vendredi 16 janvier 2015

La clé de l'abîme - José Carlos Somoza




























Titre original : La Llave del Abismo
Traduction (espagnol) : Marianne Millon
Actes Sud, 2007/2009, 380 pages


La première phrase :

Par une vilaine matinée d'automne, un jeune homme appelé Klaus Siegel sortit de chez lui dans une petite rue de l'Ouest de Dortmund et se dirigea à pied vers la gare.


L'histoire :

Le jour se lève sur une Allemagne pluvieuse et futuriste. Le jeune Daniel Kean, vingt-neuf ans, s'apprête à prendre son service à bord du Grand Train de 7h45 à destination de Hambourg. Une journée comme les autres ? Pas sûr. Dans le véhicule de verre et d'acier vont se jouer les premières scènes d'un drame métaphysique, qui pourrait bien mener l'espèce humaine à la destruction de Dieu en personne. 


L'opinion de Miss Léo :

(J'écris ce billet alors que j'ai déjà rendu le livre à la bibliothèque. Il est donc possible que certaines références manquent de précision, d'autant plus que j'ai terminé le roman il y a plus d'un mois.)

Encore un Somoza ! Je crois qu'il ne s'agit ni plus ni moins que de l'écrivain le plus chroniqué sur le blog (sans compter mon futur (?) billet sur L'appât, à l'état de brouillon depuis maintenant plus d'un an). Je ne m'en lasse pas ! Je me réjouis d'ailleurs de la publication prochaine d'un nouveau roman de l'auteur, sachant qu'il ne m'en reste plus qu'un seul à lire (La dame n°13, pour les connaisseurs). Tout fout le camp...

Quelques considérations futiles pour commencer: j'adore la couverture, dérangeante et intrigante comme je les apprécie ; j'aime aussi le titre, que je trouve très attirant, mais aussi délicieusement vertigineux. Comme toujours chez Somoza, l'envoûtement est immédiat, et le lecteur se retrouve instantanément immergé dans un univers décalé, dont les spécificités étranges sont dévoilées par petites touches. La clé de l'abîme se déroule dans un futur lointain : les Hommes ont changé, la société aussi. Nous faisons la connaissance de Daniel, entraîné malgré lui dans une folle course-poursuite impliquant plusieurs groupes armés aux motivations pour le moins obscures. La dimension mystique de l'intrigue apparaît très rapidement, au travers de multiples références à Dieu et aux textes sacrés (qui ne sont de toute évidence pas les mêmes que ceux que nous connaissons aujourd'hui).

Autant le dire tout de suite : il ne s'agit pas de mon Somoza préféré. Cela ne signifie cependant pas que ce roman soit moins bon que les autres. Non, je crois plutôt que celui-ci était tout simplement moins en phase avec mes goûts personnels, l'histoire se déroulant dans un univers futuriste assez hermétique, auquel j'ai parfois eu du mal à adhérer. Il m'aura ainsi fallu du temps pour parvenir à m'intéresser à des personnages et des lieux que je me représentais difficilement, et je reconnais avoir trouvé quelque peu longuets certains passages, lorgnant ouvertement du côté du roman d'aventures à la Stevenson (pas ma tasse de thé). Japon, Nouvelle-Zélande, îles mystérieuses, étranges contrées souterraines et sous-marines... On voyage beaucoup, sans bien saisir le pourquoi du comment.

Ma lecture fut donc un peu plus laborieuse qu'à l'accoutumée, au point que j'en vins à me demander s'il ne s'agirait pas en fin de compte de ma première déception somozienne. C'est alors que je fus envahie par une brillante intuition salvatrice (n'ayons pas peur des mots), qui m'amena à reconsidérer d'un oeil neuf l'ensemble de l'ouvrage, contribuant ainsi à raviver mon intérêt pour une intrigue dont je commençais à me lasser après une petite cent-cinquantaine de pages (c'est d'ailleurs avec un plaisir non dissimulé que je vis ma théorie confirmée dans les derniers chapitres). 

Voyez-vous, Somoza reste (et restera toujours) Somoza. C'est pourquoi La clé de l'abîme débute comme un thriller futuriste bizarroïde, pour se métamorphoser progressivement en brillant jeu de pistes littéraire, parsemé d'indices accessibles au lecteur attentif et averti. Les pérégrinations de David se doublent d'une passionnante quête métaphysique, qui débouchera sur la plus surprenante et la plus rationnelle des explications. Oui, je l'avais vue venir. Non, cela n'entacha en rien la satisfaction que je ressentis en découvrant l'ultime pied de nez de l'écrivain espagnol, dont l'imagination et l'érudition parviennent à sublimer ce roman d'apparence foutraque et austère, lequel prend comme souvent la forme d'une réjouissante mise en abyme (le titre me paraît à cet égard tout à fait pertinent). Le "festival" commence dès la citation placée en exergue, soi-disant extraite d'un texte "pré-biblique", qui est en réalité une citation d'un roman de... Somoza lui-même ! J'ai bugué dessus pendant quelques (très) longues secondes (je savais que je l'avais déjà lue quelque part, mais il m'a fallu un certain temps pour retrouver où, à savoir dans Daphné disparue). Voici typiquement le genre de détail qui me fait frétiller d'excitation ; autant dire que j'étais déjà conquise, avant même d'avoir entamé la lecture du premier chapitre (même si la suite se révéla plus difficile que prévu) !

