je n'ai jamais été fan d'Ashley Wilkes, mais force est de reconnaître qu'il s'agit d'un personnage éclairé et lucide, qui n'hésite pas à remettre les choses en perspective, apportant ainsi un point de vue contradictoire et raisonnable, qui tempère les propos racistes et manichéens évoqués plus haut. Il est en cela très proche de Rhett Butler, autre figure masculine marquante du roman. Ce dernier est cependant bien plus séduisant que son alter ego, et ses rapports avec Scarlett ne peuvent que passionner. Les scènes dans lesquelles il apparaît sont parmi les plus réjouissantes du roman, et je défie quiconque de résister à son insolence narquoise, néanmoins doublée d'une grande sensibilité.

Un mot de l'intrigue pour finir : celle-ci est dense et bien construite, riche en péripéties et l'on ne s'ennuie pas une seconde à la lecture de ce roman, qui ne me semble d'ailleurs pas exclusivement réservé à un public féminin (messieurs, n'hésitez pas à vous lancer !). L'atmosphère pétillante et colorée de la première partie cède peu à peu la place à une ambiance plus sombre et teintée de mélancolie, associée au souvenir d'un monde à jamais disparu, hanté par les fantômes des millions de victimes de la guerre. Le dernier quart tourne parfois au mélodrame, et les personnages connaissent leur lot de tragédies, mais les rebondissements sont parfaitement dosés par la romancière, laquelle parvient même à éviter l'écueil du happy-end larmoyant (ce dont je lui serai éternellement reconnaissante). Le triangle amoureux est quant à lui bien exploité, sans jamais tomber dans la facilité, avec juste ce qu'il faut de piquant et de tension sexuelle ; le désir physique et l'amour charnel sont évoqués de façon très subtile, malgré l'absence de scène à caractère érotique. Du grand art !




Passionnant roman historique, formidable histoire d'amour(s), captivant portrait de femme : Autant en emporte le vent est tout cela à la fois, et mérite amplement son succès populaire. Si vous ne l'avez jamais lu : mais qu'attendez-vous donc ??


Coup de coeur absolu !


P.S. J'aime aussi beaucoup le film, que je connais (évidemment) par coeur. Il fut un temps où je passais ma vie à en rejouer les dialogues... Vivien Leigh y est prodigieuse, tellement impressionnante qu'elle me fait peur parfois ! L'oeuvre de Fleming et Selznick ne rend cependant pas entièrement justice au roman, dont certains éléments n'ont pu être intégrés au scénario. Peu importe, je continuerai à le revoir avec plaisir !


P.P.S. La suite (Scarlett, par Alexandra Ripley) est médiocre et sans intérêt. Je l'ai lue juste après sa sortie, et je n'ai pas été convaincue.

P.P.P.S. Je n'ai jamais compris pourquoi Autant en emporte le vent avait été édité en trois tomes chez Folio... Quelle drôle d'idée !


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Nouvelle participation au Mois américain, organisé par Titine, du blog Plaisirs à cultiver.

mardi 9 septembre 2014

Avis à mon exécuteur - Romain Slocombe



























Robert Laffont, 2014, 495 pages


La première phrase :

Dans la soirée du dimanche 9 février 1941 à Washington, un petit homme brun et nerveux qui paraissait âgé d'une cinquantaine d'années franchit précipitamment le seuil de l'hôtel Bellevue, 15 E Street NW, un établissement de deuxième catégorie situé à proximité de la gare centrale, et demanda à l'employé de la réception une chambre pour la nuit.

L'histoire :

Washington, 1941. Victor G. Krebnitsky, ancien agent du renseignement soviétique passé à l'ouest, est retrouvé "suicidé" dans sa chambre d'hôtel. Il laisse derrière lui un manuscrit en forme de témoignage, "Le grand mensonge", qui sera retrouvé bien des années plus tard au fond d'une poubelle, pour finalement tomber entre les mains d'un traducteur. Ce dernier entreprend alors de retranscrire le récit du transfuge communiste, qui se souvient de ses années d'engagement au sein des services secrets russes, dans un monde en pleine évolution. Victor Krebnitsky, ou comment l'idéalisme d'un jeune Juif de Galicie dévoué à la cause du Parti se métamorphose progressivement en horreur et en incrédulité devant la déchéance morale du régime stalinien...