Pour résumer : ce titre n'est pas forcément le plus adapté pour découvrir l'auteur, mais n'en demeure pas moins fascinant et profondément jubilatoire. Somoza brouille les pistes, dans un récit romanesque à mi-chemin entre SF post-apocalyptique et puzzle littéraire, qui multiplie les clins d'oeil à destination d'un lecteur complice. Je me suis régalée, en dépit de toutes les réserves que j'ai pu nourrir en cours de route vis à vis de ce roman parfois bancal, qui peine à trouver son rythme de croisière, et dont la principale faiblesse demeure selon moi le manque d'approfondissement des personnages (aucune figure marquante n'émerge de cette longue course-poursuite).

Petite recommandation : mieux vaut avoir quelques notions concernant l'oeuvre de H.P. Lovecraft avant d'aborder La clé de l'abîme. Je n'ai pas (encore) lu ses nouvelles, mais je vis avec un fan de l'auteur (oui, je sais, j'ai beaucoup de chance) ; j'ai donc déjà eu l'occasion de me documenter sur son univers, ce qui m'a apporté quelques clés pour décrypter le roman de Somoza. Je ne peux pas en dire plus, mais sachez que les références à la Couleur m'ont mise sur la voie (en plus d'attiser ma curiosité) ! Je pense m'attaquer très prochainement à quelques récits lovecraftiens, afin de ne pas baigner trop longtemps dans mon inculture.


Un roman stimulant et totalement addictif (pas le meilleur Somoza, mais je lui pardonne volontiers ses petites faiblesses).


Mes parents m'ont offert La Dame n°13 à Noël. Je pense attendre un peu avant de le lire, afin de faire durer le plaisir !



samedi 10 janvier 2015

Je suis un dragon - Martin Page (Pit Agarmen)


























Robert Laffont, 2015, 284 pages


La première phrase :

Le docteur Poppenfick leva un long morceau de bois.


L'histoire :

Margot est orpheline, et se sent différente. Elle mène une existence terne et solitaire, de foyer en famille d'accueil... jusqu'au jour où un incident survenu au collège lui révèle sa vraie nature. Margot n'est il est vrai pas une petite fille comme les autres : dotée d'une force physique et de capacités hors du commun, elle est très vite réquisitionnée par les plus hautes autorités, qui lui imposent de mettre ses super-pouvoirs au service de l'humanité. Dragongirl est née. Margot demeure toutefois une adolescente sensible et fragile, qui peine à trouver sa place dans ce monde hypocrite et violent.


L'opinion de Miss Léo :

With great power comes great responsibility.

La pauvre Margot n'a rien demandé à personne ; la voici pourtant investie d'une mission qui la dépasse ! Officiellement promue arme secrète des gouvernements occidentaux à douze ans à peine, elle passe son adolescence dans un environnement austère, entourée de quelques adultes pour seule compagnie. Difficile de se construire dans ces conditions...

Je ne connaissais pas du tout l'auteur, aussi ai-je choisi de recevoir ce livre sur la foi d'une quatrième de couverture intrigante et prometteuse, sans aucun a priori positif ou négatif. Bien m'en a pris, puisque j'ai été très agréablement surprise par ce roman, après une succession de lectures ternes ou décevantes (voir mes précédents billets). Martin Page détourne et se réapproprie avec malice les codes des comics, et autres histoires de super-héros à l'américaine ; il réussit ainsi un ouvrage très personnel, portrait sensible et intimiste d'une adolescente hors-norme, aux aspirations pourtant très ordinaires. Point de arch enemy ni de über vilain démoniaque, encore moins de scènes d'action survitaminées dans cette fable tendre et poignante, totalement unique en son genre. Les adversaires sont ici les adultes, plus particulièrement les militaires, politiciens et autres membres des services secrets, qui ne voient dans Margot qu'une redoutable machine à tuer, niant ainsi son humanité.

Le dévoilement progressif du destin de Margot, héroïne émouvante à la personnalité attachante, se double d'une critique pertinente des excès de nos sociétés occidentales contemporaines, qui fustige (entre autres) l'emballement médiatique, la récupération politique ou encore la frénésie des grands mouvements d'opinion générés par les réseaux sociaux. Adulée par les uns, haïe par les autres, Dragongirl ne tarde pas à devenir une icône, dont les actes suscitent des réactions souvent disproportionnées, tout en soulevant d'évidentes questions d'ordre éthique et moral. 

D'abord appelée pour des missions de sauvetage "de routine", la superhéroïne ne tarde pas à intervenir sur des événements plus sensibles, notamment dans des zones de conflits armés, contribuant parfois à l'arrestation (discutable) de cibles "officielles", désignées comme nuisibles par les régimes politiques occidentaux. Et si Margot n'était qu'un pion dans un jeu stratégique biaisé, un instrument au service d'enjeux économiques et idéologiques douteux, à mille lieues des préoccupations du citoyen lambda ? On sent Martin Page assez désenchanté, peu optimiste quant à l'évolution future de notre civilisation. La jeune fille réalise peu à peu que ses actes héroïques n'améliorent en rien le quotidien des petites gens, miné par le chômages et les violences urbaines en tout genre. Elle s'émancipe progressivement de la tutelle de ses instructeurs, se forge ses idées et sa personnalité d'adulte, comme tout adolescent de son âge. 