L'opinion de Miss Léo :

J'étais impatiente de lire ce roman, reçu en SP au début de l'été. Avis à mon exécuteur n'est pas tout à fait du niveau de Monsieur le Commandant (qui fut l'un de mes coups de coeur du printemps dernier), mais se révèle néanmoins époustouflant à bien des égards. Romain Slocombe confirme son statut d'écrivain virtuose, et nous invite à une plongée hallucinante au coeur des services secrets soviétiques. Bienvenue dans le petit monde de la Tchéka, du GPou et du NKVD !

L'ouvrage se situe à mi-chemin entre le roman et le documentaire. Après la fausse lettre de Paul-Jean Husson dans Monsieur le Commandant, voici le faux témoignage de Victor Krebnistky, ancien agent repenti. Son livre, retrouvé et retranscrit plusieurs dizaines d'années après sa mort par un mystérieux traducteur, constitue une sorte de roman dans le roman, qui revient avec rigueur et méthode sur les plus sombres années du communisme triomphant. Le style est froid, mécanique, à mille lieues du lyrisme ampoulé de l'Académicien Husson : Romain Slocombe se glisse avec aisance dans la peau de ce nouveau personnage, qui rédige ses mémoires dans le but de révéler au monde entier l'ampleur du mensonge stalinien. 

Le texte est dense, et je dois reconnaître que la lecture en est particulièrement ardue pendant les deux-cents premières pages, qui abordent la question du rôle peu reluisant joué par les Russes lors de la Guerre d'Espagne. Il ne s'agit pas, loin s'en faut, de mon sujet de prédilection : allez savoir pourquoi, voici un pan de l'histoire du XXème siècle auquel je n'ai jamais réussi à m'intéresser. J'ai donc été quelque peu refroidie par cette première partie, dans laquelle le récit se résume souvent à une énumération de faits, de noms propres et de sigles, directement issus des souvenirs de Krebnitsky. Cela nécessite de la concentration, et mieux vaut éviter une lecture trop décousue, afin de ne pas perdre le fil ! Je tiens tout de même à préciser que cette partie n'est pas inintéressante, puisqu'elle nous éclaire sur les méthodes des services secrets à l'étranger, tout en nous présentant des personnages clés, évidemment voués à disparaître avant la fin du roman.

Je me suis accrochée, et j'ai bien fait, puisque j'ai été davantage séduite par la deuxième moitié du récit, que j'ai trouvée extraordinaire. Slocombe place son narrateur dans une situation délicate, et retrouve par la même occasion le souffle romanesque qui faisait la force de Monsieur le CommandantVictor est le témoin "privilégié" des dérives de la politique stalinienne, et se voit confronté à des choix difficiles : l'agent juif idéaliste, entré dans les service secrets par idéologie, se transforme peu à peu en meurtrier, au service de la folie destructrice et paranoïaque de Staline et Iéjov (qui en prennent pour leur grade sous la plume du transfuge soviétique).

"Je baissai la tête, accablé. Que représentait-elle désormais, l'époque exaltante où mon "frère" et moi, sous les plis du drapeau rouge, étions à la fois des diables et des dieux ? A quoi avions-nous abouti ? Etions-nous encore aujourd'hui du côté des innocents, ou de celui des bourreaux ?" (page 339)

Les purges du printemps 1937 ciblent prioritairement les trotskistes et les cadres de l'Armée Rouge, et les "ennemis" imaginaires du régime finissent inévitablement dans une cellule de la lioubanska, dont il y a fort à parier qu'ils ne sortiront pas indemnes. Krebnitsky décrit méticuleusement les mécanismes de la Terreur, et assiste impuissant à la déchéance subite de ses amis d'autrefois, tout en voyant sa propre situation se fragiliser de jour en jour. Avis à mon exécuteur met en lumière l'absurdité et l'hypocrisie de ce système, et montre comment l'euphorie de la Révolution se transforme peu à peu en cauchemar, broyant l'individu au mépris de toute rationalité. Victor payera au prix fort les conséquences d'une lucidité et d'une clairvoyance chèrement acquises, qui contribueront à faire de ce personnage discret un véritable héros de tragédie, constamment obsédé par le sort de sa famille (c'est là tout l'enjeu dramatique du dernier tiers de ce fascinant récit).