Vive et intelligente, en proie à une frustration grandissante, Margot éprouve le besoin d'échapper au carcan dans lequel on l'a enfermée, et aspire à une vie simple, basée sur des relations humaines épanouies et sereines (ce qui ne l'empêche pas de se montrer d'une grande cruauté). Elle ne supporte plus les limites qu'on lui impose, et n'admet pas que l'on joue avec ses sentiments. Son rêve le plus cher : pouvoir mener son existence comme elle l'entend. Dragongirl revendique son droit au libre-arbitre, préférant faire le bien à une plus petite échelle, en détroussant les dealers, ou en volant (littéralement) à la rescousse de femmes agressées en pleine rue, plutôt qu'en s'attaquant aux terroristes et autres criminels de guerre. Sa fragilité la rend terriblement humaine, et l'on se prend vite d'affection pour cette sympathique (super)héroïne !

Pour résumer : belle réussite que ce roman, dont j'ai particulièrement aimé le ton et l'écriture. Je suis un dragon s'apparente à un conte initiatique, dont il possède à la fois la légèreté et la noirceur. Certaines scènes sont d'une grande violence, et tranchent avec le reste de l'ouvrage (Margot se montre sans pitié avec les abrutis, exprimant ainsi toute sa colère et sa frustration). Martin Page porte toutefois un regard aiguisé et toujours très juste sur le monde moderne, et traite avec délicatesse des interrogations existentielles de l'adolescence, à travers une situation et une intrigue purement imaginaires. On est à mille lieues de la production littéraire française nombriliste traditionnelle ! J'ai pour ma part bien envie de lire les précédents ouvrages du romancier.


Une fable tendre et subtile, et un très beau personnage féminin. 
A découvrir.



Livre chroniqué dans le cadre d'un partenariat avec les éditions Robert Laffont.


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Première participation à l'édition 2015 du challenge Petit Bac d'Enna, catégorie "Pronom personnel sujet".

dimanche 28 décembre 2014

Goat Mountain - David Vann





























Titre original : Goat Mountain
Traduction (américain) : Laura Derajinski
Editions Gallmeister, 2013/2014, 247 pages


La première phrase :

La poussière comme une poudre recouvrant l'air, faisant du jour une apparition rougeâtre.


L'histoire :
(tiens, et si je me mettais aussi à utiliser des phrases sans verbe ?)

Californie, 1978. Ouverture de la chasse. Le père, le grand-père, le fils de onze ans. La nature sauvage. Sans oublier Tom, un ami de la famille. Le gosse, fusil sur l'épaule. Un braconnier solitaire. Et bim ! Un coup qui part, un cadavre qui s'écroule, cinq vies qui basculent. Première chasse à l'issue tragique pour le jeune garçon inconscient, confronté aux conséquences de son acte barbare. Le Bien et le Mal. Etouffant parcours initiatique, entre inconscience et culpabilité. 


L'opinion de Miss Léo :

Je souhaitais depuis longtemps découvrir l'oeuvre de David Vann, écrivain américain dont la renommée ne cesse de croître depuis quatre ans, auteur du célèbre Sukkwan Island. Pour être honnête, j'aurais préféré commencer par un autre roman que celui-ci, mais je me suis tout de même laissée tenter lorsque j'ai vu qu'il était proposé dans la sélection des Matchs de la Rentrée Littéraire organisés par Price Minister, auxquels je participe pour la troisième année consécutive. Après lecture, je me dis que j'aurais mieux fait de choisir un autre titre...

Je n'ai pas du tout, mais alors pas du tout été séduite par ce huis clos familial en pleine nature, dont les thématiques me semblaient pourtant très attractives sur le papier. Sur le papier seulement, car je n'ai absolument pas adhéré aux partis pris stylistiques et narratifs du romancier, qui échoue selon moi à déclencher les réactions recherchées. C'est terrible à dire, mais le résumé de la quatrième de couverture me paraît bien plus intéressant que le roman lui-même, auquel je n'ai tout simplement pas cru. Je n'ai pas ressenti la tension, et je ne me suis à aucun moment sentie concernée par l'intrigue, décidément bien mince et souvent invraisemblable. David Vann force le trait, et frôle parfois le grotesque, à force d'insistance et d'exagération. Sérieusement : qui aurait l'idée de garder pendant plusieurs jours le cadavre d'un mort abattu "accidentellement", de l'exposer au coin du feu, de vivre et manger en sa compagnie ?? Il s'agit de tout évidence d'un artifice narratif peu crédible, planté là pour les besoins de la démonstration de l'auteur.

Les personnages sont inexistants. Réactions stéréotypées, personnalités à peine effleurées : aucune figure marquante n'émerge de cette interminable partie de chasse, dont l'enjeu moral s'étiole progressivement au fil des pages. Plus grave : à aucun moment je n'ai réussi à visualiser ce gamin de onze ans, pourtant au coeur de l'intrigue. Les événements sont racontés par le gamin meurtrier devenu adulte, qui porte un regard (soi-disant) éclairé sur ce drame du passé. Ce choix narratif pose un problème de taille : on ne ressent aucune émotion, aucune peur, aucun effroi, aucun doute, et le récit devient alors purement factuel. J'apprécie pourtant la froideur, la sobriété et le détachement en littérature, et je suis fondamentalement opposée aux débordements d'émotion, mais tout m'a ici semblé plat, voire profondément ennuyeux.