Le contexte historique est évidemment passionnant : le roman invite notamment à réfléchir à l'impact de la politique stalinienne sur le déroulement de la future Guerre Mondiale, et il est beaucoup question du Pacte de Non Agression, ainsi que du rôle joué par les agents communistes infiltrés à l'étranger. La reconstitution méticuleuse du fonctionnement des différents organes de renseignement russes repose quant à elle sur une impressionnante bibliographie (six pages de références diverses et variées, qui m'ont vous vous en doutez mis l'eau à la bouche).

Avis à mon exécuteur est un roman foisonnant, mais difficile d'accès. Il ne s'agit pas d'un texte "grand public", et la narration très "technique" risque de rebuter certains lecteurs, d'autant plus que l'émotion (pourtant bien réelle) ne survient que tardivement. Je sais que certaines l'ont abandonné en cours de route... Personnellement, j'ai adoré, à tel point que je l'ai lu en seulement trois jours.  J'ai donc bien envie de le recommander et de le défendre, tout en ayant conscience qu'il ne plaira probablement pas à tout le monde.

Un dernier conseil : ne vous fiez pas à la quatrième de couverture, qui donne un mauvais aperçu du contenu réel du roman (on s'attend à un thriller d'espionnage, ce qui n'est pas du tout le cas).


Un récit captivant, en grande partie basé sur des faits réels.


Merci infiniment à Cécile, des éditions Robert Laffont.


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Voici un nouveau Pavé de septembre pour Bianca.


dimanche 7 septembre 2014

Les derniers jours du Paradis - Robert Charles Wilson




























Titre original : Burning Paradise
Traduction (anglais) : Gilles Goullet
Denoël, Collection Lunes d'encre, 2013, 2014, 344 pages


La première phrase :

Tout se serait peut-être ensuite passé d'une autre manière et peut-être ne se serait-il rien passé du tout, si Cassie avait réussi à dormir cette nuit là.


L'histoire :
(je suis grave en retard dans la rédaction de mes chroniques, donc je pique le résumé de la quatrième de couverture)

Alors que l'Amérique se prépare à fêter les cent ans de l'Armistice de 1914, un siècle de paix mondiale, d'avancées sociales et de prospérité, Cassie n'arrive pas à dormir. Au milieu de la nuit, elle se lève et va regarder par la fenêtre. Elle remarque alors dans la rue un homme étrange qui l'observe longtemps, traverse la chaussée... et se fait écraser par un conducteur ivre. L'état du cadavre confirme ses craintes : la victime n'est pas un homme mais un des simulacres de l'Hypercolonie, sans doute venu pour les tuer, son petit frère et elle. Encore traumatisée par l'assassinat de ses parents, victimes sept ans plus tôt des simulacres, Cassie n'a pas d'autre solution que de fuir.


L'opinion de Miss Léo :

Il ne vous aura sans doute pas échappé que je commence à prendre goût à la SF, après avoir nourri pendant des années un certain nombre de préjugés vis à vis de ce genre avec lequel j'entretenais jusque là des relations pour le moins conflictuelles. J'essaye de combler peu à peu mes lacunes, et j'ai cette fois profité d'un partenariat avec les éditions Denoël pour découvrir le romancier canadien Robert Charles Wilson, auteur de plusieurs ouvrages salués par les critiques.

J'ai dans un premier temps été séduite par le contexte uchronique de ce roman, qui se déroule dans un XXIème siècle alternatif, en apparence très proche du nôtre. En apparence seulement : épargnée par les guerres et les conflits majeurs, l'humanité vit en paix depuis cent ans, et doit cette relative prospérité à la présence autour de notre planète d'une mystérieuse entité biologique extra-terrestre, qui contrôle l'ensemble des transmissions radio émises depuis la Terre. L'Hypercolonie (ainsi que l'ont baptisée les scientifiques) infiltre la société par le biais de simulacres plus vrais que nature, et tire profit de la relation symbiotique qu'elle entretient avec les activités humaines. Seuls quelques centaines d'individus réunis au sein d'une organisation confidentielle, la Correspondence Society, semblent toutefois avoir conscience de son impact sur le devenir des peuples.