Le parcours initiatique du jeune garçon (probablement inspiré d'événements vécus par l'auteur lui-même durant son enfance) véhicule pourtant un questionnement métaphysique intéressant, qui nous invite à une réflexion sur la responsabilité et le côté bestial de l'homme, lequel cède parfois à des instincts primitifs violents et dépourvus de toute empathie. La violence de la société américaine et son usage immodéré des armes à feu sont au coeur de l'intrigue de Goat Mountain, dont les protagonistes ne sont que des barbares mal dégrossis. La scène où le gosse abat un cerf et assiste à sa lente agonie avant de le dépecer est terrible, et se prolonge jusqu'à l'écoeurement. David Vann se montre toutefois trop insistant pour convaincre, et nous assomme de références bibliques, convoquant tour à tour Jésus, Caïn et Abel pour illustrer son propos. Pourquoi pas, mais l'aspect redondant de ce message asséné sans subtilité devient franchement lourdingue après quelques chapitres, d'autant plus que le romancier apporte des réponses prémâchées à des interrogations qui auraient mérité d'être laissées à la libre appréciation du lecteur.

Je suis tout aussi mitigée en ce qui concerne l'écriture. Le style est recherché, la plume âpre et dense, et le texte nous offre quelques belles descriptions de la Nature hostile et souveraine, peuplée de redoutables prédateurs. J'ai en revanche été gênée, pour ne pas dire exaspérée, par la profusion de phrases nominales, un procédé dont je me suis très vite lassée (on  a parfois l'impression que l'auteur veut trop en faire, dans le seul but de choquer le lecteur). Il en résulte une prose sèche et artificielle, qui ne parvient pas à masquer les faiblesses du roman. Cela dit, et de façon totalement objective, David Vann possède à n'en pas douter un style très personnel, ambitieux et non dénué de qualités. Tout aussi objectivement : ce qu'il raconte dans Goat Mountain (c'est-à-dire pas grand chose) ne m'intéresse pas du tout ! J'aurais souhaité que le romancier ne se contente pas de rester à la surface des choses en accumulant les clichés. Je suis déçue, car le récit m'a laissée de marbre. Je n'y ai rien vu de provocant (voir la quatrième de couverture), et je ne l'ai trouvé ni dérangeant, ni bouleversant, ni choquant, ni quoi que ce soit. Juste creux et redondant à périr d'ennui !

J'ai lu plusieurs critiques négatives de Goat Mountain, pourtant écrites par des fans de l'auteur ; je ne suis donc pas la seule à avoir ressenti ces faiblesses. Ce dernier opus déçoit, même si certains lecteurs et autres critiques professionnels ont fait montre d'une certaine indulgence vis à vis de l'ouvrage, par respect pour les précédents romans de l'écrivain. Les quatre autres Vann me tentent quant à eux bien davantage, et je demeure impatiente de lire Sukkwan Island, et surtout Dernier jour sur terre, que je me suis d'ailleurs acheté la semaine dernière (comme quoi, je suis pleine de bonne volonté).


Une déception. Peut-être pas le meilleur choix pour découvrir l'auteur...


Livre chroniqué dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire 2014, organisés par Price Minister.

Ma note : 2/5





dimanche 14 décembre 2014

L'oiseleur - Max Bentow




























Titre original : Der Federmann
Traduction (allemand) : Céline Hostiou
Editions Denoël, Collection Sueurs Froides, 2011/2014, 323 pages


La première phrase :

La peau perlée de sueur, elles dansaient, félines et échevelées, dodelinant de la tête, dessinant dans l'air des signes de la main.


L'histoire :

Berlin, de nos jours. L'inspecteur Nils Trojan, divorcé et en proie à de violentes crises d'angoisse, se lance sur les traces de l'Oiseleur, un tueur en série qui signe ses méfaits en laissant un oiseau mort dans les entrailles de ses victimes éventrées, dont il emporte avec lui les blondes chevelures.


L'opinion de Miss Léo :

Je fus il y a une quinzaine d'années une grande dévoreuse de romans policiers. Jeune et enthousiaste, j'engloutissais avec avidité les séries des grands maîtres du genre, en compagnie de mes enquêteurs préférés : policier amnésique cynique, couple de détectives mal assortis, flics nordiques ou nord-américains au bout du rouleau, brillant moine bénédictin, vénérable juge chinois, médecins légistes et profileurs sur les traces des plus redoutables serial-killers, sans oublier quelques privés au grand coeur, made by Hammett or Chandler. J'en suis presque devenue obsessionnelle... Jusqu'au jour où je me suis lassée. Est-ce la déception ressentie en découvrant les derniers tomes de mes séries fétiches, ou tout simplement l'envie d'explorer d'autres horizons littéraires qui me fit peu à peu renoncer à mes premières amours ? Toujours est-il que j'ai peu à peu délaissé l'univers des polars, n'y revenant que très ponctuellement, un peu plus souvent depuis l'ouverture du blog. Il aura fallu des auteurs aussi divers et talentueux que Peter May, Arnaldur Indridason, Philip Kerr, Keigo Higashino, Dennis Lehane ou Pierre Lemaître pour me remettre le pied à l'étrier, et me redonner goût aux histoires de meurtres (là où d'autres auteurs m'ont au contraire fortement déplu, comme les très surestimés et honteusement racoleurs Thilliez ou Carrisi, dont je ne peux pas m'empêcher de dire du mal à l'occasion).