J'ai aimé découvrir par petites touches (trop) subtiles les caractéristiques de ce monde apaisé, dans lequel la Société des Nations continue d'exercer son rôle d'arbitre en 2014, et dont les technologies semblent pour l'essentiel moins évoluées que les nôtres. Les ordinateurs modernes et les armes nucléaires n'ont jamais vu le jour, et les télécommunications sont facilitées par la présence de la couche radio-réflective de l'atmosphère, rendant de ce fait inutile la construction de câbles de transmission ou d'antennes-relais. La sérénité de la vie sur Terre semble toutefois menacée par le comportement inquiétant des simulacres envoyés par l'Hypercolonie, qui semblent vouloir anéantir les membres de la Society.

Le concept était prometteur, et le début du roman plutôt accrocheur : on rentre tout de suite dans le vif du sujet, le style simple et imagé de Robert Charles Wilson se révélant plutôtefficace dans les premiers chapitres. La suite n'est malheureusement pas à la hauteur, et l'ouvrage s'essouffle rapidement. L'auteur finit par tourner en rond, visiblement peu inspiré par une intrigue terne et sans consistance. Celle-ci m'a par ailleurs semblé très répétitive, aussi bien dans la forme que dans le fond ; les personnages sont dans l'ensemble assez creux, et passent les trois quarts du livre à se remémorer des événements survenus sept ans auparavant, ou à faire le point sur leur maigres connaissances (oui, l'Hypercolonie est intelligente, non, elle n'a pas de sentiments ni de conscience, oui, ça sent le roussi pour les membres de la Society ayant survécu au massacre de 2007). Le roman souffre d'un manque de rythme flagrant, ce qui finit par générer un certain ennui (probablement dû au fait que l'essentiel de l'action se résume à d'interminables trajets en voiture à travers les Etats-Unis). Les rebondissements sont peu nombreux, et ne parviennent pas à surprendre le lecteur. J'ai pour ma part été déçue que l'auteur ne développe pas davantage la description et l'Histoire du monde alternatif créé pour les besoins de l'intrigue (l'aspect uchronique me paraît totalement sous-exploité). J'aurais aimé en savoir plus sur le pourquoi du comment, et je regrette que Robert Charles Wilson se soit contenté d'effleurer des thématiques dont le traitement approfondi aurait pu donner lieu à de passionnantes digressions. J'ai également eu la sensation que ce roman se voulait "tout public", perdant par la même en densité et en profondeur.

Les personnages principaux (jeunes et moins jeunes) sont sympathiques pour la plupart, mais leur caractère est esquissé de façon bien trop superficielle pour que l'on puisse ressentir une quelconque empathie. J'ai cependant trouvé que la tante Nerissa se démarquait des autres protagonistes : ses réactions se révèlent finalement bien plus humaines et crédibles que celles de ses comparses. J'ai également aimé les nombreuses références à l'entomologie, l'organisation de l'Hypercolonie étant comparée à celle d'une ruche ou d'une fourmilière. Les derniers jours du Paradis aborde par ailleurs des questions intéressantes sur le libre-arbitre et la violence intrinsèque de l'être humain, qui auraient sans doute mérité d'être mieux exploitées.

Pour résumer : je ressors de cette lecture avec un sentiment mitigé. Robert Charles Wilson signe une uchronie distrayante, qui me semble toutefois manquer d'ambition. Les idées de base sont pleines de potentiel, mais très insuffisamment développées à mon goût, et l'intrigue souffre de quelques longueurs. Le dénouement est quant à lui trop rapide pour être totalement satisfaisant. J'ai lu de nombreuses critiques en demi-teinte de ce roman, qui ne semble pas être le meilleur de l'auteur (ce sont les fans qui le disent).

Petit détail sans importance pour terminer : la quatrième de couverture fait référence au Village des Damnés, ce qui me paraît totalement tiré par les cheveux (j'y vois surtout l'opportunité pour l'éditeur de faire la publicité d'un autre titre paru dans la même collection).