Tout ça pour dire que j'ai sauté sur l'occasion de découvrir cette nouvelle série policière lorsque les éditions Denoël m'ont proposé de recevoir le premier tome en service presse. Je ne suis pas fan du titre, qui m'évoque davantage Papageno que le redoutable tueur du roman, ni de la couverture, n'étant pas particulièrement attirée par les plumes (j'y suis allergique !), et encore moins par les serres d'oiseau (que je trouve assez répugnantes). La couverture allemande est d'ailleurs bien plus jolie (voir ci-dessous). J'ai en revanche été séduite par le fait que l'intrigue se déroule à Berlin, ainsi que par l'idée de découvrir un nouveau personnage de détective récurrent.

Le roman de Max Bentow est d'une lecture agréable, et procure un plaisir immédiat (ce qui n'est déjà pas si mal). Les chapitres sont courts, les pages se tournent rapidement, et le suspense plutôt bien mené incite à lire l'ouvrage d'une traite. L'auteur évite la plupart du temps les effets spectaculaires, ce que j'apprécie, et ne se complait pas dans la description des cadavres des victimes (féminines), pourtant malmenées par un meurtrier obsédé par les oiseaux et les longues chevelures blondes.

L'oiseleur est indéniablement un roman plaisant, mais soyons honnêtes, ce n'est pas non plus le livre du siècle, et je n'en garderai pas un souvenir impérissable.

Mon premier bémol concerne la traduction, absolument calamiteuse de mon point de vue. Le roman accumule les lourdeurs stylistiques, et fourmille de tournures de phrases étranges, que l'on devine calquées sur l'allemand, langue sobre et rigoureuse. Je n'ai pas pris de notes, et je le regrette, car j'ai été gênée par ces nombreuses maladresses... Je serais curieuse de lire le texte original !

J'ai également été déçue par l'intrigue, souvent tirée par les cheveux, malgré un début prometteur. Les coïncidences ont le don de m'agacer en littérature, encore plus dans les polars, et j'ai parfois trouvé l'enchaînement des événements trop rapide, trop "facile" pour être totalement convaincant. Je n'aime pas les romans dans lesquels le meurtrier se révèle être une connaissance de l'enquêteur. Cela me paraît totalement irréaliste, et je trouve le procédé malhonnête vis à vis du lecteur. J'aurais pu passer outre si la personnalité du tueur et ses motivations avaient été correctement développées, ce qui n'est malheureusement pas le cas ici. La révélation tardive de son identité m'a laissée perplexe, et j'ai été frustrée par le dénouement, dont j'attendais pourtant beaucoup. Le roman se conclut sur un enchaînement de péripéties grotesques, qui tranchent avec la sobriété du reste de l'ouvrage.

L'oiseleur est malgré tout un roman prenant, dont les personnages ne sont toutefois pas assez fouillés à mon goût. Ce constat s'applique au tueur, mais aussi à l'inspecteur Nils Trojan, terne et finalement peu attachant, bien que fort sympathique au demeurant. Ses relations avec sa psy ne sont guère palpitantes, et n'ont d'autre intérêt que de faire progresser l'intrigue. Je reste par conséquent sur une impression très mitigée...

Quatre épisodes ont déjà été publiés en Allemagne. Je lirai probablement le deuxième tome, pour voir si la série gagne en densité et en profondeur (les tomes d'introduction ne sont pas toujours les meilleurs, et il me paraît légitime d'accorder le bénéfice du doute à Max Bentow, dont L'oiseleur n'était après tout que le premier roman).


Un roman policier inégal, qui se lit facilement, mais ne tient pas toutes ses promesses.


Livre chroniqué dans le cadre d'un partenariat avec les éditions Denoël.


samedi 13 décembre 2014

La Chica zombie - Laura Fernandez




























Titre original : La chica zombie
Traduction (espagnol) : Isabelle Gugnon
Editions Denoël, 2013/2014, 363 pages


La première phrase :

Erin Fancher se frotta le nez en observant son reflet dans le miroir, regarda par-dessus son épaule et attendit que la porte des cabinets s'ouvre.


L'histoire :

Sale semaine pour Erin Fancher. La vie au lycée Robert Mitchum n'est déjà pas facile tous les jours, entre rivalités et pressions sociales en tout genre, mais voici que cette imbécile de Velma Ellis lui colle un 0,5 en grammaire. Maudite remplaçante ! Erin en veut à la Terre entière : ses professeurs, sa meilleure "amie" Shirley Perenchio, ce taré de Billy Servant, sa mère insouciante et totalement inconsciente des angoisses existentielles de sa fille... Nul n'échappe au ressentiment de l'adolescente, qui s'endort avec une grosse boule dans la gorge. Quelle n'est pas sa surprise au réveil, lorsqu'elle découvre son propre corps dans un état de putréfaction avancée : livide et rongée par les asticots, écoeurée par sa propre odeur pestilentielle, elle doit néanmoins se lever et se rendre au lycée, après avoir dissimulé ses chairs en lambeaux sous une épaisse couche de maquillage, et son corps de zombie derrière des vêtements amples et informes. Nul ne semble toutefois s'apercevoir de son état, ce qui ne fait qu'accroître le sentiment de révolte de notre amie Erin, désormais brouillée avec Perenchio.