Un roman de SF aux thématiques prometteuses, dont le manque de rythme et d'ambition se révèle toutefois hautement préjudiciable. Frustrant !


Merci à Dana, des éditions Denoël (je suis relativement déçue par ce titre, mais cela ne m'empêchera pas de tenter d'autres romans de l'auteur, dont j'ai tout de même apprécié le style et les idées).

D'autres avis chez : Aaliz, Ly, Black Wolf

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Nouvelle participation au Mois américain, organisé par Titine.

vendredi 5 septembre 2014

MaddAddam - Margaret Atwood




























Titre original : Maddaddam
Traduction (anglais) : Patrick Dusoulier
Pavillons, Robert Laffont, 2013, 2014, 432 pages


La première phrase :

Au commencement, vous viviez dans l'Oeuf.


L'histoire :

Quelque part aux Etats-Unis, dans un futur pas si lointain... La majeure partie de l'humanité a succombé à la maladie, emportée par une redoutable pandémie meurtrière. Les rares survivants s'organisent. Les Maddaddam s'allient aux anciens Jardiniers de Dieu pour lutter contre la menace représentée par les Painballers, un groupe de psychopathes d'une extrême violence, qui arpentent les ruines de ce monde à l'abandon. Toby et Zeb sont les leaders naturels de ce petit groupe déboussolé, qui s'efforce d'assurer tant bien que mal la survie de l'espèce humaine. Ils sont bientôt rejoints par les Crakers, nouvelle race d'hommes génétiquement modifiés au tempérament notoirement pacifique, créée dans le secret de son laboratoire par le génial Crake.


L'opinion de Miss Léo :

Sauf erreur de ma part (et éventuels achats ultérieurs), ceci est l'antépénultième titre de la Rentrée Littéraire que vous verrez chroniqué sur mon blog. J'ai sauté, que dis-je, bondi dessus lorsqu'il m'a été proposé en SP par les éditions Robert Laffont, tout simplement parce que j'avais depuis longtemps envie de relire du Margaret Atwood, dont le Captive figure toujours en bonne position dans mon panthéon personnel.

Difficile de résumer ce roman, dont le synopsis sorti de son contexte semble sans queue ni tête. Maddaddam est le troisième et dernier tome d'une célèbre trilogie d'anticipation, débutée avec Le dernier homme (Oryx and Crake) en 2003, et poursuivie avec Le temps du déluge (The Year of the Flood) en 2009. Les trois tomes adoptent des points de vue différents, mais s'articulent autour des mêmes personnages et événements. Il est possible de les lire indépendamment, mais mieux vaut tout de même jeter un rapide coup d'oeil au résumé des épisodes précédents avant de débuter ce troisième opus, sous peine d'être complètement largué !

Il m'a fallu quelques dizaines de pages pour m'adapter à l'univers étrange créé par la romancière canadienne, dont l'imagination semble sans limite. J'ai toujours eu du mal avec les noms fantaisistes et les mots inventés (c'est l'une des choses qui me pose le plus de problème en SF et Fantasy), aussi ai-je dû lutter pour ne pas sombrer corps et biens au milieu des Lamantin, Pic à Bec Ivoire, ToisondOr, Snowman-le-Jimmy, porcons et autres Oeufs énigmatiques qui peuplent le roman. Je reste d'ailleurs persuadée que cela m'aurait moins gênée en anglais, la traduction sonnant la plupart du temps moins bien que le texte original (je pense par exemple au merveilleux vocabulaire inventé par J.K. Rowling pour Harry Potter, dont le charme s'étiole quelque peu en français). Les premiers chapitres nécessitent par conséquent une petite gymnastique intellectuelle, heureusement récompensée une fois passé le cap des cinquante premières pages.