L'opinion de Miss Léo :

Difficile d'écrire quelque chose de sensé sur ce roman bancal et très anodin, dont je n'ai pas grand chose à dire, si ce n'est qu'il ne m'a pas convaincue outre mesure. Je l'ai lu sans déplaisir, sans grand enthousiasme non plus, et je suis quelque peu circonspecte quand à son intérêt. Le postulat de départ, très burtonien, était pourtant alléchant : Laura Fernandez intrigue en choisissant comme héroïne une adolescente mal dans sa peau, dont les tourments psychologiques et la colère rentrée se manifestent par une étonnante transformation physique, la jeune fille se retrouvant un beau matin morte et métamorphosée en... zombie (qui pue). Il ne s'agit évidemment que d'un prétexte pour évoquer cet âge ingrat de la vie. Le personnage d'Erin Fancher est (dans son genre) assez réussi. Odieuse et fragile à la fois, le coeur empli de doutes et d'incertitudes, la lycéenne lutte pour trouver sa place au sein de la communauté, et se laisse volontiers manipuler par son "amie" Shirley, prototype de la fille "cool" et écervelée. L'univers scolaire dans lequel évoluent les adolescents est d'une violence et d'une cruauté sans nom, et les quelques "originaux" qui refusent de se fondre dans ce moule médiocre se retrouvent bien vite ostracisés,  à l'image de "ce putain de psychopathe de Billy Servant", en réalité bien plus mature et équilibré que ses camarades obsédés par le sexe et l'apparence physique.

Le style est enlevé, très oral, souvent vulgaire, pas déplaisant en soi, hélas bien trop répétitif pour emporter pleinement l'adhésion. Le roman se veut loufoque et décalé, et ne doit donc pas être pris trop au sérieux. Le lycée Robert Mitchum est de toute évidence une caricature, et offre une vision particulièrement trash et glauque de la high-school américaine, entrevue dans de nombreux films ou séries télévisées. Le récit est quant à lui truffé de références au cinéma de Spielberg et Carpenter, et multiplie les allusions à Carrie White, Jamie Lee C., Fox Mulder ou Super Mario (la couverture française ravira d'ailleurs les geeks repentis des années 80). Pop culture et littérature ne font pas toujours bon ménage, et le roman possède de ce point de vue un petit côté moderne et rafraîchissant, ce qui n'est pas pour me déplaire.

J'ai toutefois été déçue par la platitude de cette Chica zombie, qui m'a semblé manquer terriblement de profondeur. La plume dynamique de Laura Fernandez ne parvient pas à masquer les faiblesses d'une intrigue décidément bien ténue, qui finit par lasser. Les personnages sont tous superficiels, et s'apparentent la plupart du temps à de grossières caricatures, l'auteur ne parvenant pas à nuancer son propos, lequel offre par ailleurs une vision très réductrice de l'adolescence (ce qui a le don de m'agacer). Non, tous les adolescents ne sont pas des abrutis écervelés et superficiels, et ne passent pas leur vie à sucer (ou se faire sucer) dans les toilettes du lycée. Oui, il est possible de mener une scolarité épanouie, et s'ennuyer en classe n'est pas une fatalité. Les protagonistes du roman ne sont que des stéréotypes, y compris les adultes, désespérément aveugles au mal-être de leur progéniture. Pfffff...          

La bonne idée initiale n'est pas très bien exploitée, et l'intérêt s'étiole peu à peu : la romancière s'essouffle dans de vaines tentatives d'humour, et les références cinématographiques deviennent trop insistantes et artificielles, perdant par là même toute efficacité. J'ai par ailleurs été totalement déconcertée par l'intrigue secondaire, consacrée à la professeur remplaçante Velma Ellis. Cette dernière est obsédée par le mariage, et voit dans son collègue Sanders, directeur obèse de 42 ans (comme par hasard), sa dernière chance de ne pas finir vieille fille. Leur relation ne tient pas la route, et je n'ai pas du tout aimé les références ridicules à la magie et au Génie d'Aladin, que j'ai trouvées grotesques et sans intérêt (pour ne pas dire franchement hors-sujet). La quête sentimentale de Velma aurait pu offrir un séduisant contrepoint à la crise identitaire d'Erin, mais Laura Fernandez nous perd en accentuant le côté déjanté du personnage, qui alourdit considérablement le roman, et dont les aventures rocambolesques ne m'auront pas arraché le moindre sourire.

On est en droit de se demander quel est le public visé par ce texte, qui semble plutôt destiné aux ados/jeunes adultes, mais dont le côté un peu ringard risque néanmoins de déplaire aux lecteurs âgés d'une vingtaine d'années. Les "vieux" adultes regretteront quant à eux le manque de subtilité de la satire sociale proposée par l'auteur, qui semble avoir du mal à se positionner. Pure fantaisie littéraire, ou récit porteur d'un message à caractère sociologique ? La Chica zombie souffre d'un manque de cohérence préjudiciable, et se révèle beaucoup moins déjanté que ce que la quatrième de couverture pouvait laisser entendre. Tout cela demeure très gentillet, et je trouve pour ma part que l'auteur ne va pas assez loin. La critique de la société est certes présente en filigrane (dictature du paraître, poids des conventions sociales), mais de façon trop caricaturale, et la condition de zombie d'Erin m'a semblé totalement sous-exploitée.

Je ne recommanderai donc pas la lecture de ce roman, qui m'a laissée de marbre. Je n'irai cependant pas jusqu'à le déconseiller catégoriquement car l'idée de départ reste bonne, et la plume de l'auteur originale. A vous de voir...


Un roman terne et très inégal. Franchement bof.



Livre chroniqué dans le cadre d'un partenariat avec les éditions Denoël.



lundi 8 décembre 2014

Le retour du Challenge Petit Bac d'Enna



















2015 pointe à peine le bout de son nez, et me voici déjà inscrite à la nouvelle édition du Challenge Petit Bac, organisé pour la cinquième année consécutive par notre amie Enna. J'aime beaucoup ce challenge ludique et convivial, auquel je n'ai cependant plus participé depuis 2012.


Pour le règlement détaillé et les inscriptions : c'est ici.


Enna nous a concocté quelques nouvelles catégories, en plus des rubriques "classiques" du Petit Bac traditionnel. Il faudra donc lire dix livres pour remplir une ligne, onze en comptant la catégorie bonus. J'ai tout ce qu'il faut chez moi, et j'espère compléter au moins deux lignes, peut-être davantage (encore faudrait-il que j'arrive à me discipliner, ce qui n'est pas une mince affaire). Tremble, ignominieuse PAL de trois cents livres et des poussières !

Et voici maintenant l'instant crucial, celui que vous attendez tous (je frôle pour ma part l'orgasme bloguesque à chaque fois qu'approche ce moment tant espéré). Voici venu le temps des rires et des chants  désolée, j'ai pas pu m'en empêcher  de découvrir ma LISTE prévisionnelle ! Je suis très forte pour faire des listes, encore plus pour ne pas les suivre... Je ne lirai sûrement pas tout, mais cela me laissera pas mal de possibilités à l'intérieur de chaque catégorie, et je pourrai piocher dans la liste selon mes envies du moment.



Mon challenge Petit Bac 2015




D'autres idées me viendront peut-être en cours de route, mais je me réjouis d'avance à l'idée de découvrir ce programme très prometteur.

Rendez-vous en janvier 2015 pour le début du challenge !


mercredi 3 décembre 2014

Lena Finkle's Magic Barrel - Anya Ulinich
























Penguin Books, 2014, 362 pages


La première phrase :

I never asked for any of this...


L'histoire :

Lena Finkle a trente-sept ans, et vit à Brooklyn, NY, en compagnie de ses deux filles Dacha et Jackie, qu'elle élève seule depuis son divorce. Echaudée et fragilisée par quinze houleuses années de mariage, elle ne s'imagine pas revivre un jour une relation amoureuse digne de ce nom. Et pourtant... C'est à l'occasion d'un voyage professionnel à Saint-Pétersbourg que la romancière d'origine russe, arrivée aux Etats-Unis à l'âge de dix-sept ans, décide de reprendre son destin en main, suite à une rencontre impromptue avec Alik, son amour de jeunesse. D'abord sceptique, elle s'inscrit sans conviction sur le site de rencontres OKCupid, et multiplie les rendez-vous avec des hommes étranges ou touchants, avec lesquels elle peine toutefois à aller au delà du coup d'un soir.


L'opinion de Miss Léo :

Anya Ulinich est en quelque sorte la fille cachée qu'aurait eue Art Spiegelman avec Marjane Satrapi et Posy Simmonds. Comment ça, ce n'est pas possible ?? Allons bon ! Plus sérieusement, j'ai eu grand plaisir à découvrir cette jeune romancière, dont le roman graphique constitue une parfaite synthèse des qualités des trois auteurs sus-cités, auxquels je voue comme vous le savez une affection toute particulière. A mi-chemin entre fiction et récit autobiographique, Lena Finkle's Magic Barrel tient à la fois de la fable sociétale emplie d'humour, du roman initiatique et du témoignage basé sur des souvenirs d'enfance. Figurez-vous que je l'ai acheté complètement par hasard, après avoir farfouillé pendant un bon quart d'heure dans le rayon BD d'un Barnes & Noble de New York. Je n'en avais jamais entendu parler auparavant, mais le graphisme m'a plu, et la quatrième de couverture itou. Et hop, dans mon sac (enfin, je vous rassure, je suis quand même passée à la caisse pour le payer avant de l'embarquer) !

"My sexual awakening was entirely the fault of the U.S. State Department."

Le résumé pourrait laisser croire à de la chick-lit (Vade retro Satanas !). Il n'en est rien, et j'ai eu le plaisir de découvrir une réjouissante comédie de moeurs, totalement en phase avec son époque. Ulinich dresse un portrait peu flatteur et sans concession sur ses contemporains, mais n'en conserve pas moins de la tendresse pour ses personnages, malgré leurs failles et leurs faiblesses. L'héroïne est particulièrement attachante, et nous conte ses "déboires" avec une lucidité teintée d'ironie, tout au long d'un récit dense et parfaitement maîtrisé. Il y est d'abord question d'identité. Qui est donc Lena ? Mère aimante, ex-épouse, russe déracinée, new-yorkaise épanouie, fille ingrate étouffée par une mère envahissante, bombe sexuelle à la franchise désarmante, romancière en devenir contrainte de donner des cours d'écriture à des élèves médiocres pour assurer sa subsistance, juive non pratiquante, névrosée résignée ? Lena se cherche, et se trouve désormais à un tournant de sa vie d'adulte. Elle va devoir se poser les bonnes questions, et accepter de remettre en cause certaines de ses certitudes, afin de retrouver sa confiance envolée.