Univers étrange, mais ô combien passionnant ! Margaret Atwood propulse son lecteur dans une société dystopique crédible, dont les dérives effrayantes (et néanmoins réalistes) nous sont peu à peu révélées. Les manipulations génétiques ont conduit à la création de nouvelles espèces vivantes, et l'on s'efforce de soigner tous les maux de l'être humain, en élevant par exemple des porcons géants (pigoons), hybrides de porcs et d'hommes créés spécifiquement pour servir de donneurs d'organes.  Il est également possible de manger de la viande cultivée en laboratoire, dont on ne sait pas bien quelles peuvent être les conséquences à long terme, mais qui présentent néanmoins l'avantage d'épargner les animaux. Les progrès scientifiques ne doivent cependant pas masquer l'état de délabrement avancé dans lequel se trouve notre planète, surpeuplée et massacrée par l'activité humaine. De nombreuses espèces animales ont disparu, et le réchauffement climatique a fait son oeuvre, ce qui se traduit entre autres par l'abandon progressif de gigantesques métropoles inondées par les eaux. Il ne fait décidément pas bon vivre dans ce nouveau monde, dont le destin réside entre les mains de puissantes corporations obsédées par le profit, et où les citoyens lambda sont relégués dans les plèbezones

C'est dans cette société au bord du chaos et constamment menacée par la cyber-criminalité en plein essor que naît l'organisation des Jardiniers de Dieu, à laquelle appartient notamment Toby : ceux-ci prônent le retour à un mode de vie rural, et se satisfont d'une alimentation végétarienne, incarnant ainsi la dimension écologique du roman, par opposition au culte du pétrole tout-puissant. Ces Adam et Eve modernes représentent finalement la seule alternative crédible, dans un monde voué à la destruction. La pandémie meurtrière sera dès lors envisagée comme un mal nécessaire et salutaire en forme de reboot pour une humanité condamnée, victime de ses erreurs passées. Le contexte post-apocalyptique est particulièrement bien décrit par l'auteur, et les rares survivants mènent une existence plus que rudimentaire dans ce nouvel environnement, tandis que la nature reprend progressivement ses droits. Il leur faut s'adapter à de nouvelles conditions de vie, et se préparer à mener de dangereux combats pour la survie de l'espèce Homo Sapiens. Ils cohabitent notamment avec les Crakers, premiers représentants d'une nouvelle race d'hommes génétiquement modifiés, conçus pour ne pas reproduire les erreurs de leurs violents prédécesseurs. Doux et pacifistes, ils vivent dans l'illusion d'un monde idéal, et vénèrent leur créateur, Crake, personnage ambigu auquel est d'ailleurs consacré le premier tome de la trilogie.

L'intrigue en elle-même n'a pas grande importance, et l'on retiendra surtout de MaddAddam (palindrome !) son sous-texte idéologique, ainsi que son ambiance terriblement originale, qui doit beaucoup à la plume délicieuse de Margaret Atwood. Celle-ci fait preuve d'un humour noir particulièrement adapté au sujet, et se montre également très au fait des progrès scientifiques et médicaux, notamment en ce qui concerne les OGM. La trilogie toute entière repose sur des hypothèses crédibles, ce qui ne la rend que plus glaçante. Tout aussi intéressant est le travail effectué sur le langage et la construction. Le roman se décompose en une succession de courts chapitres percutants aux titres à rallonge, dont j'ai particulièrement apprécié le charme désuet. Le récit alterne présent et passé, les souvenirs de Zeb venant rompre la monotonie de la vie quotidienne des survivants. Ceux-ci sont présentés sous forme d'histoires racontées par Toby aux Crakers, lesquels constituent une sorte de choeur naïf, dont les commentaires et l'enthousiasme semblent relever de la plus élémentaire curiosité enfantine. La romancière adopte parfois un style très oral, dont la vivacité intrigue et séduit, tandis que les chapitres dans lesquels Zeb raconte lui-même à sa compagne son histoire (ainsi que celle de son frère Adam) sont rédigés dans un style beaucoup plus littéraire. Tout le talent de Margaret Atwood est d'arriver à concilier ces différents modes de narration au sein d'un même récit, dont les pièces éparses s'assemblent progressivement pour dévoiler les contours d'un monde en tout point fascinant.

Pour résumer : MaddAddam conclut en beauté une trilogie dense et riche sur l'être humain, terrifiante par bien des aspects, mais néanmoins porteuse d'un message d'espoir à méditer. Je suis tombée sous le charme de dernier tome, et me ferai un plaisir de lire les deux premiers romans. Je suis également très curieuse de savoir ce que donnera la série télévisée inspirée de l'oeuvre, actuellement en cours d'adaptation par HBO et Darren Aronofsky.