Anya Ulinich traite du mariage, et plus généralement des relations hommes-femmes, envisagées sous de multiples aspects. Elle aborde notamment l'épineuse question de la vie amoureuse des mères célibataires de plus de trente-cinq ans. Lena n'a d'autre choix que de s'inscrire sur un site de online dating pour rencontrer des hommes, et surmonter les blocages liés à son divorce. L'expérience n'est pas franchement concluante, mais possède au moins le mérite de la diversité, et nous vaut quelques épisodes hilarants, comme celui du Vampire de Bensonhurst. La narratrice (qui n'est pas dépourvue d'humour) le prend avec légèreté, mais ne semble pas dupe pour autant, et le récit ne se départit jamais d'une certaine amertume, pointant les limites d'un système qui révèle surtout le mal-être de grand nombre de nos contemporains, habitants aisés de grandes villes occidentales pas toujours propices à l'épanouissement personnel. Lena Finkle's Magic Barrel me semble très new-yorkais, tant dans le ton que dans le contenu. Les hipsters sont partout, et les bobos-artistes envahissent les quartiers tendance de la ville. Les amis de Lena sont de jeunes parents quadragénaires, qui élèvent consciencieusement leurs enfants dans cet environnement privilégié, entre deux visites chez le psy. Le Xanax apparaît d'ailleurs comme LA solution à bien des problèmes existentiels ! 

J'ai particulièrement aimé la très belle évocation des relations parents-enfants à tout âge de la vie, qui constitue l'un des fils narratifs directeurs de l'ouvrage. Tout cela est finement observé, et l'on sent beaucoup de tendresse dans les échanges entre Lena et ses filles, malgré quelques inévitables tensions. La maturité conduit également la narratrice à considérer d'un oeil nouveau sa propre mère, dont elle apprécie mieux les sacrifices.

L'auteur se met elle-même en scène, sans s'embellir, n'hésitant pas à se rajouter des valises sous les yeux pour traduire l'état de délabrement psychologique avancé du personnage. Les flash-backs sont nombreux, et toujours pertinents, croquant avec ironie l'enfance et l'adolescence à Moscou, puis les années d'université en Arizona. Petits drames et grands bonheurs, entrecoupés de quelques sérieux traumatismes, constituent le quotidien d'une Lena constamment taraudée par sa conscience, laquelle s'invite régulièrement sur son épaule pour questionner la moindre de ses décisions (belle idée de l'auteur que d'avoir inventé cette mini-Lena sarcastique et envahissante, qui rappelle évidemment le Jiminy Cricket de Pinocchio). 

Chaque page de ce roman graphique à l'humour aigre-doux est une petite merveille d'intelligence et de subtilité, où la fantaisie le dispute constamment à l'émotion. Anya Ulinich met sa sensibilité et son inventivité au service d'une intrigue simple mais efficace, qui doit beaucoup aux superbes illustrations en noir et blanc. J'ai été impressionnée par la créativité de l'auteur, qui propose une mise en page agréable et variée, dont j'ai apprécié le dynamisme. Certains dessins sont très élaborés, très réalistes, quand d'autres apparaissent au contraire beaucoup plus naïfs, ce qui semble parfaitement adapté aux séquences de souvenirs, couchées sur des cahiers lignés.

Illustrations naïves pour souvenirs d'enfance douloureux




























Le trait est superbe, et certaines vignettes se distinguent par leur originalité. L'adéquation entre la forme et le fond est parfaite, à l'image de ces quelques planches résumant brillamment le vague à l'âme de Lena après sa rupture, que j'ai trouvées exceptionnelles. Les dialogues sont qui plus est bien présentés, faciles à suivre (ce qui n'est pas toujours le cas dans ce type de BD), et la quantité de texte me paraît idéale. Ulinich écrit merveilleusement bien, d'une plume alerte et totalement addictive.

Cours d'écriture pour public disparate et dépourvu de talent

























Pour résumer : un roman graphique riche et parfaitement équilibré, très littéraire, et en même temps profondément juste et pertinent. Je ne m'enthousiasme pas souvent pour les destins de femmes, mais je reconnais avoir été très agréablement surprise par les choix esthétiques et narratifs d'Anya Ulinich, qui n'épargne personne, et signe un petit bijou d'humour et de tendresse, à mettre entre toutes les mains. Cette dernière a également écrit un roman, Petropolis, que j'ai maintenant très envie de découvrir.

J'ai lu Lena Finkle's Magic Barrel dans une belle édition Penguin, souple et agréable à manier. Je reste persuadée que ce genre de textes méritent d'être découverts en version originale, mais il serait dommage que le public non anglophone passe à côté de cette petite merveille. A quand une traduction en français ? A bon entendeur...


Superbe roman graphique ! A découvrir.