Un excellent roman d'anticipation, aux thèmes très actuels. A lire !


Merci à Cécile Ruelle et Maggie Doyle, des éditions Robert Laffont.


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Ce premier pavé de septembre a été chroniqué dans le cadre du Mois Américain.



mercredi 3 septembre 2014

Courtney Crumrin (T.1 à T.3) - Ted Naifeh




























Intégrale des trois premiers tomes.
Traduction : Achille(s)
Akileos, 2006, 400 pages


Tome 1 : Courtney Crumrin et les Choses de la Nuit (2002)
Tome 2 : Courtney Crumrin et l'Assemblée des Sorciers (2003)
Tome 3 : Courtney Crumrin et le Royaume de l'Ombre (2004)


L'histoire :

La jeune et ténébreuse Courtney Crumrin emménage avec ses parents dans le vieux manoir poussiéreux de son oncle Aloysius, un homme étrange et solitaire à la sinistre réputation. Rejetée par ses camarades de classe, Courtney va cependant s'épanouir en se découvrant de bien mystérieux pouvoirs, qui lui seront également très utiles pour lutter contre les Choses de la Nuit, des créatures monstrueuses vivant tapies dans l'ombre de la forêt.














L'opinion de Miss Léo :

J'ai découvert les aventures de Courtney Crumrin grâce à mon amie Blandine et à son mari, qui m'ont gentiment prêté cette intégrale regroupant les trois premiers tomes d'une série qui en compte désormais six au total. J'ai été séduite par la fraîcheur de cette bande dessinée originale, au scénario drôle et divertissant. Courtney est une héroïne on ne peut plus attachante, qui peine à s'adapter au monde dans lequel elle vit. La découverte de la sorcellerie et du monde parallèle dans lequel évoluent les créatures de la nuit (gobelins, changelings et autres monstres terrifiants) fait figure de révélation pour cette adolescente mal dans sa peau, délaissée par des parents désolants de médiocrité, et méprisée par des camarades de classe obsédés par l'argent et les apparences.

L'intrigue, dans la lignée du Coraline de Neil Gaiman (les deux ouvrages sont parus la même année, et présentent certaines similitudes), joue sur les peurs et les angoisses enfantines, et s'apparente par certains côtés à un Harry Potter en version trash. Courtney a de la répartie, et se montre parfois d'une cruauté sans nom vis à vis des enquiquineurs (pour la bonne cause, cela va de soi). Ses pouvoirs lui permettent d'asseoir sa domination, mais son mal être perce néanmoins sous cette volonté inflexible, guidée par un profond dégoût de l'injustice. Ted Naifeh signe une jolie parabole sur l'adolescence, qui stigmatise également l'existence superficielle des riches familles vivant dans les banlieues cossues américaines. Le cauchemar n'est pas forcément là où l'on imagine (d'où la nécessité d'un exutoire, que Courtney trouvera dans la sorcellerie) !




Les illustrations m'ont beaucoup plu. Le graphisme est simple et agréable, et le noir et blanc m'a semblé parfaitement adapté à l'ambiance du récit. Courtney a une bonne bouille, où pétillent de grands yeux noirs très expressifs, et porte de très burtoniennes chaussettes à rayures (ce qui constitue la preuve incontestable d'un goût certain). Les humains sont aux contraire représentés avec un regard blanc et vide, se démarquant ainsi des sorciers, dont le visage semble beaucoup plus vivant. Les monstres sont quant à eux très laids, et se montrent la plupart du temps d'une mauvaise foi désarmante et particulièrement réjouissante. J'ai pour finir apprécié le soin apporté aux décors sur certaines planches, lesquels contribuent à installer une ambiance étrange et mystérieuse.



Trois autres tomes sont parus chez le même éditeur : j'ai hâte de les lire !


Une BD intelligente et divertissante, au graphisme soigné. A découvrir.


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Livre chroniqué dans le cadre du Mois Américain organisé chez Titine, et nouvelle participation à mon challenge Le mélange des genres, catégorie BD.